‹ Le Probabilisme moral et la philosophieChapitre 135 sur 162 · Albektus m. Topicor, lib. I, tract. III, cap. II · texte numérisé non relu

Albektus m. Topicor, lib. I, tract. III, cap. II

DEGRÉS UE I.A PROB\BIMTi 231

question posée n'est pas résolue : nous nous retrouvons en présence dun problème dialectique. Nous restons partagés d'inclination entre les deux partis en présence ; la période de recherche n'est pas close et ne peut l'être rationnellement. Nous ne pouvons pas dire : opiivononquxstio : ce qui est précisément d'après Aristole wn des traits caractéristiques de l'opinion. Ce que nous avons se définit tout autrement : à savoir : speculatio conleiidens ulierius.

Cette tension ne signifie rien autre que la lutte ou le désaccord d'un esprit entraîné d'une manière pénible, quoique peut-être à des degrés divers, dans des sens différents. Les modernes, est-il besoin de le dire, procèdent bien autrement dans le même cas : ils établissent tout de suite une comparaison en plus et en moins de probabilité entre les divergences de vues des sages ; ils parlent d'opinions probables et même notablement plus probables. Tout cela parce qu'ils se sont fait un concept inadéquat de l'opinion inconnu des Anciens. Nous savons que les commentateurs arabes eux-mêmes enseignaient que le désaccord entre les savants changeait une proposition probable en problème dialectique en se plaçant bien entendu, uniquement sur le terrain du témoignage.

On peut cit.er, il est vrai, quelques passages de saint Thomas où il semble établir un rapport de supériorité et d'infériorité entre deux opinions probables. Mais si on les examine de près, on voit qu'ils ne contiennent pas de comparaison proprement dite. Ainsi, dans la première ■partie de la somme fhéologiqiie (qusest. Q\, art. 3), il se demande si les anges ont été créés avant le monde visible. Deux opinions, dit-il, ont cours à ce sujet : la première, plus probable, soutient qu'ils ont été créés en

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même temps. Et il dotine les raisons qui militent en faveur de cette doctrine ; puis il conclut en disant : il n'est donc point probable — non est igilar probabile — que Dieu, dont les œuvres sont parfaites, ait créé séparément le monde angélique. En parlant de plus probable, le saint Docteur semble valider, quoique à un degré de probabilité moindre, l'autre opinion.

N'avons-nous point là deux termes corrélatifs dont l'un ne peut se concevoir sans lautre ? Par ailleurs, est ce que les philosophes, aussi bien que les grammairiens, ne disent pas avec raison : comparativum supponit posil'wmn ? Or que voyons-nous? Nous voyons que saint Thomas déclare dénuée de probabilité l'opinion contraire. Qu'est-ce à dire, sinon que l'adoption de l'une rend l'autre inexistante en droit. Le comparatif dont on se sert, en pareil cas, n'est plus qu'une affaire d'euphémisme et de modestie ; ou bien encore il n'a d'autre but que d'exprimer qu'il y a excès d'une part, sans comparaison autre que celle qui résulte de la simple cnumération. C'est ce qui a lieu fréquemment dans le langage ordinaire, \insi en un jour de soleil, venant après un fort mauvais temps, nous disons : il fait plus beau aujourd'hui qu'hier. C'est ainsi également que saint Paul, après avoir parlé de ceux qui suivent le chemin de la perdition, ajoute : nous attendons mieux devons et nous vous croyons plus voisins du salut : confidlmus de vobls meliora et vicinlora saluti.

Dans cette manière de parler, il n'y a pas de véritable comparaison : les deux termes ne participent pas à une même forme ou qualité dans une mesure à déterminer. Non : 1 un deux est totalement dépourvu de la qualité dont on affirme l'excès dans l'autre. Le comparatif

dans ces conditions a bien moins pour but de marquer un rapport de supériorité et d'infériorité entre deux choses que de souligner une opposition entre elles. Saint Thomas, il est vrai, pour la question dont nous avons parlé, fait observer qu'on ne saurait infliger une note théologique au sentiment qu'il déclare improbable. Ceci, en effet, est une tout autre affaire que celle de la compossibilité des deux opinions contraires.

Dans le même ordre d'idées, nous citerons encore un exemple tiré d'Albert le Grand. Dans un passage de son livre des « Prédicaments » il traite la question intensive des qualités. Il relate tout d'abord des opinions sur ce point, qu'il ne partage nullement, attendu que leur fausseté ne fait pour lui aucun doute. Ainsi il mentionne la manière de voir des Platoniciens, pour qui cette augmentation était un don des Dieux ; celle ensuite des Epicuriens, pour qui cet accroissement était le résultat d'une multiplication des éléments quantitatifs du sujet, ex}tlication qu'il qualifie de plus probable que l'autre : prohabilias dictum fuit. Enfin il expose l'opinion des Péripatéticiens, qu'il proclame vraie et devant être tenue : vera et tenenda '. On peut voir encore par là que certains degrés de qualification n'impliquent pas toujours un véritable rapport de plus et de moins. Ils ne supposent pas nécessairement que les deux termes en présence possèdent une même forme ou qualité à un degré égal, supérieur ou inférieur : l'un d'eux peut en être totalement dépourvu. Alors rien de positif ne correspond à l'affirmation de plus ou de moins.

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