LE BIEN RT LE BONHEUR. ÎIT
est incomplot, insuffisant, pauvre, il n'est pas un mal, il est un moindre bien. Le priser n'est donc pas mauvais non plus. Seulement, il ne faut pas le priser plus qu'il ne vaut. Et, de même, l'aimer n'est pas mauvais. Seulement, il ne faut pas l'aimer plus qu'il ne le mérite. Quand volontairement on le prise et on l'aime effectivement plus qu'il ne vaut, et qu'ainsi la volonté s'y arrête, s'y termine comme à sa fin, c'est cela, et cela seul, qui est un mal ; mais c'est un mal réel, un mal positif.
Vouloir le bien ^elon ce qu'il est, c'est un bien d'un caractère à part, un bien réel, positif, qui est propre à la volonté, un bien proprement moral. Il procède de la conformité volontaire, par libre détermination et préférence, à une règle qui est elle-même fondée sur la valeur des choses, ou, ce qui revient au même, sur leurs rapports de perfection et d'excellence, ou encore ^sur la naturelle ou essentielle et rationnelle hiérarchie des biens.
Au contraire, vouloir le bien d'une façon qui D'est plus conforme à ce qui est, vouloir comme bien supérieur un bien inférieur : c'est un désordre sui generis , un désordre proprement
218 CBAPlTRli IVU.
morale et ce n'est pas seulement un moindre bien, c'est un niai réel, positif.
Il suit de là que le sentiment soit de cette volontaire corïformilé à Tordre, soit de ce désordre volontaire, est à son tour soit un bien, soit un mal. La bonne volonté procure une jouissance qui a elle-même un caractère moral, la joie du bon vouloir et du bien faire; et la mauvaise volonté engendre une douleur de qualité morale, elle aussi, la douleur de mal vouloir et de mal faire. Or, cette joie et cette douleur sont choses très positives. En sorte que la conformité sentie au bien est un bien positif, et le désordre senti est un mal positif. Voilà la souffrance en son type primitif : tout désordre senti, toute perturbation feiitie sera douleur, sera souffrance, et ce sera un mal positif.
Ce sont là autant de notions simples, nettes. On les oublie souvent parce qu'elles sont très familières. Il importait de les rappeler et d'y prendre garde. Si on les laisse se brouiller, toul est en confusion.
Le bonheur consiste dans la perfection ou excellence sentie. Ce qui permet de dire que le bonheur est proprement satisfaction. Or, pour une nature
L8 BISiN ET LE B0NH8UR. 2i9
imparfaite, c'est perfection de devoir, en un sens, à son opération propre sa perfection m^me et rexcelU'nce, et c'est ce que nous nommons proprement la vertu. Par la conformité voulue et constamment voulue au bien, l'être qui a l'habitude de bien faire ou qui est vertueux a une excellence qui a quelque analogie avec l'excellence suprême, et la vertu commence à produire et mérite de oroduire le plus grand bonheur, qui est de jouir de la vertu même et du Dien qui en est le modèle et la fin. Un tel bonheur est vraiment satisfaction : il réunit les deux conditions indispensables du bonheur pour un être imparfait de sa nature, puisqu'il le met en possession du Bien qui le passe par une action à lui propre; être établi dans Tordre, et avoir conscience qu'on s'y est établi librement, c'est être heureux.
Nous pouvons dire maintenant qu'il y a trois sortes de biens : le bien, qui est perfection ou excellence; le bien, qui est jouissance; le bien, qui est vertu. Si nous considérons le Bien supr«^me, nous trouvons que c'est la Vie parfaite et eicbUeute» avec la parfaite jouissance d'elle-
220 CHAPITRE XVU.
même. Si nous considérons le bien dans les êtres imparfaits, nous y distinguons l'idéal, puis un moyen d'atteindre l'idéal, et enfin le terme atteint. L'idéal, c'est rexcellence. Le moyen, c'est la vertu. Le terme atteint, c'est rexcelience sentie et goûtée, ou le bonheur.
La vie humaine est-elle faite de telle façon que l'idéal y soit assez facilement reconnu, que le moyen soit accessible, que le terme puisse être atteint? Je pourrais dire d'un niot : la vie humaine mène-t-elle définitivement au bonheur, tel qu'il vient d'être défini? Si oui, elle a du prix; sinon, non. Si oui, c'est le bien qui l'emporte en fait, malgré toutes les apparences contraires, et c'est le bien qui est la raison des choses et la fin véritable de tout. Sinon, non.
Il n'est pas nécessaire que la vie humaine mène infailliblement, inévitablement, indispensablement au bonheur. Que dis-je? il n'est pas nécessaire; il faut dire qu'il ne conviendrait pas qu'il en fût ainsi. Que deviendrait, en effet, la liberté, et partant la moralité? et où serait alors le prix de la vie? En prétendant que le bonheur fût assuré à tous par une inéluctable nécessité, on se
LE BI£N BT LE B0NH8UR. 221
contredirait et on détruirait d'emblée vertu, bonheur, toute l'économie de la moralité et de la vie.
Il ne s'agit donc pas non plus de compter ceux qui arrivent au bonheur. Ce n'est pas la question. Ce qu'il s'agit de savoir seulement, c'est si la vie humaine est telle qu'elle puisse mener au bonheur. Est-elle organisée pour cela? -Si oui, elle est bonne, malgré tout; sinon, malgré tout elle est mauvaise. x
11 me semble que la question devient précise. Je ne dis pas facile, je ne dis pas simple. Mais enfin je vois ce que je cherche. Je vois ce que je veux et attends de la vie pour la déclarer bonne : c'est qu'elle m'ouvre vers le bonheur, tel que je l'ai tout à l'heure défini, un chemin non pas commode, uni, mais praticable.
Pour répondre à la question, m'adresserai-je à l'expérience?
Si par expérience j'entends le spectacle que me donne la vie, telle que je la vois autour de moi et en moi, qu'en puis-je attendre? Ce spectacle est si souvent laid, triste, décourageant; et si je trouve la vie presque toujours supportable, même agréable, qu'est-ce que cela comparé à ce
2i*2 CHAPITRE IVIL
bonheur dont j'ai Tidée et qui m'apparaît comme seul digne d'être le but de la vie? Une fois qu*OD a bien vu le prix de la personne morale, on ne p» ui irnuver de prix à la vie que si elle prépare la libération et le triomphe de la personne morale elle-iuêine. Je deviens diflicile, délicat, exigeant pn fait de bonheur. Le bonheur tel quel qui se rencontre dans la suite de nos jours, c'est assez pour traverser V existence^ soit ; ce n*est pas assez pour trouver la vie bonne, pour l'estimer, pour lui reconnaître une haute valeur, un prix. Et alors ?
Alors il me faut d'abord peser, si je puis dire, les idées que je viens d'exposer, afin d'en reconnaître toute la valeur et de ne point risquer de les méconnaître dans la suite de mes réflexions.
Qu'ai-je fait? Rien autre chose que de tâcher d'éclaircir par de justes distinctions et de développer tout entière une notion très familière, la notion du bien. Mais, à vrai dire, cela est très considérable, cela est immense. Si je sais me rendre compte de cette opération, si je sais en mesurer toute la portée, je vois qu'une étude de ce genre va loin, très lom. Quand on a affaire, non à une notion simplement abstraits et gêné-
LE BIEN ET LE 30KHEDR. ?2i
ratft, pniif ainsi dire factice, artificielle, eiu^ore qu'elle soit fondée sur dos observations péclles, mais à une de ces notions primordiales, indispensables, sans lesquelles la pensée ne peut se soutenir ni avancer, ce n*esl pas se perdre dans l'abstrait que de travailler à considérer cette idée dans toute sa pureté et dans toute son ampleur ; c'est bien plutôt se rapprocher de la réalité. Plus ridée est dégagée de tout alliage, plus on lui trouve de consistance et de substance. Le bien, considéré comme une simple étiquette sous laquelle on range toutes les choses dites» bonnes, n'est qu'un abstrait; mais attachez-vous à rendre précise, distincte, nette cette notion, pour l'obtenir toute pure, vous écarterez tout ce qui n'est pas elle, et, par cela seul, vous découvrirez tout ce qu'elle implique de réalité. Encore bien plus vous verrez-vous amené au réel, si, après l'avoir considérée dans toute sa pureté, vous vous appliquez à la déployer, à la développer tout entière, à la pousser jusqu'au bout d'elle-même, jusqu'au fond, jusqu'au haut. Vous avez essayé d'abord de n'avoir qu'elle, rien qu'elle : vous essayez maintenant de la laisser être tout elle-niême. Les notions abstraites succombent dans cet eHort. Elles
2Î4 CHAPITRE XYIl.
ne sont pas susceptibles de ce progrès à TinCni, Elles éclatent, elles se brisent, elles se dissolvent. Les idées primordiales, rendues à elles-mêmes, toutes pures, prennent tout naturellement leur infinie portée, et c'est là, élevées à ce souverain degré, comme disait Leibniz*, qu'elles ont tout leur sens et qu'elles satisfont Fesprit. Or, à cette hauteur, elles retrouvent la réalité, une réalité supérieure elle-même, une réalité transcendante. Ce qu'elles exigent qui soit, est.
Pénétré de l'idée du bien, j'affirmerai donc tout ce que l'idée du bien implique, contient ou réclame. En dépit de l'expérience, je proclamerai ce qui doit être, et je dirai que ce qui doit être, est. Y a-t-il à cela tant de hardiesse? Être raisonnable, n'est-ce pas précisément avoir en soi de quoi affirmer, d'une part, les inéluctables nécessités de la pensée qui ne peut supporter l'existence simultanée des contradictions; d'autre part, les inviolables convenances du ^ien à qui doit appartenir en toute chose le dernier mot?
Je maintiendrai donc que le bien existe, qu*il est le principe et la fin de tout, et qu'en fait,