‹ Le Probabilisme moral et la philosophieChapitre 145 sur 162 · Albertls m. Elenchor., lib. 7, tract. V, cap. I · texte numérisé non relu

Albertls m. Elenchor., lib. 7, tract. V, cap. I

plèlenient l'une l'autre. Elles suivent, dans leur formation, la loi des contraires. Il n'est aucune raison de les en dispenser. On sait que l'absence de la forme compte au nombre des principes de la génération : g eue ratio fil ex privatione. C'est une doctrine qui tient une grande place dans la philosophie ancienne : on y a recours dans un grand nombre de questions. Or la génération d'un contraire implique une double privation: tout d'abord, la forme à produire ne préexiste pas dans le sujet : ensuite, elle ne peut s'engendrer dans le même sujet que par la disparition du contraire : c'est là une des conditions essentielles de sa production. Les probables contraires, disons-nous, n'échappent pas à cette loi. C'est pourquoi une opinion ne peut naître en nous que de la défaite de son contraire, c'est-à-dire de l'opinion opposée. Elle n'est pas réalisable tant que celle-ci conserve une valeur réelle, pas plus que blanc ne l'est dans un sujet demeurant noir. Les contraires sont destructifs l'un de l'autre : ils s'expriment par affirmation et négation relativement à un même sujet : Sunt privatlones ad inviceni. C'est pourquoi ils sont inconcevables, en acte, dans un même sujet donné ; car nous ne pouvons pas faire coexister une chose avec son non-être : intellectus nec contraria nec contradictoria simal concipit seciindiim opinionem vel œstimationern '. 11 s'ensuit qu'il faut compter parmi les causes productrices de l'opinion l'absence ou l'élimination du contraire : la part qui lui serait faite, n'en représente rien autre que la négation.

1. — Albertcs m. Prier. Analytic., lib. II, tract. VI, cap. Vil.

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Reste la question de savoir si, dans ces conditions, les deux opinions données en fait, sont comparables sous le rapport de la probabilité plus ou moins grande. Nous avons vu qu'elles ne le sont nullement : elles ne réalisent, à aucun degré, les conditions requises, en bonne philosophie, pour une comparaison. Elles s'y montrent réfractaires par tous les éléments qui les constituent. Il ne s'agit pas de comparer des choses prises à l'état abstrait et indéterminé : nous n'aurions là qu'une opération imaginaire. C'est pourquoi la comparaison n'est pas possible en se plaçant sur le plan générique. La comparaison suppose des termes ou sujets distincts : diversitas comparatorum : or l'élément générique ne réalise pas cette condition essentielle. Il n'implique de lui-même ni distinction ni différence : bien au contraire, il les exclut par définition. Il ne saurait donc, comme tel, fournir matière à comparaison. Si maintenant nous le prenons non plus à l'état d'abstraction logique mais de détermination spécifique, notre conclusion sera la même. Alors nous avons des termes ou sujets distincts : mais, dans ce cas, l'élément générique et commun nous apparaît hétéromorphe, c'est-à-dire sous les traits de réalités spécifiquement différentes. Envisagé de la sorte (m concretione) , il se prête encore moins à une comparaison qu'autrement. La comparaison, en effet, n'exige pas seulement des termes distincts, mais encore participant à une forme ou qualité de même nature ou espèce. Or, ce nest pas ce que nous donne le genre spécifiquement déterminé : deux termes distincts, dans ces conditions,, représentent deux natures ou espèces différentes. Au-

cune comparaison en plus ou en moins et même d'égalité, n'est philosophiquement concevable, en pareille matière. Nous avons exposé les raisons qu'en donne saint Thomas,

Cette doctrine s'applique exactement à la question de la comparabilité de deux opinions contraires, sous le rapport de la probabilité : question qui ne se pose pas, si l'on restitue à l'opinion son plein sens : le sens que l'analyse des étapes diverses parcourues par notre raison en marche vers la science, nous indique clairement, sans parler de l'enseignement conforme des plus grands des anciens philosophes. Il ne s'agit donc point, dans la comparaison de deux opinions contraires sur le même objet, de prendre le probable à l'état idéal et indéterminé : mais d'après les principes incontestables que nous venons de rappeler, nous devons prendre les termes à comparer dans leur réalité concrète, tout au moins spécifique.

Ce qui est en question, ce sont des probables contraires : probabilia contraria : et avec plus de précision encore nous disons que ce sont des prédicats contraires dans leur rapport de convenance ou d'incompatibilité avec un même sujet. Tous les éléments de la question dans l'élaboration d'une opinion, dans une matière donnée, sont nettement déterminés. Le probable, nous l'avons dit, exprime un mode particulier de liaison entre un prédicat €t un sujet. Une liaison objective préexiste donc à l'addition modale : bien plus, elle en est le fondement et la justification. Il s'ensuit que le mode de liaison est inséparable du rapport objectif des choses. C'est pourquoi la comparaison entre deux données, dites probables, ne peut s'établir indépendamment de la liaison telle qu'elle découle des choses elles-mêmes. Or, si les choses s'oppo-

seul entre elles, si elles donnent lieu à des jugements contraires, nous sommes en présence de liaisons spécifiquement différentes ; autrement dit de probabilités qui le sont également. Pour le bien comprendre, il est nécessaire de se placer sur le terrain dune question concrète. Dans ces conditions, il n'est pas possible de comparer les probabilités entre elles. Elles ne sont pas du même ordre ni de même qualité. Ensuite, dire que lune est plus grande que l'autre, revient à dire que, de deux prédicats contraires, l'un convient plus que l'autre au sujet ; que la liaison de lun avec ce même sujet, est plus grande que l'autre. Autant de choses qui n'ont pas de sens, attendu que ces prédicats s'excluent mutuellement du sujet. L'attribution simultanée qui lui e© est faite est inconcevable : même celle qui lui en est faite à des degrés divers, tout jugement suffisamment motivé entraînant l'inclusion logique du prédicat. Dans tout ceci, les adversaires bâtissent sur une fausse supposition. Ils oublient que le mode de liaison signifié par le mot probable est, avant tout, le mode de la chose elle-même, c'est-à-dire le mode du prédicat et du sujet considérés dans leur contenu réel — ut esse. — C'est ce que les Anciens soulignent quand ils font observer qu'ils parlent de la probabilité de la chose : probabilitas rei. D'où il suit que les différences <le liaison énoncées par deux jugements opposés concernant un même objet, constituent des probabilités concrètes, en opposition de contradiction ou de contrariété, ne réalisant à aucun degré la condition la plus fondamentale de la comparaison. En un mot, celle-ci, quelle que soit l'hypothèse où l'on se place, ne peut s'établir entre deux données dites probables, que par l'intermédiaire des choses elles-mêmes. Si ces choses sont en opposition

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directe de contrariété, les probabilités le sont aussi : dès lors, il est impossible de les attribuer simultanément à un même sujet et d'en faire état, serait-ce à des degrés divers, dans une même question.

Quant à la portée scientifique des degrés de probabilité comparée, nous en avons dit l'essentiel. Les Anciens n'y ont pas cru. C'est une question qui, pour eux, était inexistante, par suite de l'idée qu'ils se faisaient de l'opinion ellemême. Etant par nature et par définition uniquement probable, il n'y avait pas lieu de la considérer relativement à une autre sur le même objet. La question de degrés ne se posait que pour une même conclusion, dans son rapport avec des moyens ou des raisons plus ou moins nombreuses, plus ou moins fortes. On restait ainsi dans le même ordre de matière ou de qualité : en d'autres termes, on respectait les conditions requises pour une juste comparaison. Par ailleurs, on peut juger, par certains principes qui leur étaient familiers, que les Anciens ne regardaient pas comme aptes à une systématisation doctrinale, les degrés pris dans le domaine des opinions contraires et comparées. C'est ainsi qu'ils recommandent souvent déjuger des choses d'après leurs éléments propres et spécifiques et non d'après ce qui leur convient qoe d'une manière secondaire et accidentelle : unumqnodqiie magis judlcalur secundum id quod primo et per se competlt ei\ Dans l'ordre purement doctrinal, ce procédé s'impose absolument. Il est le seul qui donne aux notions le caractère de généralité qu'une doctrine implique nécessairement. Or on ne peut nier que les degrés dont nous

1. — s. Thomas. Swnm. theolog., 2a. 2œ, quscsl. CXVIII, art. VI.

parlons ne soient étrangers à la substance du probable : ils jouent plutôt, par rapport à cette dernière, le rôle d'accident.

Le préjudice causé à la science de ce chef ne serait pas grand s'il s'agissait d'accidents absolus, ou en tout cas, soutenant avec leur sujet un rapport de causalité facile à constater, mais il n'en est pas ainsi dans notre cas. Les degrés dont il s'agit nous apparaissent comme des modalités fort déliées d'une chose déjà bien diffîcultueuse^t mal assurée par elle-même : Sô;a aêaéaiov, dit Aristote. Nous avons donné les raisons qui montre le peu de consistance objective de ces modifications accidentelles et intensives. La contingence en pareille matière, vu l'imperfection et la complexité des causes, est pratiquement impossible à limiter : cela est particulièrement vrai lorsqu'on reconnaît, par ailleurs, la légitimité substantielle d'une opinion contraire. Mais seule une recension historique et détaillée des variations des auteurs relativement aux degrés de qualification dont il s'agit, peut nous donner une impression concrète de la vérité de nos raisons et remarques sur ce point. Nos manuels de Théologie morale peuvent déjà nous faire pressentir cette vérité ; mais c'est par l'étude des sources, qu'elle devient manifeste. C'est pourquoi certains auteurs restreignent l'énumération des opinions diverses : ne de Iheologia morali, ut fit, tirones minus recte sentlre incipiant \ La contingence est déjà bien difficile à discerner dans le travail qui aboutit à l'opinion : mais quand il s'agit d'établir des degrés de qualification dans le probable et même dans le plus pro-

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