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DEFINITION DU PROBABLE

En nous aidant de la doctrine philosophique que nous avons exposée jusqu'ici, il est possible maintenant de nous former une notion exacte du probable. Il n'est rien autre, dans son fond, que le caractère ou la qualité d'un jugement qui le rend digne de notre approbation, qui nous présente cette approbation comme étant actuellement — aclu — réalisable, toutes les conditions en étant données. Cette propriété d'un tel jugement est l'effet d'une cause non nécessaire, quoique suffisante, dans l'ordre de la connaissance : suffisante pour déterminer, avec une certaine intervention de la volonté de la volonté, notre assentiment. Il est avant tout indispensable de rendre au mot probable son plein sens de cause propre, formelle et objectivement opérante de l'opinion, et de voir là sa marque caractéristique et distinctive, parmi tous les autres états supérieurs et inférieurs de connaissance. Malheureusement, c'est un sens que le mot a perdu, depuis longtemps, dans le langage vulgaire et même scientifique, au grand détriment de la clarté et de la vérité dans les questions que soulève le probabilisme moral. Il a été vidé de sou contenu spécifique ; il n'a plus signifié qu'une

certaine limitation de la possibilité et de la contingence, qn'un simple rapport des cas ou raisons favorables aux raisons contraires ; que le caractère d'un jugement dont les motifs ont plus de poids que les motifs à l'appui du jugement contraire. On a été conduit de la sorte à un emploi impropre et abusif du mot probable. On l'a appliqué aux raisons et aux vraisemblances les plus légères, du moment qu'on pouvait les considérer comme une certaine limitation du possible et du contingent. C'est ce qu'on a fait également pour des motifs en balance avec d'autres de moindre valeur, mais dignes cependant de retenir l'attention ; sans considérer qu'en pareil cas, que la période de délibération n'étant pas close, la conclusion restait aléatoire et les qualifications de valeur des raisons sans aucim caractère définitif.

En un mot, dans son acception moderne, le probable se confond avec le contingent possible plus ou moins cerné et limité. Toute raison déterminante, non pas d'un assentiment actuel et positif, mais d'une simple inclination plus prononcée dans un sens que dans l'autre est déclarée probable et même plus probable. Les anciens qui pratiquaient, avec plus de soin, la propriété des termes en philosophie, évitaient de s'exprimer ainsi et d'ouvrir de la sorte une source d'intarissables confusions dans des questions déjà sutTisamment difficiles par elles-mêmes. Par exemple, ils ne parlaient pas de raisons équiprobables mais également fortes : œquipotentes railones. Il y a plus qu'une nuance entre les deux manières de s'exprimer.

Il importe donc de ne pas oublier que le probable est la raison propre et adéquate de l'opinion. Un motif qui n'est pas de nature à produire une détermination intellectuelle, à provoquer notre assentiment, tout en passant

p.Tr la volonté, n'est pas spécifiquement probable. Pour mériter d'être appelé ainsi, en toute propriété de terme, il ne lui suffit pas d'orienter provisoirement notre esprit vers une conclusion ; car il n'y a là qu'un essai, une tentative dans un sens donné, tentative qui nous permet de soupçonner ce que peut être la conclusion, mais rien autre. En d'autres termes, elle rend le jugement final soupqonnahle-siispicabilis, mais non probable, comme les plus anciens auteurs l'ont toujours enseigné avec Boèce. Pour rentrer dans la catégorie du probable, il ne suffit donc pas à un motif de nous rapprocher même plus qu'un autre d'une conclusion ; non, il faut qu'il soit générateur d'opinion, cause déterminante d'assentiment. Il s'ensuit que notre esprit, même lorsqu'il penche plus d'un côté que de l'autre, n'est pas en état d'adhérer à une partie de contradiction *. 11 peut toujours le faire sans doute : cela se voit avec des raisons de moindre valeur. Mais il n'en a pas le droit. Il dépasse de beaucoup les limites fixées par la science de la preuve.

On peut, il est vrai, trouver, chez les anciens, quelques exemples d'un emploi du mot probable dans un sens moins rigoureux ; mais ils ne diminuent en rien la portée des remarques que nous venons de faire. Ils les confirment plutôt. Le probable est assez souvent pris par eux pour le contingent lui-même : quod secwidum sui siibstantiam prohabile est. C'est ainsi que des propositions formées en matière de contingent neutre ou possible sont dites parfois égakment probables : ce qui équi-

1. — Dans cet état de la recherche, S. Thomas, comme nous le verrons plus loin, déclare formellement que lopinion n'est pas faite : uon complète fit opiiiio : Et Aristote en exclut invariablement toute possibilité d'assertion.

vaut à dire qu'elles sont également contingentes. Ce qui est affirmé de la sorte c'est l'égalité d'indétermination ou de puissance passive de la cause matérielle, par rapport aux deux contraires. Rien n'est donc posé en acte ni positivement déterminé dans la manière de s'exprimer en question. Il en est tout autrement du probable pris non plus pour le contingent lui même, mais comme raison suffisante et formelle de l'assentiment d'opinion. 11 représente alors une puissance active et déterminante. Ce qu'il ne saurait être en concurrence avec une force opposante. Ou verra mieux dans la suite de notre étude la vérité de quelques-unes de nos remarques présentes. Ce que nous en disons maintenant n'a qu'un but : préciser la notion du probable et la situer aussi exactement que possible dans l'ensemble de nos connaissances. Il ne sera pas inutile, à celte même fin, d'expliquer ce qu'on entend en disant du probable qu'il est ce qui paraît, id quod videtur To Soxojv. Dans leur laconisme, ces mots renferment la différence fondamentale qui existe entre la science et l'opinion, le probable et le nécessaire. Paraître n'est pas être absolumenl-si/?j/}//ct7er ; mais sous un certain rapport seulement. En d'autres termes, le « paraître » ne se vérifie d'une chose que dans certaines conditions, c'est-à-dire quand elle paraît, à qui elle paraît. Or, dans le probable, ce n'est pas l'être de la chose qui est atteint et connu directement en lui-même, puisque les moyens mis en * œuvre ne sont pas des causes proprement dites. Ils ne ^ produisent de la chose que le paraître. C'est pourquoi le probable est essentiellement ce qui paraît.

Comme tel il implique une double relation : tout d'abord il se réfère à une action de notre esprit : il est connolatif de notre jugement et approbation. C'est un

rapport que le mot lui-même exprime. C'est ainsi que les anciens disent : probabile est alicui probabile ; et Aristote : TÔ tpaivdfisvov TivC Icti (paivô[X£vov. C'est pourquoi dans les disputes dialectiques on s'enquiert de l'assentiment préalable de l'adversaire touchant la probabilité de la proposition qui sert de point de départ ou de principe au raisonnement : ce qu'on ne fait pas dans la démonsration proprement dite. Car si le nécessaire, ou ce qui est d'une manière absolue, ne dépend à aucun degré de l'action de notre esprit, on ne peut en dire autant de ce « qui paraît « : il n'est tel, pour nous, que par la vision de notre esprit : in visu consistit utrum ita videalur vel non videatur. C'est ainsi qu'on a pu dire : nécessitas est a re * : la nécessité résulte de la chose elle-même, elle est complètement extérieure à notre action intellectuelle, mais pour la probabilité il en est autrement : probabilitas est ab homine : elle est en liaison de dépendance de notre action ; elle ne fait pas abstraction de notre jugement, elle s'y réfère d'une manière explicite et, en quelque sorte, par définition, sans toutefois qu'on puisse en conclure la subjectivité du probable, comme nous le dirons tout à l'heure.

Pour mieux faire comprendre et ressortir encore le rapport de dépendance qui existe entre le probable et notre vision, nous ajouterons que, dans la recherche et la constitution du probable, notre part d'activité industrieuse et personnelle est bien plus considérable que dans la démonstration scientifique. L'Art est absent du domaine de la nécessité : les formes qui sont l'effet de causes nécessaires et intrinsèques ne relèvent pas de lui.

1. — Albertcs. m. Priorum. Analytic, Lib. I, tract. I, cap. III.

2. — Albertus. m. Priorum. Analytic. Lib. I, tract. I, cap. III.

C'est pourquoi les opérations de la science qui ont pour objet et pour moyen le nécessaire ne sont pas matière d'art. Tout, quant au fond, s'y trouve soumis à un déterminisme absolu : rien n'y est, à proprement parler, notre ouvrage. Sans doute, nous agissons, en pareil cas, mais nous ne créons pas : actio nonfactio, dirait un scolastique. Il en est tout autrement de la probabilité. On peut dire qu'elle est notre œuvre, dans une large mesure. Elle n'impliquepas une détermination nécessaire, mais contingente. Or toute détermination de ce genre est bien plus notre produit que celui de la chose. C'est ce qui résulte de la nature même du contingent qui ne possède point de soi ou nécessairement sa détermination. Nous avons vu qu'il est conditionné par la cause matérielle : dicitur secundam causam mater ialem. Une part y est donc laissée à l'art.

Or ces données s'appliquent exactement à la probabilité. Nous savons qu'elle n'a pas de causes nécessaires dans la chose elle-même ; qu'elle est essentiellement une détermination contingente produite par les ressources propres de notre esprit. Et en cela, il ne fait que suppléer par ses moyens particulier, son talent d'invention à la motion inefficace de l'objet. Voilà dans quel sens très juste nous devons entendre ces mots qui surprennent tout d'abord : prohabilitas est ab homine. Elle est notre œuvre, tandis que la nécessité ne l'est à aucun degré.

Cependant on aurait grand tort de conclure de ce que nous venons de dire à la subjectivité du probable. Nous sommes partis de ce fait : le probable implique une double relation : la première à l'opinant. Elle n'est pas réelle, mais de raison, au même titre que celle du connu à l'intelligence. Elle n'entre nullement dans la constitution intrinsèque et objective du probable. Ce n'est pas, en

effet, l'apparence par elle-même, par son simple fait qui déterniidc notre assentiment : car, comme le fait observer Aristotc à ce propos, il est des choses qui apparaissent dans le délire et la folie. Tout dépend des raisons qui produisent cette apparence. Si le probable est en relation avec l'opinant, il l'est d'une manière bien plus essentielle avec l'objet ou la chose elle-même. Sa dépendance à cet égard est telle qu'il n'est pas objectivement en notre pouvoir de nous former sur un svijet donné telle ou telle opinion à notre choix : opinari pênes nos non est '.

Etre probable pour une chose — viderl — c'est donc l'effet propre d'une cause positive quoique non nécessaire, tirée ou prise plus ou moins directement de la chose elle-même. Toutes les explications se trouvent renfermées dans le passage suivant du B. Albert : opinio non est secwndiun ratloneni opinabilis ad opinantem, sed secandnm relatlonem ad rem, secundani signa inventa in re ipsa * ; c'est par cette dernière relation seulement que le probable est constitué dans sa réalité objective. Et c'est en tant que soumise à l'action des vraisemblances de ce même ordre que la chose est dite probable : id quod videtur ; et que l'apparence prend un caractère rationnel assez accentué sinon pour forcer, du moins pour solliciter en droit et en raison notre assentiment. En un mot, « l'apparence » ne vaut point par elle-même : elle est inséparable des raisons objectives qui la produisent, raisons qui en font toute la valeur. C'est dans ce sens que le probable est dit « ce qui paraît » : id quod videtur.

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