Albertus m. bthicor., lib. III, tract. I, cap. XV
LES OPINIONS CONTHAlllES SONT-ELLES COMI'OSSIBLES 173
suivantes. On dit : les apparences de deux contraires — opposila — n'entraînent, comme telles, aucune opposition d'incompatibilité. La question ainsi posée se réduit à savoir, si l'on peut^nvisager ces deux apparences indépendamment des choses contraires elles-mêmes ; si elles ont, en un mot, un sens discernable, abstraction faite de ces mêmes choses.
Non, dans un cas particulier et concret, on ne peut ni les envisager ni les comparer de la sorte. Elles ne représentent plus, sous un tel rapport, que la notion générique et uuivoq;ie d'apparence. Il est bien vrai qu'une telle notion ne peut fonder une contradiction quelconque entre les choses ; car celles-ci ne s'opposent pas les unes aux autres par ce qu'elles ont de commun, mais bien plutôt par leurs caractères différentiels. Il n'est pas douteux non plus, que cette même notion constitue un prédicat positif dans les deux jugements d'opinion et qu'il ne saurait en résulter de ce chef, une opposition contradictoire, pas plus que le prédicat générique d'animal ne crée une opposition entre les différentes espèces d'animaux : n'est-il point par définition un élément commun à plusieurs.
Mais ce n'est pas d'un abstrait logique qu'il s'agit, quand nous parlons de l'apparence de deux choses contraires ; non, dans une question particulière, tout prend un caractère concret ; les apparences font corps avec ce qui paraît, sont déterminées et spécifiées par lui. En d'autres termes, elles participent nécessairement de la nature même des contraires, avec lesquelselles soutiennent une relation intrinsèque dont on ne saurait les abstraire. D'où il suit que dans l'hypothèse de deux opinions contraires nous ne sommes pas en présence d'une apparence
commune, générique, attiibuable à plusieurs; mais bien plu lot d'apparences concrètes et d'une qualité ou espèce bien déterminée. Envisagées delà sorte, elles s'opposent entre elles au même titre que les contraires dont elles ne sont que le reflet, en quelque sorte, et comme la production afîaiblie. Tout ceci repose sur la différenciation quesubit la nature générique considérée dans la réalité spécifique ou individuelle. Les anciens disaient avec Aristote : ratio animalis secimdam iiniimquodqiie est altéra et altéra '. Ils voulaient faire entendre par là, quela notion générique, en tant qu'elle se présente sous des formes particulières et déterminées, devient hétéromorphe. Elle perd alors tout caractère de prédicat abstrait et commun : non accipitur ut essentia generis, sed ut hahet esse spéciale vel singulare *. C'est précisément ce qui a lieu pour l'apparence en tant qu'elle affecte deux objets ou deux opinionscontraires. On ne peut plus la concevoir alors comme un élément commun et uuivoque par rapport à ces deux opinions : car elle se présente à nous sousles traits spécifiques ou individuels. De ce fait, cela prouve une différenciation bien marquée : secundum unumquodque est altéra et altéra. Or, une telle différence engendre nécessairement l'opposition, en vertu du principe reçu : una differentia est alii contraria : opposition qui participe de la nature de la contradiction, si elle n'en est pas toujours l'expression formelle.