Recherches de la méthode qui conduit à la vérité^ etc
XTl PRÉFACE.
remarque de M. Ernest Naville *, une « séparation fao» tice, momentanée, et destinée à disparaître dans les âme% éclairées et sérieuses ». Je veux dire que devant les très hautes ou les fondamentales questions, le chrétien qui est philosophe ou le philosophe qui est chrétien ne saurait se résigner à se priver de sa foi, et que l'essayer serait folie. Sans doute il usera de la « nue raison », comme dit encore M. Naville, le plus possible; il ira avec !a raison seule le plus loin qu'il pourra, il ne négligera aucun des procédés, aucune des précautions que la raison recommande; il sera, le plus et le mieux possible, raisonnable; il emploiera, pour discuter avec ceux qui ne reconnaissent que la seule raison, les ressources de la raison seule ; mais quelle sagesse serait la sienne si, convaincu qu'il y a autre chose, il s'interdisait, par je ne sais quel scrupule, d'y faire allusion? Nos prudences malavisées et nos étroites timidités ne rétréciront ni les questions ni les choses. Elles n'empêcheront pas que le Christ ne soit venu. Et si Ton se réjouit dans son for intérieur qu'il soit venu, comment se réduire à n'en pas tenir compte et à le traiter en public comme non avenu? Comment parcourir les problèmes que soulève la pensée et ceux que présente l'ordre social et politique, sans qu'à la faron d'envisager ces problèmes et d'en tenter la solution il paraisse jamais que le Christ est dans le monde et qu'on y croit?
Ainsi la philosophie conspire contre elle-même si elle ne se débarrasse du parti pris de mutiler l'homme, la vie^ les choses, l'histoire. Comme il faut qu'elle tâche d'égaler ses vues à toute la réalité donnée, elle doit conseiller, elle doit prescrire, elle doit essayer elle-même d'user de tout l'homme et de toutes les ressources humaines et divines mises à la disposition de Thomme.
L'autre conviction qu'il importe de rappeler sans cesse, c'est que chacun doit agir.
i. {Eum'es inédites de M. de Biran, t. I, Introdirtion ?"dAralé à la philosophie de M. de Biran, p. 196. *
PRËFACK. XîlJ
Rien n'est plus insupportable que d'enienare de nraves gens dire d'un air désolé : S'il se trouvait un homme. Vœu insensé, vœu hiclie. Je n'ai pas la sottise de nier que les grands hommes soient bons à quelque chose, mais ils cessent de faire du bien quand leur action se substitue à toute autre. Henri IV, à la fin du seizième siècle, a eu un rôle admirablement salutaire : il a clos une période de troubles extrêmes, il a été vraiment un pacificateur; par sa hante intelligence et sa puissante action, il a trouvé et il a fait triompher la solution du problème posé en France. 11 n'a rien étouffé, il a discipliné, dirigé les forces vives de la nation, il ne les a pas supprimées * . En tout cas, invoquer un remède et un secours extraordinaire par lassitude de combattre soi-même, c'est se rendre incapable de profiter comme il faut de ce secours et de ce remède, s'ils viennent, c'est par avance les tourner en obstacles à la vraie amélioration intellectuelle, morale, sociale, politique. Nous parlons beaucoup de liberté, nous n'avons pas « les mœurs de la liberté^ ». Beaucoup d'honnêtes gens ne détestent pas qu'on les mène, parce que pour aller sans être mené il faut peiner. Un César a qui l'on peut dire avec admiration et reconnaissance,
Quum tôt sustineas et tanta negotia solus,
un homme fort sur qui repose tout le poids des affaires et qui assure notre repos, ne déplaît pas à certaines paresses, et s'il y avait dans l'ordre intellectuel aussi des Césars, il se trouverait des gens pour leur remettre l'empire de la pensée e'c le soin de le pacifier. Beaucoup d'hommes rêvent dun dieu humain qui leur fasse des loisirs, deiLs nobis haec otia fecit.
lîeureu.sement Dieu nous fait entendre, si je puis dire, de toutes les manières qu'en tout ordre de choses son des-
1. Voir Les luttes religieuses en France au seizième siècle, jar le viconile de Meaux, et la Réforme sociale, par Le Play.
2. Georges Picut, Lrs mœurs de la liberté^ discours prononcé à Amipns en février lS9t>.
Iiv PRÉFACR.
sein est autre, et que c'est à nous, à chacun de nous de prendre en main virilement la défense des intérêts les plus chers, de remédier aux maux dont l'humanité souffre, de préparer un meilleur avenir. L'histoire, elle aussi, paraît se démocratiser. Et il ne s'agit pas ici de nivellement, il s'agit d'eflfort personnel pour élever les esprits et les âmes; il s'agit d'une plus large et comme d'une universelle diffusion de l'énergie intellectuelle et morale. Il faut que chacun soit de plus en plus, de mieux en mieux homme : Confortare et esto vir*. Le siècle finissant aura eu, grâce à Dieu, un grand Pape pour l'éclairer et le guider; grâce à Dieu, je l'espère, il ne verra rien qui ressemble à un César. Et de plus en plus peut-être, nous paraîtrons réduits à l'impuissance de restaurer les indispensables bases de la société et de Tordre; cela servira, je pense, à nous convaincre que nous avons, avec l'aide de Dieu, à « faire nos affaires nous-mêmes' ». Nous nous déciderons à des efforts intelligents et soutenus, et nous saurons nous unir entre nous; nous serons convaincus qu'il faut que chacun fasse de son mieux son métier d'homme, et nous nous souviendrons que l'homme étant fait pour vivre en société, l'isolement ne vaut rien et ne peut rien. Chacun travaillera de son mieux à être sensé et bon, et les esprits droits et les âmes droites se rapprocheront malgré ce qui peut d'ailleurs les diviser : il se fera une ligue dçs honnêtes geT«j, une ligue du bien public, pour préparer de salutaires nouveautés. Est-ce un rêve? Pourquoi serait-ce un rêve? C'est conforme au sens de la vie, et, ce semble, au sens de l'histoire. C'est très certainement ce que la vie veut de chacun de nous, et c'est ce que les événements nous demandent. Que faut-il de plus pour nous décider?
23 avril 1896.