‹ Le prix de la vieChapitre 47 sur 108 · LES MISÈRES DE LA VIS · texte numérisé non relu

LES MISÈRES DE LA VIS

d'étroit, de pauvre, de vain; des lâchetés inavouées et à peine aperçues; une disproportion presque constante entre la réalité et l'idéal; une faiblesse presque désespérante, une impuissance douloureuse d'exécuter ce qu'on veut et souvent de vouloir ce qu'on voudrait!

Je n'ai rien exagéré, et cette vue de la misère humaine est certes troublante. Ainsi la vie paraît souvent mauvaise, presque toujours insignifiante. Serait-elle donc mal faite? Nous avons un but noble : nos ressources pour l'atteindre seraientelles insuffisantes? Nos moyens seraient-ils défectueux? Y aurait-il donc disproportion entre le but et nos forces? En fajt, quelle pauvreté dans les résultats! L'homme étant ce que nous avons dit, un être qui a qualité morale, qui a sa place dans la cité des esprits, qu'est-ce que cette vie réelle qui est la sienne? combien indigne de lui! com* bien éloignée de la fin qui lui est proposée! S'il a un but noble, c'est un fait qu'il lui tourne le dos le plus souvent. Si sa destinée est grande, c'est un fait qu'il la manque et semble condamné à la manquer.

N'anticipons pas. Ne jugeons pas prématurément. Ne crions pas au scandale. Mais, nous en

tenant au, fait indéniable et patent, disons que la condition de l'homme est misérable.

O'ii ne le reconnaîtrait pas, aurait un esprit bien court et un cœur sans générosité.

II ne faut pas être parmi les mécontents ni parmi les désespérés, puisque la loi morale existe et le bien existe. Mais qu'il ne faut pas être won plus des satisfaits, j'entends de ceux qui trouvent tout bien en ce monde! Les satisfaits sont indifférents aux maux qui ne sont nas les leurs ; et, pour eux-mêmes, ils sont bornés dans leurs vues et dans leurs vœux. Us termment leurs pensées et leurs désirs à je ne sais quel bonheur mesquin et égoïste. Ils n'ont pas d'élan, ils n'ont pas d'ardeur. Ils jouissent petitement, ou ils voient tranquillement autrui souffrir en se croisant les bras. Quel misérable sort que celui des satisfaits I

Pour y échapper, je veux me remplir l'esprit des maux de la vie. Cette vue troublante est salutaire. Il est bon de voir ce qui est et d'entrevoir les raisons de ce qui est. Décidé à garder le respect inviolable de la loi morale et une imperturbable confiance dans le bien, je ne puis que gagner à voir le mal sous toutes ses formes, la

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misère humaine, profonde, variée, universelle, perpétuelle. Je viens d'essayer de la voir nettement et même de la ressentir. Il me reste à eE chercher le sens d'abord, et ensuite, s'il se peut, le remède.

MYSTÈRES ET LDEUBS

Je ne veux rien précipiter. Au point oii je suis parvenu, je ne suis pas en état de surmonter les diflicultés qui s'offrent à moi. Je m'y briserais. Mais quelques réflexions, qui n'ont pas la prétention d'être des solutions, seront dès maintenant à leur place. Il est bon a'énoncer tout de suite les idées que suggère la vue de la misère humaine, mise en contraste violent avec la grandeur morale.

Il y a là un mystère. C'est ce que je me sens pressé de dire tout d'abord.

Je sais qu'on va se récrier. Ce n*est ni scientifique ni philosophique, me dira-t-on, de parler de mystère.

J'en demande pardon à mes contradicteurs.

f84 CHAPITRE XV.

C'est très conforme au véritable esprit scientifique et philosophique. Tout grand savant, tout vrai philosophe confesse le mystère.

Je me souviens qu'un jour je parlais à M. Pasteur des joies que devait lui procurer ce monde des intini[nent petits, découvert et explore par lui.

« Parlez plutc^t, reprit-il, du sentiment de mon ignorance que chaque pas dans ce monde incormu rend plus vif : je ne comiais presque rien, je suis de. toutes parts entcniré de mvstère. »

il n'y a là aucun sceui.icisme, aucune tentation de renoncer à la raison. Kecormaître le mystère, c'est savoir discerner entre la lumière et l'omhre, demeurer fermement attache au connu, voir la limite, et afiirmer qu'au delà de œtte limite il y a quelque chose encore, et par delà cette ombre, de la lumière encore.

Dans le fait universel et perpétuel de l'hiimnine misère, il y a quelque chose que je ne comprends pas. La loi morale étant posée, et le dernier mot devant appartenir au bien, le monde tel qu'il est m'étonne, me choque, me déc(»ncerle, me scandalise. Je me gnrde bien d'abandonner ce que je comprends, ce que je tiens, ce que je sais. Je

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maintiens que le but de la vie humaine est la vie morale, et que je ne puis, en aucune façon, me di^pense^ d'un respect inviolable pour la loi morale et d'une entière confiance dans le bien. J'aurai occasion de voir jusqu'où cela m'engage et me porte. Pour le moment, cela me fait dire que la vie humaine, qui paraît mal faite, doit pourtant ne,j)as l'être dans le fond, et, pour me restremdre d'abord à un seul point, que la souffrance, qui m'est objet de scandale, doit avoir un sens. Il y a donc là un mystère. Mais, du fond même des ombres mystérieuses que je révère, il sort de temps en temps je ne sais quelle lumière sombre qui me rassure.

D'abord, je crois entrevoir le sens de la souffrance : la douleur a un rôle moral dans la vie.

La douleur sert à former l'homme.

L'éducation de l'homme individuel ne se fait point sans douleur, ni celle de l'humanité non plus, llien de grand ne s'accomplit sans douleur. Sine dolore non vivitur in amore * . Si l'amour résume toutes les nobles et belles et généreuses choses, parce que toutes exigent que pour les

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