PORTEE DOCTRINALE DU CONFLIT LAG
qu’ils la poussérent plus loin. C’est en termes d’une troublante identité que Philippe le Bel, dans son acte du 14 juin, affirme, a quelques lignes de distance, sa responsabilité en matiére religieuse et celle du corps épiscopal }.
«... Qui ad eius fidei nostrae « Vos archiepiscopos... ad exalexaltationem et augmentum col- tationem, augmentum et conserlatam nobis a Domino suscepisse vationem ipsius fidei a Domino
cognoscimus potestatem. » in partem sollicitudinis evocatos, instanter requirimus... »
D’ot il résulte au minimum que les deux pouvoirs du roi et des évéques viennent chacun de Dieu et sont coordonnés en vue des intéréts supérieurs de la foi chrétienne. Mais, comme c’est l’affirmation du pouvoir royal qui précéde, ne peut-on se demander si ce n’est pas a lui que revient dans son intégrité cette sollicitudo dont les évéques n’ont regu qu’une partie? Cette induction dépasserait sans doute la grammaire; mais n’est-elle pas dans la logique du morceau? Par limprécision méme de leurs perspectives, des déclarations de ce genre étaient bien faites pour favoriser la conception d’un Etat qui serait préposé au spirituel comme au temporel de ses sujets et n’admettrait le corps épiscopal qu’a titre d’auxiliaire et de subordonné.
Il s’en faut, en tout cas, que les évéques de France aient rien fait pour dissiper cette équivoque. En ratifiant la conduite du roi, ils adoptent son langage. Saisis de la requéte des princes, ils professent ne pouvoir se dispenser d’y concourir :
« Attendentes quod in praemissis negotium [agitur] fidei, quod est
Christi, nos qui ad ipsius defensionem et exaltationem fidei et animarum regimen sumus, licite immeriti, in partem sollicitudinis evocati...? »
Sans insister sur l’initiative qu’ils abandonnent au pouvoir civil dans une «affaire de foi», n’est-il pas frappant que les prélats réunis au Louvre, s’ils ne se reconnaissent pas autre chose qu’une «sollicitude partielle » sur les Ames, n’éprouvent pas le besoin de dire de qui ils la tiennent, ni avec qui ils
1 Dupvy, p. 107.
2 bids. .1 105s
la partagent? Cette réticence est d’autant plus significative quand on se souvient que cette formule in partem sollicitudinis evocati servait précisément aux anciens papes pour marquer la différence entre le pouvoir restreint des évéques et la plenitudo potestatis qui leur appartient comme vicaires du Christ }.
La transformation régalienne de cet antique adage pontifical apparait plus nette encore dans les considérants tout faits que les notaires royaux fournirent aux délibérations des divers corps, civils ou ecclésiastiques, comme résumé des actes du 14 juin:
«Idem dominus Rex, Archiepiscopi, Episcopi...., considerantes quod in hoc casu negotium agitur fidei, quod est Dei, et quod ad defensionem, conservationem et exaltationem ipsius fidei ipse dominus Rex
collatam sibi recepit a Domino potestatem iidemque Praelati sunt in partem sollicitudinis evocati...?. »
Dans toutes les piéces qu’il a consultées, Dupuy signale qu’il a rencontré cette clause : « Que le Roy a receu la puissance de Dieu pour la defense et exaltation de la Foy, 4 quoy les Prelats sont appelez in partem sollicitudinis 3. » C’était donc un mouvement parfaitement concerté : il n’allait 4 rien d’autre, en écartant le pape et absorbant I’épiscopat, qu’A mettre l’Eglise entiére aux mains du pouvoir civil.
Il fallait dégager ces principes, puisque aussi bien ils furent émis et que rien ne montre mieux la secréte inspiration — ou du moins la portée derniére — de la politique suivie par Philippe le Bel. Mais on aurait tort de penser qu’a la poursuite de ces chiméres pseudo-théologiques le réalisme perdait ses droits. Nulle part on ne saisit mieux les divers aspects de cet ensemble complexe que dans les documents rédigés aprés la mort de Boniface VIII, ot la cour de France semble avoir
1 C’était une expression favorite d’Innocent III, par exemple, Sermo II (PL, CCXVII, 658) et Sermo III (:bid., 665), mais qui remonte, a travers bien des intermédiaires, jusqu’a saint Léon le Grand. Voir notre article «In partem sollicitudinis », dans Revue des Sciences Religieuses, t. V, 1925, Pp. 210-231.
* Dupuy, p. 118. ‘Texte soumis 4 l'Université de Paris, qui reparait dans la réponse du chapitre (bid., p. 119).
3 Ibid., p. 111. Cfr Histoire..., p. 19.