St Thom.^s. Summ. theolog. III, p. quxst. IX, arl. III
DE LA COMPARAISON DES Ol INIONS ENTRE ELLES 199
partie de la contradiction. Tout cela nous montre (jue l'hypothèse d'une opinion est effectivement adoptée et formulée tandis que l'autre par un acte réflexe dans notre esprit est simplement jugée accep/a6/e — prudenter eligibiles, comme dit La Croix, — n'échappe à aucun des inconvénients qui résultent de la contrariété et de la contradiction.
Enfin il est une dernière difficulté concernant la possibilité de comparer deux opinions ou probalités contraires, tirée de la définition même que saint Thomas donne du soupçon. Dans ce cas, il existe des raisons plus fortes pour une partie de la contradiction que pour l'autre ; ce qui suppose manifestement une comparaison.
On sait eu quoi consiste la définition dont il s'agit : elle traduit un degré de coimaissance où notre esprit n'abandonne effectivement aucune des deux données en présence : cependant il penche plus d'un côté que de l'autre : licet magis inclinetur in hanc quam in illam. C'est l'état d'esprit que saint Thomas nomme suspicio et Aristote u-KOAT,y'.î : il est devenu dans le langage vulgaire et même scientifique de beaucoup d'auteurs modernes, l'état d'opinion lui-même. Cette confusion est on ne peut plus répandue de nos jours. Elle est la cause originelle des innombrables difficultés et antinomies dans lesquelles se débat la question du probabilisme. On a pris la dernière étape de notre esprit en marche rationnelle vers l'opinion, pour l'opinion elle-même.
Le probable n'a plus signifié le motif propre , spécifique formel et adéquat de l'opinion ; non, il n'a plus exprimé qu'un d(:gré particulier du possible: il n'a plus éveillé que l'idée d'une détermination contingente éventuelle ; que l'idée d'une chose qui a plus de chances d'être que de n'être
pas. Voilà ce qu'est devenue la notion du probable pour le vulgaire et les savants modernes. On le voit clairement par les définitions qu'ils nous donnent de la probabilité : elle est tantôt pour eux le rapport du nombre des cas amenant une détermination au nombre total des combinaisons qui peuvent se présenter : tantôt la proportion des cas faisant exception et de ceux qui sont valables dans une généralisation approximative ; enfin la qualité d'un jugement pour lequel les raisons favorables l'emportent sur les raisons contraires.
On le voit : tout reproduit exactement sous une autre forme la notion même que les anciens nous donnent du soupçon. L'esprit n'est nullement dégagé de l'autre partie de la contradiction : il y reste attaché par des considérations ou indications positives à tel point que les auteurs dont nous parlons les mettent au rang d'opinions et de probabilités contraires plus ou moins atténuées. Dans ces conditions l'esprit ne peut tirer de conclusion positive ni abandonner totalement la position. Il ne le peut sans dépasser l'état objectif de la question, sans faire intervenir abusivement la volonté, sans encourir en un mot tous les inconvénients que nous avons maintes fois signalés.
Mais revenons à la question précise posée par l'objection susdite. Sans reparler de la déformation successive qu'a subie le concept de l'opinion, voici de quoi il s'agit présentement. Prenons le soupçon tel qu'il est défini. par saint Thomas. L'équilibre s'y trouve rompu en faveur de l'un des deux partis en présence. Il ne peut l'être évidemment que par des raisons plus fortes, des motifs plus puissants. Or ces raisons et ces motifs ne sont tels que par comparaison avec ceux qui agissent en sens opposé.
D'où il suit qu'ils représentent des probabilités plus grandes et finalement une opinion plus solide.
Rappelons, tout d'abord, qu'il ne peut être question de jugement d'opinion, en pareil cas : il n'y a place que pour un jugement précipité, tendancieux et eu très grande partie volontaire. C'est l'enseignement explicite de saint Thomas : dans dételles conditions, dit-il, non fit complète opinio velfides \ L'opinion, dans son concept propre et spécifique, n'est pas réalisée. Et le jugement que l'on formulerait dans un tel état de cause, a pour caractéristique spéciale de. ne produire chez celui qui l'énonce ni • créance, ni foi, ni aucun genre de conviction. C'est ce qui le distingue nettement de l'opinion, dans la doctrine d'Aristote, comme il appert des mots mêmes dont il se sert pour désigner ces différents états d'esprit.
Il ne peut donc s'agir d'opinion quand les raisons favorables à une conclusion sont simplement plus fortes que les raisons contraires. Cependant, on ne peut le nier, la partie n'est plus égale. Le travail de recherche reste inachevé ; mais une tendance plus marquée vers une conclusion particulière existe. lien résulte tout au moins un rapport de supériorité sur les contraires ; d'où l'on croit pouvoir conclure que la comparaison en plus et en moins s'exerce en matière hétérogène.
Mais c'est à tort : les raisons, dans notre cas, représentent les puissances actives au regard du contingent, cause matérielle. Chacune d'elles tend à produire une détermination qui s'oppose à l'autre comme l'affirmation et la négation. C'est donc pure illusion de croire qu'elles