Arisïoteles. Rhetor., lib. I, cap. II
pour cela qu'elle est compatible ou concevable avec la décision contraire? que, par sa nature même, ou les conditions de son existence, elle laisse place à une détermination en sens opposé? Non, elle exclut tout jugement contraire, par tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle exprime.
Dira-t-on ensuite que la décision prise après mûr examen et conformément aux indications de la pratique, n'a pas la valeur d'un fait qui exclut, par une nécessité de conséquence, tout fait contraire. Cette comparaison nous aide à mieux comprendre combien l'hypothèse de deux opinions contraires coexistantes heurte des données d'une saine philosophie. Car les antinomies que nous venons de souligner concernant l'acte qui met fin à la délibération, se vérifient toutes, au plus haut degré, en matière d'opinions contraires. Si la délibération suppose une alternative ou la notion de deux partis à prendre qui s'opposent directement l'un à l'autre, cela est bien plus vrai encore du travail de recherche qui aboutit à l'opinion. Celle-ci, étant d'un ordre beaucoup plus rationnel par les éléments qui la composent qu'une décision pratique, laisse une bien moindre place à l'intervention de la volonté ; mais elles conviennent principalement en ceci, qu'elles sont toutes deux la résultante de données contingentes : ce qui ne les empêche pas d'être tenues pour vraies dans les limites et en fonction de ces mêmes données. Ces conditions, évidemment, ne sont pas celles des affirmations ou négations absolues ; mais elles sont suffisantes pour nous autoriser à prendre un parti, à formuler une opinion.
Ces considérations nous montrent le peu de portée et de valeur de l'objection qui consiste à écarter toute con-
tradiction de deux jugemenls qui nient et affirment la même chose probabililer. Cependant il ne sera pas inutile de montrer, aussi exactement que possible, la portée de cet adverbe en tant qu'il constitue une proposition modale. On pourra voir clairement par là qu'il n'est pas réductible au mode contingent proprement dit, et que, par ailleurs^ les propositions modales sont soumises, quant à la contradiction, à des règles particulières.
La proposition, dans sa forme la plus simple, est celle ou un seul prédicat est affirmé ou nié d'un seul sujet. Des modifications de plus d'une sorte peu\ent altérer cette simplicité élémentaire. 11 ne peut être question ici que des modes qualifiant la liaison elle-même du prédicat avec le sujet : modus compositionis. Ces modes sont au nombre de quatre ; car la forme même de l'affirmation ou de la négation ne peut être modifiée que de l'une des manières suivantes : possible, impossible, nécessaire, contingente. Laissons de côté les deux modes qui expriment la nécessité ou l'impossibilité. Seuls les deux autres intéressent la question qui nous occupe.
Comme on le voit, il n'est point fait mention dans tout ceci du mode probable. Cette omission, à n'en pas douter, est voulue et raisonnée. Elle n'est pas non plus sans apporter quelque enseignement utile pour notre étude présente. La première question qui se pose est celle de savoir auquel des quatre modes susdits il convient de rattacher le probable. De toute évidence il ne saurait être question de ceux qui font la composition ou liaison nécessaire ou impossible. Il ne peut donc s'agir que des deux autres. Et encore faut-il faire remarquer avec saint
LE PnOBABILISME MORAL ET L\ PHILOSOPHIE. H.
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Thomas, que le possible pris dans toute son extension s'applique au nécessaire lui-même : car ce qui est nécessaire est possible : sous ce rapport il ne constitue pas un mode particulier.
D'autre part, pris dans son sens restreint, il se confond avec le contingent pur. « Bien que les énonciatioiis modales soient au nombre de quatre, dit saint Thomas, il n'est que trois d'entre elles qui fassent une différence pour ce qui est de l'opposition et de réquivalence des propositions ». Or ce dernier point de vue est le seul qui nous intéresse présentement ; car le possible s'y trouve ramené au contingent comme qualification modale d'une proposition. Et on peut juger par là de la différence qui existe entre le contingent possible et \e probable : elle n'est autre que celle qui sépare le déterminé du déterminable de plusieurs manières différentes. L'inclusion logique du prédicat dans le jugement d'opinion est donnée en fait. C'est pourquoi le mode de liaison n'a plus rien de commun avec le contingent possible : quod potest inesse; il ne peut plus être question que du contingent posé en acte : quod inest. L'addition du mot probable qui peut être faite à un jugement d'opinion, n'en change pas le caractère positif et déterminé ; car si le contingent neutre ou possible se réfère à la cause matérielle, le probable, lui, évoque une puissance active : il signifie toujours que le jugement peut suivre, que la chose est digne d'assentiment.
Une proposition ordinaire devient modale par une addition exprimant le mode de liaison entre le prédicat et le sujet. Ce mode n'est pas mentionné dans la simple énonciation qui se contente d'affirmer, de nier sans qualifier la nature du rapport entre les deux termes. Dans
LES OPINIONS CONTRAIRES SONT-ELLES COMPOSSIBLES ltj3
la proposition modale, au contraire, la qualité ou la forme du rapport passe en première ligne. A vrai dire, le mode y devient l'objet du jugement et le véritable prédicat. Mais ce prédicat n'est pas attribué au sujet pris séparément : il est attribué au composé, au dictum qui constitue ainsi le sujet auquel le mode est dit convenir. On comprend dans ces conditions, que le jugement de simple affirmation ou négation doit préexister de quelque manière à l'addition modale : son rôle de sujet d'attribution l'exige. 11 importe donc de bien distinguer «ntre le prédicat ut esse, c'est-à-dire dans son contenu d'être, et le prédicat ut modas, signifiant la manière d'être d'un rapport donné.
On voit ainsi que l'attribution du prédicat pris dans le premier sens, est le fondement et la justification de l'attribution modale : cette dernière ne se conçoit pas sans l'autre, pas plus que l'accident sous la substance. Le mode probable, explicite dans une proposition, est donc inséparable du jugement porté sur le fond ou la chose elle-même. C'est de ce premier accord entre le prédicat et le sujet qu'il tire sa valeur et c'est par le même principe qu'il se prouve. D'où il suit que c'est toujours le jugement inclus dans le dictum qui conditionne et justifie les additions modales dont il est le sujet. En un mot le mode n'est jamais indépendant du rapport qui existe entre les choses elles-mêmes.
11 résulte de ces considérations que le probable ne peut être ramené au mode contingent neutre ou possible. On ne saurait donc lui appliquer les lois concernant la vérité ou la contradiction des propositions en matière de possibilité ou de pure contingence. Dans ce dernier cas, tout le monde en convient, l'affirmation est aussi vraie que la
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négation : negaliva et afjîrmativa sunt simul verse '. Ne sont-elles pas aussi possibles l'une que l'autre ? Mais tout autre, nous l'avons vu, est la condition du probable. Il n'est pas une simple possibilité de plusieurs déterminations différentes ou la puissance ambiguë d'un contraire ou d'un autre : non, il est une solution satisfaisante du problème pendant entre les deux parties de la contradiction ; il implique une détermination de notre esprit en acte ou en aptitude. Sous ce rapport, il participe beaucoup plus du nécessaire que du contingent : car, ce dernier donné en acte devient le fondement d'une nécessité conditionnelle : in actii existens majorem habet accessiim ad necessarium : Ciim reduplicatione actus fit necessarium. Ainsi se trouve résolue l'objection qui provenait d'une certaine confusion du probable avec le contingent possible.
Mais ceux qui admettent comme compossibles deux opinions contraires ont recours à un autre argument pour échapper au reproche de tenir pour vraies des choses contradictoires. Le probable, disent-ils, est ce qui paraît : id quod videtur. Or deux contraires peuvent paraître sans contradiction et rien ne nous empêche de former deux jugements en fonction de ces deux apparences : ou tout au moins d'admettre que ces deux jugements peuvent être légitimement portés par deux esprits différents. Entre paraître d'une manière et paraître d'une autre il n'y a ni incompatibilité ni contradiction. Car l'élément formel du jugement n'est pas ici l'être ou le non être de la chose, ce qui, sans doute, créerait une opposition contradictoire ;