‹ Le Probabilisme moral et la philosophieChapitre 82 sur 162 · Albertcs m. ut supra · texte numérisé non relu

Albertcs m. ut supra

une cause plus ou moins prochaine dans l'ordre de l'être et de la connaissance. Aucune difficulté sur ce point. On se dennandeseulement si, d'après ces principes, une seule et même conclusion peut-être en même temps et pour le même esprit objet de science et d'opinion. Saint Thomas répond que cela ne peut pas être. L'opinion implique comme condition essentielle, du côté de l'objet, la possibilité d'être autrement : la science, elle, exclut formellement cette même possibilité. On voit la contradiction de jugement que devrait s'imposer un esprit dans l'hypothèse dont nous parlons : à vrai dire, un de ces jugements ne serait nullement conçu par lui : il n'existerait qu'en paroles.

On objecte qu'il n'y a aucun inconvénient à accepter, par des actes distincts, comme probable, une conclusion en tant que conditionnée par un moyen de même nature ; et de l'accepter comme nécessaire en tant que soumise à l'action dun moyen nécessaire. Mais cela ne supprime nullement la contradiction dont nous venons de parler. Par ailleurs, la connaissance par un moyen probable n'est pas précisément la même chose que l'opinion ; dans celleci le moyen n'est pas pris à l'état statique comme dans la simple connaissance ; non, il est pris comme cause active et déterminante de notre assentiment, c'est-à-dire à l'état dynamique ; exercite et effective, en langage scolastique. C'est ainsi que saint Thomas enseigne que, pour un objet donné, la science acquise n'est pas incompatible avec la connaissance obtenue par un syllogisrrie dialectique : potest remanere cognitio qiise est per syllogismurn dialecticam acquisita '. Au reste, ce que nous avons dit

St Thomas. Sam. theolog. III p. quaest. IX, art. III.

DE LA LOGIQUE DU PROBABLE t 37

ailleurs de cette question, en plaçant la cause la pluis radicale de la différence de la science et de l'opitiion dans un état du sujet — ex parle subjecti, — nous dispense d'insister davantage.

Enfin, il est une dernière forme de conséquence logique. Elle n'est ni nécessaire ni probable, ne produisant d'ellemême que le soupçon : nec necessaria nec probabilis sed tanlum siispicionem faciens. Cette distinction est bien plus importante et bien plus suggestive qu'elle ne paraît tout d'abord *. Elle nous apprend que les anciens étaient moins prodigues du mot probable qu'on ne l'est maintenant : toute raison de quelque valeur ne méritait pas, pour eux, ce qualificatif. La confusion introduite par les modernes sur ce point a bien mal servi la cause de la probabilité morale et des systèmes qui s'y rattachent. Elle a crée une terminologie défectueuse en vidant certains mots de leur sens philosophique, C'est ainsi qu'on en est venu à supprimer tout état d'esprit intermédiaire entre le doute et l'opinion : cette suppression s'est faite au profit apparent de cette dernière. Nous disons : apparent ; car elle y a beaucoup perdu en réalité. Toute inclination plus prononcée dans un sens que dans l'autre est devenue une opinion probable et même plus probable ! alors qu'on n'avait même pas encore posé le pied sur le terrain de l'opinion. Mais restons dans notre sujet présent. Pour les anciens, il existait donc des valeurs réelles au-dessous

1. — Elle montre jusqu'à l'évidence que les anciens et les plus grands des Scolastiques se faisaient une idée tout autre de la probabilité que les modernes. Ces derniers n'ont mis à la base de leurs Systèmes probabilistes qu'une probabilité douteuse encore, qu'une ébauche incertaine de l'opinion.

de la probabilité elle-même. Ils rangeaient dans cette catégorie les raisons qui appartiennent en propre à la rhétorique; c'est-à-dire les raisons qui en font la marque distinctive, la différence spécifique, comme art de persuasion.

Evidemment le raisonnement démonstratif ne lui est pas interdit : elle peut y avoir recours autant que la matière sous-jacente le permet. Mais ce n'est point là ce qui la caractérise, ses moyens propres sont l'exemple et l'enthymème oratoire, c'est-à-dire deux formes de raisonnement qui, par elles-mêmes, ne sauraient engendrer l'opinion proprement dite : elles ne conduisent qu'à un état d'esprit inférieur : le soupçon : nec necessaria nec probabilis sed tantum suspicionem faciens ut in rhetoricis '. On n'a qu'à lire la première leçon du commentaire de saint Thomas sur les Seconds Analytiques, pour suivre la progression décroissante des moyens ou des causes de la connaissance : on y verra que la probabilité n'est pas le dernier degré de cette échelle de valeurs ; ou, en d'autres termes, que l'exemple etl'enthymème constituent des formes de raisonnement qui ne satisfont même pas aux exigences de la dialectique, en tant que logique du probable.

D'après tout ce que nous avons dit jusqu'ici, les cas où une véritable conclusion nous est interdite sont les suivants : 1" Quand les raisons s'équivalent : 2'' Quand une prétendue raison probable subsiste pour l'autre partie de la contradiction : 3° Quand les raisons sont impuissantes par elles-mêmes, à déterminer l'assentiment, comme c'est le cas de l'exemple en rhétorique.

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