St Thomas. 2q. disput. De Verilate, cap. XIV, art. I
crainte précisément de s'attacher à l'une plutôt qu'à l'autre ? Ce serait tout simplement composer un seul et même acte avec des contradictoires ou supprimer toute différence spécifique entre le doute et Topinionet les ramoner finalement l'un à l'autre : ce que nombre d'auteurs sont conduits à faire par une conséquence forcée de leur conception inadéquate de l'opinion. N'est-ce point là l'origine première de la distinction entre le doute strict et large? On a eu recours à ce dernier pour faire rentrer l'opinion dans la catégorie du doute. Mais par ces subdivisions et d'autres, inconnues des anciens, en pareille matière, on n'a fait que créer des concepts artificiels, en fonction de tel ou tel système de probabilité à défendre. Le mot duhitat ne peut donc signifier, dans le passage en question, que Tétat de débilité et d'incertitude intrinsèque qui est le propre de toute opinion *.
Nous disons : intrinsèque ; car il appert clairement des paroles mêmes de saint Thomas que toute la cause de cette débilité se trouve dans l'imperfection des raisons motrices : illiid inclinans non sufficienter movet intellectum ad hoc quod determinet ipsum totaliler in unam partium. On le voit : il s'agit ici uniquement d'une détermi-
1. — Licel opinons non sit certus, dit saint Thomas, tamenjam neterminavit se ad nnum. (Ethicor. lib. VI, quœst. VIII). La détermination de notre esprit ad unum peut se présenter à des degrés divers : dans la certitude, même en matière contingente et morale, elle est complète, cest-à-dire sans crainte d'erreur, ce qui constitue son élément négatif essentiel. Dans ce cas, la cause ou la raison de cette détermination est pleinement efficace, ce qui arrive non seulement dans la science, mais encore dans la foi en matière de témoignage humain- Dans l'opinion, au contraire, où l'on met en avant les signes plutôt que les causes propres, une possibilité concomitante d'erreur subsiste, mais elle ne se traduit par aucune indication présente et positive.
KOTION PHILOSOPHIQUE DE l'opINION 6i
nation incomplète provenant de la faiblesse spécifique des moyens en usage dans l'opinion et nullement de raisons ou d'une opinion contraires probables, de moindre valeur. Le mot toialiter ne modifie pas la même chose dans le texte tiré des « Questions disputées » que dans celui des « Seconds Analytiques » : dans le premier, il s'applique à la détermination intellectuelle elle-même, à l'adhésion de notre esprit à Tune deux parties : non suf- Jîcienter movet intellectum ad hoc quod de termine t ispsum totaliter. Cette détermination, encore une fois, est, par définition même, imparfaite dans l'opinion : elle n'a son explication et sa raison d'être que dans la nature même et la portée des éléments générateurs de l'opinion.
Dans l'autre texte, celui des « Analytiques », le mol toialiter modifie l'éloignement de l'autre partie de la contradiction ou, ce qui revient au même, le rapprochement de l'une d'entre elles : totaliter declinatur in ou ad, comme il est dit un peu après, à propos du soupçon. La différence est essentielle : elle nous montre que loin de se contredire les deux textes s'éclairent mutuellement. Si celui des « Questions disputées » est moins précis cela vient principalement de ce qu'il n'y est pas accompagné ni illustré de l'état intermédiaire entre le doute et l'opinion, comme il l'est dans la première leçon sur les « Analytiques » ',
Le doute est désigné par le mot 'aTîopCa en grec : mot qui signifie primitivement chemin sans issue. Aristote assigne comme cause propre d'un tel état d'esprit, l'éga-
1. — Au reste, le texte suivant de saint Thomas est formel : certa ratio scientiœ, dit-il, de eo quod non conlingat aliter se habere : alioqain non est cerliludo scientis, sed dabitatio opinantis. On voit à quoi se réfère cette duhitalio : elle n'est rien autre que l'absence de nécessité intrinsèque propre à la science strictement prise.
62 ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS l)Z LA PROBABILITÉ
lité des raisons : Y|Tu>v'£vavTiwv''.(jôT-fiç ).oyi.c;j.wv '. Albert le Grand nous dit également : dubitalio interminatus motus est rationis super ulramque parteni contradictionis * : en pareil cas, ajoute-t-il.. la raison est entravée et ne saurait s'avancer plus d'un côté que de l'autre. Après celte disposition ou attitude d'esprit, vient le soupçon : dans ce cas, l'équilibre est rompu ; l'esprit penche plus d'un côté que de l'autre. Cependant rien ne l'autorise à donner un assentiment d'opinion à l'une des deux parties enprésence. 11 est tout au plus en droit de soupçonner la conclusion à venir, mais rien autre. Il reste toujours entravé dans une large mesure. Il n'a réalisé qu'une ébauche de l'opinion : non fit complète Jides vel opinio '. La raison est que la délibération n'étant pas achevée et que les raisons ne pouvant produire leur effet propre, la probabilité reste douteuse. Enfin les raisons contraires disparaissent ou deviennent insignifiantes : alors il est possible et conforme à la raison de se porter entièrement vers l'autre partie de la contradiction et de s'y attacher : totaliter declinatur ad unam partem. Cependant l'assentiment donné, dans ce cas, étant conditionne avant tout, par des moyens inférieurs à ceux de la science, manque de la consistance et de la fermeté qui convient à cette dernière. En un mot tout obstacle extérieur nettement défini a disparu, cependant la satisfaction de l'esprit n'est pas complète : cette imperfection d'apaisement a été traduite par le mot de formido alterius : mot un peu gros lorsqu'il