Aristot. Topicor., lib: I, cap. IX
peuvent se présenter les divergences d'opinions, chez les auteurs de théologie morale par exemple. Il en est tout d'abord qui se formulent de la sorte : videiur, non videlar. Dans ce cas la contradiction est manifeste et réalise pleinement ces conditions requises. On ne saurait élever le moindre doute sur ce point. La divergence de vues se traduit ensuite de la manière suivante : ce contrat est juste, licite : ce même contrat est injuste, illicite. Nous avons ainsi opposition de contrariété. On dit qu'il n'y a rien de contradictoire à ce que des apparences existent pour les deux jugements.
Nous ferons observer, tout d'abord, que ce n'est pas sur l'apparence ou la probabilité que porte directement un jugement d'opinion : c'est sur la chose elle-même, sur l'objet en question. Ce qui est seul en cause, c'est l'être ou le non être de cette chose : opinio causatur de eo quod est res. Tel est le véritable point sur lequel nous sommes appelés à nous prononcer : il est l'alpha et l'oméga du problème à résoudre, et on ne conçoit pas que la solution puisse porter sur autre chose. Toutes les fois qu'il s'agira d'étudier deux jugements d'opinion sous le rapport de leur opposition ou de leur équivalence, on devra les prendre en tant qu'ils affirment ou nient un prédicat réel — ut esse — d'un sujet donné. La question de leur caractère contradictoire s'en trouvera singulièrement éclaircie. Elle se réduit à savoir si l'attribution de deux prédicats contraires à un même sujet, ne répugne pas intrinsèquement : si les deux jugements formulés, en pareil cas, ne sont pas destructifs l'un de l'autre par leur opposition directe. On ne saurait en douter. C'est un principe universellement admis, qu'un contraire ne peut se réaliser dans un sujet que par la disparition de
l'autre. C'est pourquoi l'acte de légitimer deux opinions contraires est inconcevable. L'inclusion logique de l'un des deux prédicats en question entraîne fatalement l'exclusion de l'autre. Quant à dire que l'attribution de ces prédicats est sans inconvénient si on la suppose successive, c'est répondre par une équivoque. L'attribution est simultanée tant que le premier jugement n'est pas abandonné, c'est-à-dire considéré comme nul ou non avenu. On ne peut échapper à ces conclusions qu'en niant le caractère objectif du jugement d'opinion, qu'en le dépouillant de toute valeur assertive et en rendant ainsi vaine et illusoire l'aptitude à l'assentiment et à l'approbation que le probable présente de lui-même.
Nous ferons remarquer ensuite que la contradiction entre deux jugements ou propositions peut exister à l'état implicite ou virtuel et n'en être pas moins opérante pour cela. C'est ce qui a lieu pour tous les modes d'opposition inférieurs à la contradiction proprement dite et, en particulier, pour les contraires. Dans l'opposition de contrariété, la contradiction, en effet, n'est pas formelle, nous voulons dire de premier plan. « Tout ce qui se trouve en elle d'opposition, dit saint Thomas, découle de la nature de la contradiction elle-même : c'est-à-dire de ce fait qu'un des deux termes appartient à l'e/re et l'autre au non être. C'est ainsi que le blanc et le noir s'opposent l'un à l'autre, parce qu'ils disent avant tout : album et non album. Il en est de même pour le voyant et l'aveugle. La raison fondamentale de leur opposition vient de ce qu'ils signifient en premier lieu : videns et non vldens, et finalement : être et non être ». On peut raisonner de même pour les autres genres d'opposition : ils n'ont d'efficacité que dans la mesure où ils participent de la
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contradiction proprement dite : in tanliim sunt oppositiones, in quantum diciint contradictioneni '.
Il s'ensuit que deux propositions, pour n'être pas en contradiction formelle, n'en sont pas moins exclusives l'une de l'autre ; car la contradiction, pour n'être que participée ou implicite, n'en est pas moins opérante. C'est ce qui a lieu pour deux opinions contraires. Si je dis par manière d'opinion : ce contrat est bon, juste, la contradictoire formelle est celle-ci : ce contrat n'est pas bon, n'est pas juste : et la proposition contraire est cette autre : ce contrat est mauvais, injuste. Mais cette opposition de contrariété n'existe et n'agit qu'en vertu de la contradictoire qu'elle renferme et dans laquelle elle se résout finalement, comme nous venons de le voir avec saint Thomas. De ce que deux opinions portent sur des choses contraires — circa opposita — on ne saurait donc en conclure qu'elles n'ont rien de contradictoire ni d'incompatibles par elles-mêmes. Quant aux exemples que nous venons d'apporter, nous ferons remarquer que la présence ou l'absence du mot probable dans un jugemeut en matière d'opinion, n'en change nullement la natiire ou la portée. Le mode qualifie sans doute la liaison entre le prédicat et le sujet, mais il ne la fait pas, il la suppose au contraire. Par ailleurs, nous le savons, il se prouve par le même principe que cette liaison elle-même, c'est-à-dire que l'attribution du prédicat ut esse. La probabilité résulte de la nature et de la valeur du moyen terme et non d'une addition modale.
On voit déjà, par ce que nous venons de dire sur les
d. — St ThomXs. t. Logic. Summ. tract. VII, cap. VII.
LES 0Pi:<IONS CONTRAIRES SONT-ELLES GOMPOSSIBLES 171
conditions de l'opposition de contradiction et de contrariété, ce qu'il faut penser de l'objection suivante : apparere et non apparere, même pour deux contraires, non diciinL afjlrmationem et negationem formaliter. Il ne sera pas inutile cependant de faire valoir encore d'autres considérations pour montrer tout ce qu'il y a d'obscur et d'équivoque dans l'assertion susdite.
Nous ferons observer tout d'abord qu'il s'agit nullement d'une apparence de simple appréhension, dans le cas de deux opinions contraires : mais bien de deux jugements explicitement formulés et par lesquels nous entendons bien exprimer une vérité, c'est-à-dire l'être ou le non être de la chose. Dans tout raisonnement, qu'il soit dialectique ou démonstratif, qu'il s'agisse des prémisses ou des conclusions, on procède par affirmation ou négation effectives : siimit aliquid de aliquo affirmative esse vel négative non esse \ On ne conçoit pas qu'il puisse en être autrement dans un jugement ou une proposition sérieusement formulés. Par ailleurs, on comprend très bien que envisagées sous ce rapport deux opinions sur le même point soient en opposition contradictoire : elles affirment et nient des prédicats contraires d'un même sujet, sous le même rapport.
Il ne sert à rien d'objecter que cette affirmation se produisant en fonction de l'apparence ou de la vraisemblance, ne saurait atteindre l'être mênie de la chose : car il ne s'agit pas ici d'une apparence quelconque, mais de telle nature qu'elle autorise un jugement. Autrement dit, il s'agit d'une apparence de probabilité laquelle, loin de s'op-
1. — Albertus m. Piior. Analyticor., Ub. I, tract. I, cap. II.
il2 CaiTIQUK DE LA PROBaDILITÉ COMPARÉE
poser au prononcé d'un jugement sur la chose en question, en est au contraire la raison déterminante et justificative. Raison qui n'est ni nécessaire ni absolue, c'est vrai : mais qui n'en constitue pas moins le moyen suffisant d'une conclusion positive. Cette dernière n'est pas l'efTet inéluctable de l'évidence immédiate ou inférée : elle résulte cependant d'une certaine notion ou manifestation de l'objet : opin'io est secundam relationein ad rein secandam signa inventa in re ipsa '. Sans doute, l'intervention de la volonté est, dans quelque mesure, nécessaire ; mais elle n'est ni arbitraire ni fantaisiste. Où en serions-nous, dans les choses humaines, si nos déterminations pour être valables ne devaient obéir qu'à des considérations intrinsèquement nécessaires et absolues ? L'apparence en tant qu'elle atteint la probabilité et qu'elle se confond avec elle, ne s'oppose donc en rien au caractère positif du jugement d'opinion. Elle en est, au contraire, le fondement et l'explication.
On voit maintenant ce qu'il faut penser de l'objection plus spécieuse et subtile que solide, consistant à dire que paraître ainsi et paraître autrement n'implique aucune contradiction. Nous avons vu que dans le cas de deux opi" nions il ne s'agit nullement d'une simple et passive représentation de deux contraires, mais de deux jugements explicitement formulés et n'ayant d'autre résultat que d'attribuer deux prédicats contraires à un même sujet. Nous ajouterons à tous les inconvénients que nous avons signalés jusqu'ici, relativement à la non-contradiction de deux opinions opposées l'une à l'autre, les remarques