‹ Le prix de la vieChapitre 50 sur 108 · MYSTÈRES ET LUEURS · texte numérisé non relu

MYSTÈRES ET LUEURS

relâche, des trêves. Mais parler de trêves et de relâche, c'est assez dire que la vie est faite pour autre chose. Ce n'est pas non plus l'action pleine et heureuse qui est le lot de l'honrime : il y aspire, il ne l'a pas, il ne peut l'avoir. Sa condition, c'est le travail, le labeur, la peine, itovo;, comme on dit en grec; c'est l'effort, l'effort qui coûte; c'est la lutte : lutte contre des obstacles de toutes sortes, intérieurs et extérieurs, lutte contre la nature, lutte des hommes entre eux, mais aussi lutte dans laquelle les honmies peuvent se prêter une mutuelle assistance, affectueuse, cordiale, et réali>er la loi morale qui est leur règle, et tendre au bien qui est leur fin.

Per varies casus, per tôt discnoDiia renim Teudimus iQ Latiuiu.

OPTIMISME ET PESSniISIIB

Les vues que je viens d'énoncer sont justes^ je crois ; mais, pour porter sur la vie un jugement de philosophe, il faut que je procède avec méthode.

|p Depuis que la considération de la misère humaine m'est présente, la question qui me préoccupe est celle-ci : la vie est-elle bonne, ou estelle mauvaise ? Mais quel est le sens précis de cette question?

La vie est-elle bonne, ou est-elle mauvaise?

Cela veut dire d*abord, ce me semble : h prendre la vie dans son ensemble, la somme des biens y est-elle supérieure à ia somme des maui, ou inversement, la somme des maui y dépassel-elle la somme des biens?

Mais de quels biens et de quels maux veut-on parler? Demande-t-on si dans la vie on jouit plus qu'on ne souffre, ou Ton souffre plus qu'on ne jouit?

C'est cela, sans doute, mais c'est aussi quelque chose de plus profond : on demande si dans la vie il y a de quoi lui communiquer, malgré les maux qui y abondent, une valeur bonne, en définitive ; ou si, quoique mêlée de biens, elle est, en définitive, sans valeur finale?

Précisons encore.

La loi morale étant la loi de la vie, la vie est mauvaise, si la souffrance, si les efforts, si les luttes y sont en pure perte, je veux dire si la loi morale n'y produit rien ou pas grand'chose; car alors on voit bit^n les misères dont cette loi est elle-même la cause, mais les résultats où elle aboutit sont si minces et la moralité se réduit à si peu que, vrannent. ce n'est pas la peine de tant souffrir et de tant lutter. Tout ce trafique de la vie est, en somme, disproportionné avec le résultat final.

Au contraire, la vie, malgré tant de maux, est bniine si la souffrance est vraiment fécdode, et si II but final, nuble, beau, di^nu d'être pour-

smvi, est atteint ou du moins est accessible.

Ainsi le sens de cette question : la vie est-elle bonne, ou est-elle mauvaise? va se diversifiant.

La vie', à la prendre dans son ensemble, estelle triste ou gaie ? Premier sens. Mais, plus ' profondément et mieux, la vie a-t-elle quelque dignité ou non? mérite-t-elle qu'on l'estime ou qu'on la méprise, ayant un but, et un but accessible, ou étant, en somme, insignifiante et stérile? Et enfin, y a-t-il lieu de se défier d'elle comme d'un faux ami, ou faut-il avoir confiance en elle ?

Ce n'est pas tout. Plus je réfléchis, plus la question s'étend, s'agrandit, se multiplie.

L'homme a ce privilège de ne pas se considérer seul, d'une façon tout individuelle. Il considère l'humanité, et il la regarde comme, un seul honmié, et l'humanité ne se compose pas seule-' ment des hommes actuellement vivants, elSe se compose encore de ceux qui ont vécu et de ceui qui viendront à vivre,

L«)rs donc que je me demande si îa vie est bomie on rîiiiuvaise, je ne songe pas seulement à ma pro[)re vie ni à celle des hommes de mon temps ; j'eujbrasse dans ma pensée cette huma-

nité qui remplit les siècles, et c'est de cette vie de l'humanité que je me demande si, en définitive, le bien y est plus abondant que le mal, ou si c'est tout le contraire ; c'est de cette marche de l'humanité à travers les âges que je me demande si elle a un sens, et si tant d'efforts et de souffrances servent à quelque chose de considérable, ont une valeur, en sorte que, pour l'humanité, la vie vaille vraiment la peine de vivre.

Mais, si j'ai peur de me perdre dans une si vaste contemplation et' que je revienne à chacun, les difficultés ne sont pas moindres. Que dire de chacun? Chaque individu humain, avec ses racines plongeant dans ce long et obscur passé, et avec ses vues sur cet indéfini et encore plus obscur avenir, chaque individu humain, résumant en soi, d'une certaine manière, le passé et contribuant à préparer l'avenir, a-t-il, sur cette scène où il paraît pour disparaître bientôt, un rôle qui compte ? Ce qu'il vient faire vaut-il la peine qu'il se répande tant de larmes et parfois tant de sang? Pour l'individu comme pour l'humanité, la vie vaut-elle la peine de vivre?

La question se complique. Je ne puis porter un jugement gur la vie sans me rendre compte

OPTIMISME ET FESSIMÎSM8. 195

de la place de rhiiinanité dans l'univers et de la place de chacun dans l'humanité.

La vie de chacun n'est qu'un point. Ce poi n'est comme perdu dans un immense espace. E\ il en faut discerner et comme mesurer la plaçai

Essaierai-je, par prudence, de restreindre ma vue? J'oublierai l'espace qui m'entoure, je ne regarderai que ce point qui est ma vie, la vie à moi, en moi, pour moi. Je sais que j'ai ma tâche, ma règle, ma loi, et mes misères aussi. La question ainsi réduite ne va-t-elle pas être plus facile à résoudre? C'est un fait que je trouve la vie souvent agréable, et toujours ou presque toujours supportable. Voilà bien des difficultés écartées par cela seul. xMais quelle place a dans ma vie ce que je sais être la raison de vivre? La loi morale doit être la maîtresse de la vie, et, quand elle la domine et la pénètre, elle en fait l'honneur et l'intime joie. Sublime idéal. Qu'est la réalité? Bien pauvre, sans doute. Ce qui fait la beauté de la vie occupe dans la fie une place très mmce; ce qui est la profonde et vraie raison de vivre effleure la vie réelle bien loin de la remplir. Mais .mettons que U devoir pénètre ma vie; qu'avec des défaillances

«fl« CHAPITRE XVI.

inévitables, mais suivies de courageux reièvements, je sois en somme dévoué au bien. Cela rend la vie bonne, à n'en pas douter. Cela lui donne une dignité, une excellence, une valeur. Si je fais cela de ma vie, assurément c'est la peine de vivre. Mais après? Entendons-le bien: ce dévouement au bien, c'est le dévouement à ce qui ne périt pas ; une vie vraiment morale, c'est une vie oià les choses éternelles entrent, en quelque sorte, et s'impriment pour tout transformer, tout transfigurer. Voilà donc une vie mortelle où l'éternel transparaît. Les aspirations indéfinies que la pratique courageuse du bien suscite dans l'âme seront-elles, en définitive, sans objet? Aurai-je aimé, et aimé jusqu'au sacrifice, jusqu'à mourir, ce qui ne passe pas, pour passer à jamais moi-même ? Est-elle bonne la vie, si, ayant dans ses limites mortelles atteint l'éternel, elle ne se prolonge point par delà pour le saisir d'une prise sûre et s'y reposer?

Ainsi je m'étais réduit à ce point qui était moi et ma vie. Et une question plus ample et plus formidable que toutes les autres me presse. J'ai cru rétrécir ma curiosité et simplifier la question eu me bornant à moi. Or, voilà qu'il

me faut dépasser les limites de la \ie présente, Die demander s'il n'y a pas une autre vie : par delà ce monde présent, y a-t-il autre chose? et quoi ?

Ciie dernière question s'impose -à moi. Du moment qu'il y a une loi morale, j'ai un maître, ai-je dit, et ce maître, c'est Dieu. Mais je n'ai encore considéré la Puissance et la Raison et la Bonté souveraines que dans la cité idéale. Je ne me suis pas demandé ce qui gouverne ma vie, ma vie réelle. Dieu est le Législateur «uprème. Dieu est le Bien. Dieu est l'Autorité qui parle dans la raison et dans la conscience. Mais cette vie que je mène à chaque heure, au milieu de circonstances diverses, favorables ou fâcheuses, et qui doit durer un certain temps dont je ne connais pas la mesure, qu'est-ce qui y préside? Qui en a marqué le commencement et le terme ? Qui en conduit l'évolution ? Est-ce la force, la nécessité, le hasard? Suis-je, avec mes nobles aspirations et ma loi sublime, le jouet, en définitive, ou la dupe, et, en un mot, la victime d'une puissance indifférente à mes efl'orts et à mes souffrances, ou peut-être même méchante, que ce soit la Nature ou ie ne saig

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quel génie puissant et malin? Ou, au contraire, ma vie est-elle orientée vers le bien, dirigée vers le bien, aidée pour le bien, et lo inAine Dieu qui parle dans la raison et dans la conscience est-il le maître de ma vie réelle et celui qui la conduit à une tin elle-même bonne, bonne eu SOI, bonne tinalement pour moi ?

Telles sont les questions multiples, variées, singulièrement difficiles qui viennent m'assaiHir quand très sérieusement je me demande : la vie est-elle bonne ou mauvaise, et que vaut la vie?

Les hommes, ceux qui vivent sans penser presque, et^ceux qui vivent en pensant, et ceux qui semblent vivre pour penser, se partagent en deux classes. Les uns disent : c>st bien ; les autres : c'est mal. ()pti7ne, pessime. Le genre humain et les philosophes se divisent en optimis/es et en pessimistes.

Mais que d'optimismes et de pessimismes différents! Nous l'entrevoyons dès maintenant, et nous apercevons du même coup qu'il y a, soit des optimismes, soit des pessimismes dont nous ne pouvons pas vouloir, puisque la raison nous Il convaincus que nous ne pouvons douter ni de la loi moraU ni du bien.

Il y a nn optimisme vul.^aire et intermittent, ei aussi un pessimisme de même caractère.

On dit : cela va bien, et la vie est bonne; ou cela va mal, et la vie est mauvaise, sans autre raison que les satisfactions ou les déconvenues journalières. Passons Cette première forme de l'optimisme et du pessimisme ne mérite pas d'examen. Nous n'avons allaire là qu'à des généralisations hâtives d'un é^oïsme tiès étroit.

Il y a un optimisme que la science suggère el semble autoriser.

Très frappé des conquêtes de la science, on rêve, on espère, on prédit pour le genre humain des améliorations inouïes, un progrès régulier, constant, donc un ordre de choses nouveau, une régénération universelle, et l'âge d'or, que les poètes plaçaient aux débuts du monde, apparaît dans un avenir plus ou moins lointain dont chaque jour nous rapproche. Ce n'est rien moins qu'une humanité nouvelle que la science prépare.

Je ne m'arrête pas à discuter ces espérances. Seulement, je dis que dans cet optimisme est recelé un pessimisme désolant : car entin, les hommes, dans cette conception, ne sont que des rouages, des ressorts, et il faut ajouter que leurs

maux sont coufptés pour rien..., pourvu que la fin soit atteinte un jour.

Je remarque aussi que cet optimisme méconnaît la valeur des choses morales : ce qui est d'ailleurs tout simple, puisque l'univers n'est là qu'un vaste mécanisme.

Certes, je me réjouis des conquêtes de la science, et je crois à un rôle bon et utile de ses merveilleuses inventions dans l'humanité. Mais je ne puis vouloir de cet optimisme. Le bonheur de l'humanité ne dépend pas de la science, parce que l'homme est un être moral. 11 ne me suffit donc pas de voir les triomphes de la science et d'en prévoir d'autres plus complets et plus éclatants pour être content de tout.

Aussi bien, une philosophie issue de la science s*offre à moi, qui a des conséquences manifestement pessimistes. C'est le positivisme quand il est conséquent avec lui-même. A la lettre, il dévaste la vie. Il déclare toutes les hauteurs inaccessibles : on est, dès lors, porté à les croire vides. Les idées que le positivisme développe comme ayant seules du prix parce que, seules, elles lui semblent scientifiques, ce sont dee idées très tristes. La lutte pour la vie, la

sélection naturelle, l'évQlution naturelle, quand aucune idée morale n'y est mêlée, ne sont-ce pas choses désolantes? La moralité, dont j'ai reconnu la valeur éminente et que je suis décidé à ne jamais compromettre, m'interdit et cet optimisme soi-disant scientifique et ce pessimisme positiviste.

Ce que l'on aime aujourd'hui à appeler la Critique suggère un optimisme analogue à celui de la science, mais moins généreux : car la science promet à l'humanité future le bonheur, et la Critique ne voit dans les choses de la vie qu'un spectacle amusant ou intéressant : elle n'a aucun souci des souffrances ni des maux, et n'en rêve pas le soulagement. C'est, à vrai dire, un pessimisme, un horrible pessimisme, qu'elle engendre; à peu près le pessimisme du positivisme scientifique, mais avec cette nuance particulièrement triste qu'ici ce sont les choses morales mêmes qui sont en cause, directement. Le positivisme essaie de donner de la pQorahté des explications qui, en somme, la détruisent, mais il ne s'en fait pas un jeu. La Critique considère les choses morales, les tourne et retourne, les admire, s'y complaît, puis joue avec elles, si je puis dire, et finalement les

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dissout. A cela, ajoutons cette \(\è,e introduite dans la philosophie de la vie, que p^ut-être nous sommes le jouet et les dupes d'une puissance qui s'amuse à nos dépens. Qui sait si tout dans l'univers ne s'explique point par le jeu capricieux, esthétiquement merveilleux, d'une nature rusée qui se plaît à nous mystifier? Le règne morne de la force et du hasard est triste : plus triste encore le règne brillant de la fantaisie. Voilà encore un optimisme et un pessimisme dont la moralité ne me permet pas de vouloir.

J'arrive à un optimisme radical qui consiste à affirmer que la somme des biens l'emporte sur celle des maux, et qu'en définitive tout aboutit, si l'on peut parler ainsi. Coij)parons le monde à une entreprise : l'entreprise réussit, du moins elle réussira, pour l'humanité, pour chacun. Metton>-y le temps, et, s'il je faut, l'éternité même. Tout est bien qui finit bien. Et, à vrai dire, les maux ne sont que de moindres biens. Disons mieux : les maux disparaissent devant le bien. Disons enfin : le mal n'est pas.

Et le sage comprit que le mal n'était pas,

Et dans l'œuvre de Dieu ne se voit que d'en bas*.

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