PORTEE DOCTRINALE DU CONFLIT
voulu résumer le dernier mot de ses exigences 4 l’adresse de son éphémére successeur.
C’est d’abord l’indépendance totale du roi au temporel, et qui comporte pour lui un droit trés étendu, sinon illimité, de mainmise sur les biens et revenus ecclésiastiques. Une prétendue supplique du peuple de France, ceuvre de Pierre Dubois, met au premier plan ce cété pratique de la question :
« A vous, tres-noble Prince, nostre Sire, par la grace de Dieu Roy de France, supplie et requiert le pueuble de vostre Royaume, pource que il li appartient que ce soit faict, que vous gardiez la souveraine franchise de vostre Royaume, qui est telle que vous ne recognissiez de vostre temporel Souverain en terre fors que Dieu, et que vous faciez declairer, si que tout le monde le scache, que le pape Boniface erra manifestement et fit pechié mortel notoirement en vous mandant par lettres bullées que il estoit vostre seigneur de vostre temporel, et que vous ne pouvez prevendes donner, ne les fruits des Eglises cathédrales retenir, et que tous ceux qui croient le contraire il tenoit pour hereges... Si que ledit pape vous vouloit tolir a tort la graigneur noblesse et le plus haut point de vostre Seigneurie ?. »
On sait du reste que la cour de France n’eut de repos qu’apreés avoir obtenu de Clément V l’assurance que la situation du royaume vis-a-vis du Saint-Siége n’était aucunement modifiée par les constitutions de Boniface VIII. Mais le méme texte tient aussi a ne pas laisser dans l’ombre les prérogatives royales dans l’ordre spirituel :
« Vous, noble Roy, sur tous autres Princes par herege defendeour de la Foy, destruieur de bougres, povez et devez et estes tenus requerre et procurer que ledit Boniface soit tenus et iugiez pour herege et punis en la maniere que l’en le pourra et devra et doit faire emprés sa mort, si que votre souveraine franchise soit gardée et declairée, et qu’elle ne perisse ne ne soit avilée en vostre temps, et si que vous gardiez le serement lequel vous feistes en vostre couronnement, |’honneur et le profit de vous, et de vos ancesseurs, et de vos heirs, et de tout vostre pueuble... 7. »
1 Dupuy, p. 214-215. Les pouvoirs donnés par le roi 4 ses ambassadeurs auprés de Benoit XI pour régler les suites de son différend avec Boniface VIII réservent formellement, avec l’honneur du prince, «la conservation de ses iibertés, franchises, priviléges, bonnes coutumes et droits » (zbid., p. 224).
2 Tbid., p. 218-219.
« Honneur et profit » : on ne saurait mieux définir les mobiles qui animérent le gouvernement de Philippe le Bel dans sa lutte contre Boniface VIII et qui lui dictérent ensuite un si implacable acharnement contre sa mémoire }.
Au terme de cette analyse, on peut voir |’évolution rapide suivie par la politique religieuse de la cour de France ou du moins les manifestations progressives dont le double conflit avec le pape fut l’occasion. Non seulement Philippe le Bel revendique l’autonomie de son gouvernement temporel et n’y veut admettre aucune immixtion étrangére 2, mais, dés le début, il entend s’affirmer comme le maitre de son Eglise. Et quand cette prétention lui est contestée, il en arrive 4 prendre conscience — ow 4 faire état —- de la mission qu’il tient de Dieu dans l’Eglise entiére 3, Les historiens politiques ont exalté le premier aspect de son programme royal: les historiens religieux ne peuvent pas laisser oublier le second.
Vainement essaierait-on de moderniser cette figure de monarque : c’est plutét d’archaisme qu’il faudrait parler. Le pape
1 Jusque pendant le procés de Boniface VIII, Nogaret croit devoir rappeler, a Vencontre des défenseurs du feu pape qui s’en prennent au roi son maitre, «les droits qu’il a en la temporalité des Eglises de son royaume » (Dupuy, Histoire..., p. 35). — Son lieutenant, Bertrand de Rochenoyée, revendiquait, lui aussi, «une infinité de beaux droits du Roy ». Droits, ajoute mélancoliquement Dupuy, « dont beaucoup de personnes mal informées font doute a présent » (ibid., p. 36).
2 Tl se montrait suffsamment susceptible sur ce point pour l’affirmer encore avec énergie, par lettre du 29 juin 1312, dans sa réponse a la missive par laquelle Vempereur Henri VII lui annongait son avénement. Texte dans K. WENCK, Philipp der Schéne von Frankreich, Marbourg, 1905, p. 71-73.
% Au cours des mémoires qu’il prodigua pour justifier |’attentat d’Anagni, G. de Nogaret ne cesse d’en appeler au roi champion de la foi contre un pape indigne. Pour exhorter le roi 4 la croisade, il lui parle de ce combat du Christ ad quod sumus a Deo electi (Notices et extraits...,t. XX, U, p. 201). — L’affaire des ‘Templiers permit 4 Philippe le Bel d’affirmer encore une fois ses principes. Il s’y présente lui-méme comme Dei minister, pugil fidei catholice, legis divine zelator. Si le pape est le « bras droit » de l’Eglise, le roi en est le « bras gauche » et son devoir est d’intervenir 4 défaut du premier (Mémoire 4 Clément V, en 1308; zbid., p. 182-184). — Sur cette mission religieuse du pouvoir royal dans la pensée de Philippe le Bel et de son entourage, voir dans WENCK (Philipp der Schéne,p.11-14) les textes empruntés a des auteurs contemporains. L’auteur reconnait (zbid., p. 54) que, si Philippe le Bel avait hérité ce « droit divin » de ses prédécesseurs, il 1’a beaucoup plus souligné.