‹ Le prix de la vieChapitre 57 sur 108 · DIFFICULTÉS NOUVELLES · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉS NOUVELLES

J'ai cherché dans les indispensables exigences de la raison de quoi me rassurer contre l'expérience. Je sors de cette contemplation de l'idée du bien rasséréné et raffermi. Mais bientôt l'inquiétude me reprend : car enfin l'expérience est là, et de l'expérience je ne puis faire fi. Il faudra bien que j'arrive à la concilier avec cet à priori que j'affirme d'une façon si forte et si confiante.

Une théorie s'offre qui a je ne sais quoi d'engageant et de séduisant.

Assurément, me dit-on, le bien est la fin de tout. Mais, puisqu'il est trop clair que la vie humaine, considérée en chaque individu, est souvent mauvaise moralement, ou du moins très

MO CHAPITRS irill.

mesquine, qu*iî y a beaucoup de vies manquées et que dans les meilleures il y a beaucoup d'avortements, pourquoi ne pas en prendre son parti? Pourquoi, au lieu de l'individu, ne pas regarder Fespèce, au lieu de la vie de chacun, la vie de rhumanité? Pourquoi ne pas élargir encore nos conceptions, et ne pas considérer Tunivers? Alors, nous pourrons nous rire du démenti que semble nous donner le spectacle des choses humaines. Toutes les laideuï-s, toutes les misères, toutes les pauvretés de la vie n'y feront rien. 11 demeurera vrai, en fait, que la fin, la fin idéale de l'univers étant le bien, l'univers marche à cette fin. Le bien se fait, il est en voie de formation, et c'est son progrès qui est la raison de l'univers, qui en est la vie. Le bien, c'est l'être ayant une plus pleine conscience de soi. Ou, si l'on aime mieux, et d'ailleurs cela revient au môme, la fin de l'univers, c'est la pensée, c'est la raison. Or, par une longue et lente évolution, par un progrès insensible mais sûr, l'univers s'avance vers la conscience plus complète, vers la pensée, vers la raison, et l'on peut affirmer qu'à la fin la raiion aura raison.

Vue magnifique et terme qui paraît sublime!

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Eli attendant, pourquoi se soucier trop des individus? De grandes théories scientiliques nous encouragent à n'en pas tenir un compte exagéré. Voyez la sélection naturelle. Est-ce que la nature ne prodigue pas les germes? Bien peu réussissent. Que quelques-uns réussissent, cela suffit. Il y a une merveilleuse prodigalité, un immense effort, pour que quelques-uns seulement réussissent. C'est une loi de la nature. Qu'y faire? la constater, et admirer cette sorte de magniOcence folle qui jette germes et semences sans conjpter, avec une profusion superbe. Ainsi dans l'univers entier. Ainsi dans l'histoire de l'humanité. Des générations entières travaillent, souffrent, meurent pour l'éclosion, pour la floraison de quelques hommes grands, pour la production d'une élite. Le bien est la fin. C'est donc très vrai, mais à la condition de ne pas entendre cela d'une façon mesquine. C'est « le but social* », le but humain, le but universel qu'il faut regarder. L'univers a ses uns, et elles sont bonnes. La nature a ses fins, et elles sont bonnes. Tout va vers le bien.

!. Renan, Dialogues philosophiques, p, 27, Il est aisé de recondaltre que la Ibeone exposée dans le présent chapitre est celle que Reojio a développée, surtout daoi ses Dialog^u».

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Et en chaque être « un secret ressort porte tout à être selon les lois de l'esthétique et de l'eurythmie* ».

Que maintenant la nature, allant à ses fins, nous attire et nous trompe pour mieux y réussir, qu'importe? On peut parler tant qu'on voudra de ses ruses, de ses roueries, de ses fourberies*. Nous sommes dupés. Qu'importe, pourvu que la nature aille à ses fins? Et d'ailleurs, à nous de n'être pas dupes'. Reconnaître que nous sommes dupés, c'est, tout en nous soumettant, nous faire libres. Celui qui voit la ruse, n'est pas dupe. Celui qui perce l'illusion, y échappe après tout.

Persuadons-nous donc bien que l'homme individuel en un sens n'est rien. Et il n'y a pas, à l'origine non plus qu'à la fin des choses, un homme agrandi qui serait Divinité. Il y a la nature, il y a l'univers, il y a la vie totale, et un progrès vers la pensée. Le bien est, en définitive, la fin universelle. Et nous, si nous le recon-

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