LE RENONCEMENT ET LA MORT
Ainsi se concilie avec l'intérêt de la vie actuelle le sentiment de son impuissance à nous contenter. Ainsi devient possible d'en concevoir un salutaire mépris tout en la prisant, une salutaire haine tout en l'aimant, et la mort partielle et successive, puis complète et définitive, s'harmonise avec la vie bien comprise. On n'est pas un homme si Ton ne sait pas mourir. Toute grande action entraîne un labeur, qui est un commencement de mort, puisque c'est une usure, une dépense des forces vitales. Cela est vrai dans tous les ordres. Et si l'on n'est pas prêt à mourir s'il le faut, quelle vie mène-t-on? Quelle entreprise hardie osera-t-on aborder? Pour vivre grandement, noblement, généreusement, il faut embrasser la mort. L'héroïsme ne paraît si admirable qu'à cause du peu de cas qu'il fait de la vie. Il rie la ménage pas, il la prodigue, et il accomplit des merveilles. Le dévouement semble le dernier mot de la vertu. C'est qu'il achève ce que le désintéressement commence : le dépouillement de soi, l'oubli de soi, le don de soi, la perte de soi.
Le sacrifice est au fond de toute grande résolution humaine. Si l'on en veut la raison vraie, c'est
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que rien dans ce monde ne se suffit pleinement à soi-même, rien pas même la plus noble vie d'homme. Plus profondément encore, il faut dire que rien de créé ne se suffît à soi-même. Donc ^oute chose créée a, d'une manière ou d'une lutre, à s'atténuer, à s'évanouir, à disparaître devant l'Être excellent et infini. C'est se mettre à sa place, pour l'être créé, raisonnable et libre, que de se réduire, par raison et avec liberté, à une sorte de rien, en présence de Celui qui est par soi et qui est tout Être. Alors on devient capable d'avancer vers une vie plus haute et plus pleine. Le sacrifice, qui semble détruire, vivifie. La vie, en subissant la mort, produit ia viè.
Cette théorie du sacrifice concilie tout. Le monde présent garde son prix, mais je dirai qu'il ne l'a vraiment que pour qui sait aussi le mépriser, en la manière que je viens de dire. Si l'on y termine ses vues et ses désirs, on s'y perd et on le perd. Si l'on sait voir au delà, chercher au delà, et quand il le faut, le sacrifier, le perdre, on trouve une vie plus haute, et l'on a le moyen de mettre dans^ce monde même une excellence de plus, si je puis dire.
Ni le renoncement ni la mort ne contredisent