‹ Le prix de la vieChapitre 45 sur 108 · LES MISÈRES DE LA VIE · texte numérisé non relu

LES MISÈRES DE LA VIE

Je commence à comprendre ce qu'est la vie. Elle est chose sérieuse. L'homme- a une œuvre à accomplir, et c'est précisément de vivre en homme, de vivre d'une vie vraiment humaine. Or, la vie vraiment humaine, c'est une vie raisonnable, et, pour préciser davantage, une vie morale. La règle, la loi propre de la vie humaine, c'est la loi du devoir ou loi morale. Cette loi marque à la vie son but, et en détermine le sens. Si je me demande ce que je dois penser de la vie, je me réponds qu'elle m'est donnée pour faire mon devoir, pour accomplir la loi morale, et c'est là le. but de l'existence humaine parce que c'est le but de l'humaine activité. Envisagée de cette manière, la vie s'agrandit, se simplifie, s'illumine. Je la

trouve noble, je ne me perds plus dans des détails compliqués qui en dissimulent la signification vraie, je vois clair ou je commence à voir clair. Et comprenant le but et le sens de la vie, j*en comprends du même coup l'usage : j'userai comme il faut de la vie si j'en use selon la loi morale. D'un mot, vivre de la loi morale, c'est la formule qui, en déterminant l'idée de la vie, en détermine l'emploi. Je puis commencer à juger de la vie et à dire ce qu'il en faut faire.

Mais, si la vie morale est celle qui est conforme à la loi du devoir, la loi du devoir ayant ellemême sa raison et son principe dans le Bien et définitivement dans l'Être souverainement bon, la vie morale est celle qui réalise le bien, c'est-à-dire celle où l'être humain se donne la perfection doni il est capable et rattache ses pensées, ses sentiments, ses volontés, sa conduite, tout ce qu'il est et tout ce qu'il peut, à l'absolue Perfection, son principe et sa fin. La vie morale est celle où l'homme obéit à Dieu, souveraine Raison et souverain Bien.

Telles sont les hauteurs où, en suivant la raison jusqu'au bout d'elle-même, je me suis élevé pour juger de la vie et voir ce que j'en dois faire.

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Il me faut maintenant redescendre de ces hauteurs; mais, de mon passage sur les cimes, je retiendrai deux choses : le respect inviolable de la loi morale, la confiance dans le bien.

Cela est acquis. Aucune découverte à venir ne m'en pourra déposséder.

Quoi que je puisse constater dans la suite de cette étude, je me Souviendrai d'abord que la loi morale a un caractère absolument original, étant quelque chose de souverain, au sens propre du mot, quelque chose d'auguste, de sacré, d'austère aussi, de contrariant souvent, de contraignant, de répressif, et néanmoins de profondément conforme aux aspirations et aux lois fondamentales de la vie : si bien que c'est vers la vie qu'en définitive elle va, même quand elle prescrit le sacrifice et condamne à la mort.

Je me souviendrai ensuite, ou, pour mieux dire, en même temps, qu'au bien appartient le dernier mot. Et le bien, c'est la vie pleine et parfaite. Quand on a une fois vu ce qu'est le bien, à sa source, en son principe, on est convaincu à jamais qu'il faut, qu'il convient, qu'il est bon qu'en toute chose le dernier mot soit au bien, au bien, c'est-à-dire à la vie : à la vie en elle-même,

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et aussi en nous qui avons avec elle une sorte de société. Donc, quoi qu'il arrive, confiance, et courage I

Et maintenant, regardant tout autour de nous et en nous, voyons le mal, qui est un fait, un fait universel et perpétuel; considérons-le, et, si je puis m'exprimer ainsi, ressentons-le. Trop souvent les philosophes y sont indifférents dans leurs systèmes. Ils n'y prennent presque pas garde, ou, s'ils le remarquent, ils en parlent comme d'une chose quelconque : ils n'en sentent assez ni la réalité ni la profondeur.

Essayons de bien voir et de sentir vivement, sans déclamer, tout simplement, avec le souci d'être entièrement dans la vérité.

L'homme souffre, et beaucoup.

Il y a la souffrance physique. Laissons tout développement banal. Gardons -nous de toute exagération. Constatons qu'il y a toute une série, et même toute une foule de petits biens inaperçus dont le prix n'est connu que lorsqu'ils viennent à manquer, et que cela rend la vie supportable et même agréable. Mais ne soyons pas de ces gens qui prennent aisément leur parti des maux d'autrui, sauf à crier bien fnrt quand

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fls viennent à être eux-mêmes atteints. Voyons et disons qu'il y a des souffrances aiguës, violentes, poignantes. Et il y a des états extrêmement pénibles, des infirmités, des maladies qui durent. Voilà une première forme de la misère et du mal.

Il y a, dans l'ordre intellectuel, la grossièreté, la brutalité, la bestialité. Y pensons-nous assez? Des hommes, c'est-à-dire des êtres raisonnables, faisant partie de la cité des esprits, disions-nous tout à l'heure, et réduits presque à l'état de la bête : ne se doutant pour ainsi dire pas de ce monde supérieur pour lequel, pourtant, ils sont faits; si profondément enfoncés dans la matière que le reste, pour eux, est comme non avenu; si totalement ignorants que la vérité, pour eux, est comme si elle n'était pas. Puis il y a, à des degrés moindres, toutes les sortes d'ignorances, bien dégradantes et bien lamentables encore, et les faiblesses et les hmites de l'esprit, et les erreurs multiples et variées. Ici encore, n'exagérons pas. N'oublions pas qu'il y a toute une série de vérités présentes dans l'humanité, presque inaperçues, et d'ailleurs indispensables, puisque sans elles l'humanité ne subsisterait pas; reconnaissons ensuite

qu'il y a d'admirables progrès, de merveilleuses conquêtes de l'humaine pensée, mais constatons, voyons, sentons ce que, dans Tordre intellectuel, il y a de misérable, de profondément misérable.

Considérons l'ordre des sentiments. Que de misères d'une autre sorte! Les froissements ou les brisements du cœur; les tristesses; les douleurs morales; et ce qu'il y a de faible, de petit, de mesquin, d'étroit, de court dans les meilleures affections, avec la mort, d'ailleurs, au bout de tout; et en tant d'âmes, l'inexprimable et incurable ennui.

Dans l'ordre de l'action, comptons, si nous le pouvons, les entreprises manquées, les plus belles ambitions déçues, les meilleurs efforts restant stériles, et toujours la mort venant tout traverser, tout interrompre, au hasard :

... Quare mors immatura vagatur>7

Dans Tordre social, ce sont des imperfections, des défauts, des misères de toute espèce. Il faut un singulier parti pris pour ne le voir pas, un

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