‹ Le prix MartinChapitre 7 sur 44 · SCÈNE IV AGÉNOR, LOISA · texte numérisé non relu

SCÈNE IV AGÉNOR, LOISA

AGÉNOR, à part **,

Il faut en finir !... il faut me dépoétiser. Je dois ce sacrifice à l'amitié.

LOÏSA, descendant.

Monsieur Monlgommier, je me suis plu longtemps à vous appeler mon beau gentilhomme.

AGÉNOR

C'est vrai, Loïsa... vous avez cette innocente manie.

LOÏSA

Je croyais que vous touchiez aux Montgommeri par le cœur, comme par le nom... Je constate avec regret que vous n'êtes qu'un vulgaire traîneur de sabre. (Elle descend.)

* Agénop, Martin, Edmond, Bathilde, Loïsa. ** Agénor, Loïsa.

AGÉNOR, h part.

C'est elle qui commence... ça ira tout seul.

LOÏSA

Voilà trois rendez-vous de suite auxquels vous vous dérobez lâchement.

AGÉNOR

Mais chaque fois, j'ai fait le sij^nal !

LOÏSA

11 n'aurait plus manqué que vous ne le fissiez pas!

AGÉNOR

Pour lundi et samedi, je vous ai expliqué...

LOÏSA

Soit... mais pour hier ?

AGÉNOR

Pour hier, c'est autre chose... Je séchais.

LOÏSA

Vous séchiez?...

AGÉNOR

Oui, Loïsa,.. et vous me réduisez à un aveu bien pénible. Ces cheveux dans lesquels vous avez parfois le doux caprice de passer vos doigts, ils n'ont qu'un éclat emprunté.

LOÏSA

Eh bien?

Eh bien, hier, il faisait très-humide, le vent soufflait de l'ouest... et ils ne voulaient pas sécher.

LOÏSA

Est-ce bien vrai ?

AGÉNOR

Que je me teins? sur ce qu'il y a de plus sacré...

LOÏSA

Non, ça je le savais.

18 LE PRIX MABTIN

AGÉNOR, trës-étODDé.

Vous le saviez ?

LOi'SA.

Depuis trois ans. (Allant s'asseoir sur le canapé). C'était pOUr me plairo, j'ai cru devoir reconnaître cette attention en feignant de ne pas m'en apercevoir... car j'ai toutes les délicatesses... moi...

AGÉNOR, assis près do canapé.

Toutes... vous les avez toutes I ah ! Loïsa que vous me faites du bien 1 Je tremblai de voir diminuer mon prestige en vous faisant cet aveu ! C'est si ridicule de se teindre f c'est pire que de porter perruque... car enfin la perruque a une excuse... le rhume de cerveau... tandis que la teinture!...

LOÏSA

C'est de l'amour 1

AGÉNOR

Ah! Oui! Les fausses dents aussi...

Les fausses dents !

AGÉNOR

Pendant que j'y suis, j'aime mieux tout vous dire, j'en ai trois.

LOÏSA, se levant.

Agénor, ce que vous faites est infâme ! Vous n'avez pas de fausses dents, vous voulez me désenchanter de vous. (Elle passe à gauche) *.

AGÉNOR, h part.

Pincé !

LOÏSA

Mais ce que j'ai aimé en vous , ce n'est pas votre physique... il est médiocre. (Agénor se lève). C'est votre crâne-

* Loïsa, Agénor.

LE PRTX MARTIN 19

rie, c'est la noblesse de vos sentiments, la grâce de vos manières'...

AGÉNOR, à part, Iristoment.

Chic funeste !

LOÏSA

Croyez -vous que je me serais détournée de mes devoirs pour un bel homme? j'étais un ange, monsieur, rappelezvous mes remords ! en ai -je ou assez ? j'en étais assommante, disiez-vous alors !.,. et aujourd'hui on dirait que c'est vous qui en avez,

Eh bien oui. J'en ai 1 et vous me feriez bien plaisir mais là bien plaisir de les partager.

LOÏSA

Il est trop tard, Monsieur.

AGÉNOR

Il n'est jamais trop tard pour bien faire... quand je pense que j'attente, depuis trois an 3, à l'honneur de l'homme... qui a sauvé le mien ! Sans lui! je faisais faillite, j'étais rayé des cadres de l'armée.

LOÏSA

Vous l'avez remboursé.

•AGÉNOR

J'ai remboursé l'argent... mais le reste !

LOÏSA

Vous vous êtes battu pour lui, partanî quittes.

Non ! pas pour lui, Loïsa, pour vous.

LOÏSA

A sa place, du moins.

Mon Dieu... c'était dans la foule du feu d'artifice... derrière vous, un insolent vous avait arraché... un cri, je le gifïlai, c'était une affaire entre lui et moi.

Une affaire (pio M. Martin devait réclamer pour lui seul... il se borna à vous servir de témoin... c'est depuis lors que je n'ai plus le moindre remords.

AOÉNOR.

On peut n'être pas un gladiateur.... et avoir encore bien des qualités, je vous assure qu'il vaut mieux que moi, cet homme, j'ai peut être plus de brillant mais il a plus de fond ! Si vous le connaissiez comme moi? LOllSA, haussant les épaules.

Je le connais mieux que vous! (Elle passe à droite) *.

AGÉNOR

Non, puisque vous ne l'aimez pas... enfin que lui reprochez-vous, à part ce duel?

LOÏSA

Tout ! il est grotesque jusque dans son sommeil, il ronfle !

AGÉNOR

Ça c'est un embarras de la muqueuse, le cœur n'y est pour rien.

LOÏSAc

Mettez-le sur un piédestal, n'est-ce pas ? c'est obligeant pour moi ! ne voyez-vous pas que si M. Martin est un ange, je suis un monstre?

AGÉNOR

Non, Loï?a, le monstre c'est moi, vous ne pouviez tromper que lui puisque vous êtes sa femme. . . tandis que moi...

LOÏSA

Soyez franc ! c'est une rupture que vous cherchez ?

Une rupture? jamais! une simple modification. Le

* Agénor, Loïsa.

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rôle de la femme sur cette terre n'est- il pas de revenir à son mari après l'avoir trompé : rentrons dans le giron, Loïsa.

LOÏSA

Assez, monsieur. Je sais ce qu'il me reste à l'aire... je ne survivrai pas à votre lâche abandon... je vous en préviens.

AGÉNOR

Vous dites toujours cela.

LOÏSA

Vous le croirez peut-être quand je ne serai plus. J'ai dans le chaton de ma bague un poison subtil. Celui dans lequel les indiens trempent leurs flèches. 11 m'a été rapporté par I»on Hernandez, le cousin de mon mari.

AGÉNOR, incrédule.

Ah 1 Ouat I

LOÏSA

Ah! Ouat! adieu Agénor... adieu. (Elle fait le gesie de porter la bague à ses lèvres.)

AGÉNOR, l'arrêtant.

Pas de bêtis:s. Loïsa!

Je ne comprends que cette façon de rentrer dans le giron, comme vous dites.

AGÉNOR

Alors n'y rentrez pas, j'aime mieux ça. (A part.) Avec les femmes romanesques on n'est jamais sûr ! (iiaut.) Continuons à nous rouler dans le crime!

LOÏSA

Non. Monsieur... du moment que vous ne m'aimez plus... (Elle porte la bague à ses lèvres.)

AGÉNOR, l'arrêtant de nonveau.

Je vous aime toujours, sacré mille baguettes! je vous aime, je vous aime là.

LOI SA

Ah ! jo le savais bien I je retrouve mon beau gentilhomme I

AGÉNOR, à part. >

Faut-il que je sois bête... d'avoir peur 1

LOÏSA

Alors dans une heure, rue Paradis.

AGÉNOR

Oui. (A part.) Mon pauvre Martin I

LOÏSA

J'ai mille choses à vous dire encore.

AGÉNOR, à part. Mille !

PIONCEUX, entrant du fond *.

Madame, c'est le sauvage.

LOÏSA

Quel sauvage?

PIONCEUX.

Le cousin de monsieur.

LOÏSA

Don Hernandez, faites entrer. (Pionceax sort.)

AGÉNOR

11 m'agace votre cousin... je préfère ne pas le rencontrer.

LOÏSA

Dans une heure... rue de Paradis.

AGÉNOR

Numéro douze... oui je sais. (A part.) Je ficherai plutôt le feu à la maison, (ll sort par le pan coupé de gauche.)

* Agénor, Pionceux. Loïsa.

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