St Thomas. Summ. theolog. Ip. qusest. LXXIV, art. IX
puissance, notre conclusion sera la même. Il s'agit de savoir tout d'abord de quelle patssa/zce on veut parler. Si c'est d'une pure possibilité du contraire, aucune difficulté. Si actuelle que soit une détermination contingente elle laisse toujours la possibilité objective du contraire : ce qui peut être peut aussi ne pas être. C'est une alternative inhérente à la nature même du contingent. C'est pourquoi la preuve par l'impossible n'a aucune valeur en matière dialectique. 11 est bien évident que cette simple possibilité d'être autrement ne s'oppose nullement à une affirmation d'inhérence actuelle. Veut-on parler maintenant d'une puissance prochaine, prête à passer à l'acte : expediia ad acium ? Alors surgissent des inconvénients de tout ordre.
N'oublions pas que toute la question de la compossibilité de deux opinions opposées se ramène à l'attribution de deux prédicats contraires à un même sujet. Supposons cette attribution faite pour l'un deux ou, ce qui revient au même, un jugement effectivement prononcé. Peut-on dire que l'attribution du contraire au même sujet existe en puissance prochaine, active ? Non, on ne peut le dire. La puissance prochaine est celle qui peut être réduite en acte par la seule application de la cause efficiente : elle n'exige aucune transformation, aucun travail préparatoire ou de mise au point dans le sujet : statini poiest ad actum reduci. C'est ce qui ne se vérifie nullement pour l'attribution de deux prédicats contraires au même sujet. Cette attribution étant donnée ou conclue en fait pour un prédicat, il ne saurait y avoir de puissance prochaine pour l'autre.
La raison en est que la réalisation ou l'inclusion logique d'un contraire suppose toujours la dispari-
tion de lautre. Ea résumé un jugement d'inhérence ou d'inclusion logique actuelle, tel qu'il se présente dans l'opinion, étant donné, il ne peut y avoir place dans le même sujet que pour la possibilité du contraire. Les jugements dont nous parlons ne sont pas seulement en opposition directe lorsqu'ils sont explicitement énoncés ou adoptés, mais encore lorsqu'ils ne le sontque virtuellement. Sans doute c'est un principe reçu que les contraires sont réalisables dans le même sujet : nata siint fieri circa idem ; mais cela ne s'entend pas d'une puissance de simultanéité, mais seulement d'une simultanéité de puissance. En un mot, l'incompatibilité de deux opinions contraires n'est pas moins réelle, qu'on la prenne en acte ou en puissance prochaine et causale, autrement dit à l'état virtuel.
On n'est pas plus heureux en invoquant contre la thèse que nous défendons ici, la considération suivante : la comparaison entre deux opinions contraires, sous le rapport de la probabilité, ne se fait pas directement entre les jugements dans lesquels elles s'expriment, mais entre les fondements elles raisons déterminantes de chacune d'elles. Raisonner de la sorte c'est oublier que l'opposition contradictoire qui s'attache aux jugements d'opinion explicitement énoncés, se retrouve tout entière entre les raisons qui les motivent. II est bien manifeste que ces raisons tendent de toutleur poids à des conclusions contraires ; que l'action qu'elles exercent sur notre esprit se traduit par des mouvements en sens inverse. A vrai dire nous sommes en présence de forces opposantes. Qu'on les prenne en elles-mêmes ou dans leur effet la question reste la même : leur opposition est toujours aussi directe. Si les conclusions ou les jugements ainsi obtenus sont
destructifs l'un de l'autre, les raisons qui les déterminent et les justifient ne le sont pas moins * . On peut même dire que leur contrariété est plus sensible dans la période de recherche et de délibération qui précède notre choix et notre assentiment : notre esprit est alors ballotté entre les deux parties de la contradiction et il n'en ressent que plus vivement l'opposition des forces et des raisons qui l'influencent d'une manière si différente. Il est donc tout aussi impossible de comparer et d'additionner ces valeurs contraires ou disparates que les opinions ellesmêmes qu'elles tendent à créer.
Saint Thomas enseigne, il est vrai, que la connaissance par un moyen probable peut subsister avec la science dans un même sujet, relativement à une même conclusion. Mais on ne saurait tirer aucun argument de cette doctrine en faveur de la coexistence de deux opinions contraires, dont l'une serait effectivement vécue et réalisée, et l'autre resterait à l'état de simple connaissance par un moyen probable. On s'imagine éviter ainsi les inconvénients de deux déterminations en sens opposé pour un même sujet déterminable, et tant d'autres antinomies que nous avons signalées. Mais c'est en vain. Le raisonnement par analogie qu'on cherche à exploiter de la sorte n'a pas une telle portée. Il n'existe aucun point de ressemblance entre la question traitée par saint Thomas et celle qui nous occupe.
1. — Si les moyens ne sont pas ordonnés l'un à l'autre — ex eadem conjugatione — on ne peut sans inconvénient tenir les propositions qu'ils conditionnent — tum secundum utramqae ambas proposUiones non contingit opinari. Albertus i\I. Priorum lib. Il, tract. II, cap. XIII. On ne dira pas que les moyens de deux opinions contraires sont subordonnés l'un à l'autre.
Saint Thomas ne dit point que l'opinion persiste dans notre esprit après la science acquise : il le dit seulement de la connaissance par un moyen probable : polest remanere cognitio quœ est per syllogismiim dialecticum acqaisita * : ce qui est bien différent. La connaissance d'une conclusion donnée par un moyen probable ne s'oppose nullement, dans notre esprit, à sa connaissance par un moyen nécessaire : elle en est plutôt l'ébauche. Elle signifie la même chose, elle parle dans le même sens, quoique à un degré moindre. Il n'y a là aucune incompatibilité ; mais une seule et même connaissance obtenue par un procédé différent et considérée uniquement en fonction de ce procédé. Très souvent une conclusion scientifique définitivement acquise a été précédée d'une période ou l'état des recherches n'autorisait qu'une opinion. Avec la science l'opinion en tant que assentiment donné avec une certaine crainte disparaît ; mais les raisons imparfaites qui motivaient une telle opinion restent connues avec leur juste valeur de persuasion ; seulement ces raisons ont perdu, pour un sujet doué de science, toute valeur ou force motrice d'assentiment. Elles demeurent à l'état de connaissance spéculative et réflexe. Par ailleurs, elles ne peuvent pas être un obstacle à l'assentiment de science puisque leur convergence avec les raisons démonstratives est manifeste. Il en est tout autrement des probabilités contraires reconnues comme telles, relativement à une opinion donnée. Nous savons qu'elles constituent un obstacle extérieur absolu à l'adhésion rationnelle et effective de notre esprit à une