LA RELIGION
lien avec la nature même matérielle qu'elle emploie et consacre, lien des hommes entre eux puisqu'elle établit une communion des esprits, des cœurs, des âmes, et une société visible ; surtout lien personnel avec Dieu à qui elle rapporte tout, à qui elle unit les âmes purifiées, consolées, fortifiées, illuminées, sanctifiées, il faut dire divinisées.
Nous voilà donc en face de la religion, de la religion considérée en son essence, dans sa pure idée, et aussi de la religion réalisée, de la religion dite positive. Le moment est venu, dans cette série d'études philosophiques, de la bien envisager.
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A vrai dire, cette religion positive, objet de notre présente étude, nous l'avons rencontrée déjà. Dans les réflexions où nous ne nous occupions pas d'elle, c'est elle souvent qui nous a éclairés. Revenons, avec une intelligence nette de nos ressources et une entière sincérité, sur nos études précédentes : nous verrons que nous ne tirions pas de notre fonds propre tout ce que nous disions. Telle solution que nous avons proposée, venait de la religion positive, en un sens : cette solution était très philosophique, puisqu'elle était acceptée par la raison et prouvée par des raisons; mais la raison laissée à elle-même ne Teût pas découverte. Cela se remarque souvent dans l'histoire et dans le systè^ie des idées. Il y
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a plus. De telle question même, il faut dire que la raison seule ne l'eût pas posée, ne l'eût pas soupçonnée. Je n'en veux qu'un exemple. Ce souci, qui revient tant de fois dans ces études : La fin proposée est-elle à la portée de tous? souci approuvé par la raison, sans doute, souci éminemment digne de l'être raisonrijible : mais c*est, à vrai dire, la question du salut. Combien cela préoccupe peu les philosopîies anciens ! Ils conçoivent un bel idéal. Qu'il ne soit à la portée que d'une élite, qu'importe? Les gens distingués, ot yapiEVTeç*, l'atteindront, et ce sera la fleur de l'humanité. Cela suffît. Le reste ne compte pas. C'est dans la religion positive qui est la nôtre que nous avons puisé d'autres préoccupations plus humaines.
Il y a donc, dans nos conceptions philosophiques, dans nos questions et préoccupations philosophiques, dans toute cette théorie philosophique de la vie, objet de nos investigations et de notre étude, il y a bien des éléments d'origine chrétienne. Je ne m'en défends pas. Ce que je fais ici, ce que j'édifie comme je peux dans les cha-»
t. Ce mot egt dam iristote, Eth. Nie.t I, il 4095* 48.
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pitres successifs dont se compose ce livre, c*est bien une philosophie, une philosophie morale, une philosophie des choses humaines, une philosophie de la vie : car c*est bien l'œuvre de la réflexion sincère, curieuse, scrutatrice, avide de clarté et d'ordre, soucieuse de raisons et de preuves, reconnaissant, cherchant les difficultés, et tâchant de les surmonter par un effort méthodiquement conduit. Mais je n'ai jamais prétendu philosopher dans le vide. J'ai dit dès le premier instant de ces recherches : je philosopherai avec tout moimême, dans une atmosphère tout imprégnée de Christianisme. Je philosophe en homme qui pense, homme vivant, homme complet, et chrétien. Ce n'est pas cesser d'être philosophe, apparemment. Aujourd'hui dont , à ce point précis de mes études, je constate, je déclare ceci. La loyauté intellectuelle, la probité d'esprit, la parfaite droiture l'exigent. Oui, dans ces recherches, où j'ai le plus possible et le mieux possible usé de mon esprit, avec méthode, selon les lois de la raison, j'ai eu souvent une lumière qui n'est point un^ lumière naturelle.
Cette religion donc, à laquelle j'ai déjà emprunté des clartés, et qui apporte aux hommes sa
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vertu purificatrice, sa consolation, sa force, ses dogmes, ses espérances, je veux, je dois la regarder en face. Je commence par la nommer par son nom : c'est le Christianisme. Or, tout le monde accordera d'abord qu'à tout le moins la religion chrétienne est aussi intéressante qu*un système de philosophie. On est curieux des systèmes : pourquoi n'étudierait-on pas la théorie chrétienne du monde et de la vie? Et ensuite, on sait bien maintenant que dans une religion, n'y vît-on rien de surnaturel, la traitât-on du point de vue rationaliste, il y a plus que dans une simple philosophie : c'est plus général, plus profond, plus humain. C'est une raison de plus pour étudier, le Christianisme. Enfin, tout le monde s'en préoccupe, tout le monde en parle. En littérature, en histoire, en art, en critique, comme en ce qu'on nomme sociologie, comme en politique, dans les théories comme dans les faits de chaque jour, la question religieuse, la question du Christianisme est partout Elle est au fond de tout et elle domine tout. C'est la question principale, la grande question, en un sens, l'unique question. Et de toutes parts on attaque le Christianisme ou on le loue. On
l'admire. On le salue -avec sympathie. On y aspire. On le redoute, on le hait. On ne le connaît guère d'ailleurs. On le défigure. Souvent on Nômprunte son langage en philosophie, et, parlant la langue chrétienne sans être chrétien ni le vouloir devenir, on brouille toutes les idées. Quelque sentiment qu'on éprouve pour le Christianisme, puisqu'il préoccupe et passionne, et puisqu'on en parle tant, il faut le connaître, il faut l'étudier. Je me propose ici d'exposer le système chrétien de la vie. J'entends par là cette vaste synthèse, cet ensemble de faits et d'idées bien Hé, régulier, harmonieux, puissant, cet organisme, si l'on veut, et, dans la brève exposition que j'entreprends, je tâcherai de donner la doctrine dans toute sa pureté, dans toute sa rigueur, dans toute sa vigueur*.
L'idée fondamentale est celle-ci : entre la n«ture et la grâce, il y a une distinction profonde.
i. Je ne ferai de citations que lorsque je rencontrerai certaines expressions saillantes des Livres saints, des Pères ou des Conciles, dunt on sera bien aise de retrouver l'origine. Pour les expressions tbéulogiques courantes, des références seraient inutiles. Qu'il me suffise de signaler le très remarquable Theologix doginaticr cornpendttim. de Harter, S. J., 3 toJ. OKniponte, 1886.
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Sans doute, puisque tout est un don de Dieu, tout en ce sens est grâce. Mais il y a plus proprement grâce alors que le don excède les exigences et les appels de la nature.
Une nature donnée a ses requisita; c'est ce qu'il lui faut avoir pour être elle-même, ce qui lui est dû. L'existence ne lui est pas due; mais, une fois l'existence posée, certaines choses lui sont dues, étant comprises dans son idée, dans son essence. Dieu peut ne pas la créer : s'il la crée, il lui doit, étant sage et juste, ce sans quoi elle ne serait plus elle-même. Dieu peut aller au delà : il peut, s'il le veut, lui donner quelque chose qui, n'étant pas contre elle, sera au-dessus d'elle : à la nature alors Dieu ajoutera un don tout gratuit^ gratuit par opposition à ce que je viens de nommer les exigences d'une nature donnée.
L'homme est un être raisonnable. Sa fin naturelle, c'est de connaître Dieu d'une connaissance rationnelle, de l'aimer souverainement sans doute, mais sans intime communication, et de trouver dans cette connaissance et dans cet amour la joie, en sorte que s'il le mérite, des eonditions plus favorables que celles d'ici-bas
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étant données, et surtout la sécurité intellectuelle et morale étant procurée, cette connaissance, cet amour et cette Joie constituent ce qu'il faut nommer la félicité naturelle. Dieu peut davantage : il peut initier l'homme aux secrets de sa vie propre, l'appeler à la vision de sa divine essence, le faire jouir de lui dans une intime possession. Il peut lui communiquer en quelque manière sa vie même, par une libéralité toute gratuite, surajoutant à la création ce que ne contient j;)oint l'idée de la créature humaine.
La créature humaine étant donnée, certames choses lui sont dues; il y a aussi une perfection, toute naturelle, qu'elle appelle. Le surplus, ce divin surplus que je viens d'indiquer, on peut dire qu'elle le comporte ; mais ni elle ne l'exige, ni même, laissée à elle seule, elle ne l'appelle.
Ce surplus donc est surnaturel. C'est chose qui excède les droits, les appels mêmes de la nature toute seule, je viens de le dire; c'est chose qui excède les puissances, les ressources de la nature, de la nature humaine, de toute nature créée. Ce tête à tête, ce cœur à cœur, ce face à face divin, cette sublime familiarité, cette amitié, cette participuliou à U vie intime do Dieu: c'est
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d'un autre ordre que la conuaissance discursive de Dieu, et que l'amour dont, dans les limites J de notre nature, nous sommes capables pour Dieu, et que les joies si nobles pourtant et si pénétrantes, nées de cette connaissance et de cet amour. La \ision de Dieu même et de sa vie propre, la vision béatifiante, béatifique^ est bien autre chose, bien autre chose la vie éternelle. Voilà la fin surnaturelle de l'homme. Et tout ce qui s^y rapporte, tout ce qui en dépend, tout ce qui y conduit, est proprement de l'ordre de la grâce.
Le péché fait perdre cette amitié de Dieu, cette communication de la vie divine, cette vie de la grâce, cette grâce sanctifiante, cet avoir divin ou état de grâce.
Le premier homme, ayant péché, perd la grâce sanctifiante, il perd l'état de justice originelle. Et comme il porte en lui toute l'humanité dont il es* l'auteur et le père, en vertu de cette solidarité profonde et merveilleuse, il perd, pour ses descendants comme pour lui, le don divin. Il succombe dans l'épreuve à laquelle Dieu le soumet. Par sa | faute donc, l'humanité est dépouillée de ce qui d'ailleurs ne lui était pas dû. En un sens, l'homme est réduit à l'état de pure nature. Mais cet état
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qui serait un état de nudité si l'homme avait été effectivement créé tel, si Dieu, en le créant, ne Tavait pas destiné à autre chose, cet état est un état de dépouillement. Eu égard à la justice originelle, rhomme, fils d'Adam, naît, non pas nu, mais dépouillé. Et il n'a plus non plus, dans sa nature même, cette belle intégrité qui était la suite de la justice originelle, cette perfection, non pas surnaturelle, mais préternaturelle, peuton dire, qui, n'étant point due à la nature, mais étant pourtant appelée par elle, en était Teiquîs épanouissement, l'eiquise parure; il n'a plu? l'immunité de l'ignorance et de la concupiscence ; il n'a plus l'immortalité. La raison n'est pas détruite, mais elle est obscurcie; le libre arbitre n'est pas éteint, mais il est affaibli, atténué'. L'homme demeure capable de connaissances naturelles, de vertus naturelles, mais avec une foule de misères intellectuelles et morales en même temps que physiques, sans que son état d'ail- ^^.urs soit tel qu'il eût répugné à la sagesse et
I. Concife de Trente, Session VI, De Jnxtificatione, ch. !•' : • , (.benim arbiinuro minime exstinctiim..., vinbus licet atténuatuoD <ii iiirlinaliim. » — Canon 5 : « Si quis libfTum hominis arbitnum post Adap perratum amissum et exstinctum esse dixerit aut ma esse de solo Utulo, iuio Ululuia sioe re... anathema sit. »
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k la boulé divine de le créer tel. Mais ce dont il est totalement et radicalement incapable, c'est de ressaisir par lui-même les biens surnaturels*. Il en a le regret, y étant surnaturellement destiné, il ne peut les atteindre.
Dès lors apparaît la vraie notion du péché origineL En vertu de l'admirable solidarité humaine, tous les hommes naissent dans cet état de privalion, de dépouillement des dons surnaturels que nous venons de dire," et partant ils sont surnaturellement éloignés de Dieu, coupables de la faute de leur premier père, ennemis de Dieu, enfants de colère, /ilii irœ*, fUii diffidentiee* y tels qu'il n'y a plus pour eux de biens surnaturels, ni en ce monde, ni dans l'autre. Ne détruisons pas le mystère; mais n'assombrissong pas le dogme à l'excès. Constatons que le jansénisme, après Luther et Calvin, a étendu sur toute la religion des ombres mortelles et une sombre
1. Concile de Trente, Session VI, ch. i« : « Omnes homines... usqiie adeo servi eranl peccati ut non modo gentcs per vim oaluraB, sed Qe Judaei quidem per ipsam eliam litleram legis Moysi, iode liberari aut suri;ere posseol. ■>
2. Saint Paul. Ép. aux Éphésiens, u, 3. Ce texte est cité deoi fois [)ar le Cowil^ de Tr^-nf^, >tissioû VI, cil, i«r. Cf. Session V, Decretum de peccato originalù