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DU FONDEMENT ET DE LA VALEUR DES DEGRÉS DE PROBABILITÉ

Nous avons vu que deux opinions probables contraires ne sont pas comparables, à proprement parler. Une telle conclusion résout ou plutôt supprime la question de leur plus ou moins grande probabilité. Mais comme dans le chapitre précédent, nous avons supposé la coexistence possible de deux opinions contraires, de même ici nous supposons qu'elles sont comparables : nous suivons sur leur terrain ceux qui prétendent établir différents degrés de qualification dans la probabilité de ces mêmes opinions. Notre intention est de montrer dans quel sens et à quelles conditions, on peut admettre les degrés dont il s'agit, en matière de probabilité, et quelle valeur scientifique il convient de leur attribuer, principalement dans l'hypothèse de leur application à deux opinions s'opposant l'une à l'autre. Par valeur scientifique, nous entendons désigner ici l'aptitude de ces mêmes degrés à fonder une construction doctrinale et systématique, selon l'usage qu'en font les auteurs modernes de théologie morale.

Pour prévenir des confusions regrettables, nous ferons tout d'abord observer que nous mettons ici hors de cause, le probable porté au superlatif. C'est bien à tort que cer-

tains auteurs ont voulu lui faire une place dans la question du probabilisme. Ils introduisaient de la sorte dans les choses morales, une acribie qu'elles ne comportent pas : elles s'y refusent, par les conditions de leur objet lui-même. Une remarque d'Aristote trouve ici toute son application 1 l'opinion, dit-il, si elle a beaucoup de vigueur, équivaut à la science ; aussi lEglise a-t-elle condamné la proposition suivante : non licet sequi opinionem vel inter probablles, probabllissimam. Ces observations valent également pour les degrés les plus bas de probalilité. On doit les mettre pratiquement sur le même pied que l'ignorance *. Prétendre qu'on doit en faire état, c'est méconnaître les conditions spécifiques de la science morale : il ne convient pas d'y chercher une rigueur mathématique — acribologia mathematlca — comme dit saint Thomas, avec Aristote. On peut aussi faire appel, concernant la portée réelle de ces degrés extrêmes de probabilité, à cet autre principe : omnis natura inferior in sui supremo aitingit ad injimum nalurœ superioris. Nulle part, peut-être, cette remarque ne trouve une plus juste application qu'en la matière présente. Les degrés de qualification dont il s'agit ne sont donc pas compris dans le cadre de notre étude.

11 ne sera pas inutile, non plus, de faire une autre réserve concernant l'usage de la probabilité : autres sont les questions où la moralité seule de l'acte est en cause ; autres celles où il s'agit d'une fin à acquérir absolument,

1. — Par ailleurs ce qu'on dit de l'opinion doit évidemment s'entendre dans les limites de son espèce: en alléguant un moyen produisant une détermination complète de notre esprit, on sort et de l'opinion et de la question.

OU d'un dommage à éviter. Dans le premier cas, tout dépend du dictamen de la conscience, qui est la règle prochaine des actes humains ; dans le second, le problème se pose différemment. 11 n'est plus question seulement de notre acte, mais encore de ses conséquences ou de ses résultats en dehors de nous. Dans ces conditions, un objectivisme rigoureux s'impose *. Nos actes quant à leur relation de cause à effet ne dépendent pas d'un état subjectif de conscience. Ils peuvent entraîner des conséquences, par leur vertu propre, sans la participation directe de notre volonté. Dans toutes les questions où ils entrent en jeu, nous ne devons donc tabler que sur des données strictement objectives, qui seront toujours, par là même, les plus sûres : c'est avec cette restriction qu'il convient d'interpréter tout ce qui se rapporterait, dans notre travail, à l'usage de la probabilité. Quant aux autres réserves qui mériteraient d'êtres faites, on les trouvera dans les traités de théologie morale.

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