‹ le problem de l;eglise et de l'etatChapitre 18 sur 69 · PORTEE DOCTRINALE DU CONFLIT I · texte numérisé non relu

PORTEE DOCTRINALE DU CONFLIT I

proclamait sa supériorité sur le roi: le roi d’afficher 4 son tour, tout en continuant par habitude a s’appeler le plus soumis des fidéles, sa supériorité sur le pape et d’en fournir la preuve en assumant son réle et prenant les moyens de le ramener au devoir 1. C’était d’un extréme tomber dans un pire. La suprématie spirituelle, en effet, ne pouvait plus guére que s’épuiser en revendications platoniques, tandis que l’autocratie royale était susceptible de se traduire par les attentats les plus effectifs ?. Si Boniface VIII incarnait en lui la tradition pontificale du moyen Age, Philippe le Bel en ressuscitait une plus ancienne : celle de Empire byzantin, qui, en plein christianisme, tendait a restaurer la confusion des deux pouvoirs.

1 «Donner au roi tout l’effectif du pouvoir de l’Eglise, réduire le pape 4 l’état de pensionnaire du roi, telle était la doctrine recue du petit cercle de canonistes et de juristes qui, 4 cette époque, gouverna la France... De plus en plus, le caractére ecclésiastique du roi capétien se déclare : sa lutte perpétuelle avec la papauté romaine est une rivalité de fonctions » (RENAN, Guillaume de Nogaret, dans Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 354-355). Et encore (zbid., p. 367) : «Philippe le Bel voulut s’emparer du pouvoir central de l’Eglise universelle, le diriger 4 son profit... Philippe voulut dominer, non étre indépendant. » Toutes appréciations qui s’accordent mal avec le jugement exprimé a la page suivante: «Il [Boniface] voulut bien réellement détruire la France : la France en lui résistant ne fit que se défendre. »

2 C’est le cas de rappeler le mot cruel que Pierre Flote, d’aprés le chroniqueur anglais Walsingham, aurait répondu a Boniface VIII, qui se vantait devant lui de posséder les deux pouvoirs: « Utique, Domine, sed vestra [potestas] est verbalis, nostra autem realis » (Historia Anglicana, a. 1301, édit. H. Th. Ritey, 1863, dans Chronicles and Memorials, t. XXVIII, 1, p. 85).

GAPE CRE eth

LA MELEE THEOLOGIQUE

Sommaire. — Lutte politique prolongée en discussion doctrinale. —— 1. Sources de la controverse. Difficultés du probléme littéraire. Part des conseillers royaux : la harangue de Pierre Flote; les apologies de Nogaret ; les pamphlets de Pierre Dubois ; Guillaume de Plaisians et Pons d’Homelas. Ecrits anonymes et principe de leur classification. — II. Autour de la bulle « Clericis latcos ». Critique de la bulle : le Dialogue entre un clerc et un chevalier. Apologie de la bulle : le traité anonyme Non ponant latci. Corrélation des deux ouvrages. — Ill. Le grand débat: Publicistes du premier jour. Du cété royal : la Quaestio in utramque partem; le traité Rex pacificus. Du cété pontifical: Henri de Crémone. — IV. Le grand débat : Giuvres de synthése doctrinale. Théoriciens du droit pontifical. Gilles de Rome: sa carriére; son traité De ecclesiastica potestate. Jacques de Viterbe : son traité De regimine christiano. Leur influence sur la théologie postérieure. — Systématisation opposée : Jean de Paris; son traité De potestate regia et papali. — V. Commentaires de la bulle « Unam Sanctam ». Apologie de la bulle: glose classique du cardinal Lemoine. Critique de Ja bulle par un glossateur anonyme. — VI. En marge du confit. Aspects pratiques de la controverse : opuscules d’Agostino Trionfo et plans divers de réforme. Probléme paralléle de l’Empire : les impérialistes allemands ; la Determinatio compendiosa; 1a Monarchia de Dante.

A toutes les époques les conflits entre l’Eglise et l’Etat eurent le privilege de passionner opinion. Néanmoins ceux que le moyen age avait connus ne dépassérent pas, en général, la sphere politique. Il en fut autrement en ce début du xivé siécle, ot: la lutte entre Boniface VIII et Philippe le Bel prit dés la premiere heure et garda jusqu’a la fin la tournure d’une controverse d’idées. L’importance du probléme, la netteté agressive des principes posés de part et d’autre, la gravité des actes qui en furent la suite et des intéréts qu’ils mettaient en jeu devaient exciter au plus haut point les intelligences. Au dire d’un con-

temporain, ce fut une véritable tempéte 1. En présence des documents aujourd’hui connus, aucun témoignage n’apparait mieux justifié.

Ce n’est pas ici le lieu de s’arréter aux libelles que de zélés partisans ou des publicistes 4 gages répandirent a profusion dans le public. Piéces inventées ou falsifiées, tracts diffamatoires en langue latine ou vulgaire, tous les moyens furent bons aux meneurs de la politique frangaise pour abattre Boniface VIII *. Mais est-il besoin de dire que la théologie n’a rien 4 prendre dans les vestiges qui nous restent de cette polémique sans dignité? Autrement grave et fécond était le débat ouvert sur le terrain doctrinal. Les positions respectives avaient été fixées par les documents officiels émanés de la curie romaine ou de la chancellerie royale. Spontanément ou sur commande, une phalange de combattants allait se grouper autour d’elles, qui emploieraient a les défendre les diverses armes que pouvait alors fournir l’arsenal de la science théologique. Une littérature spéciale en est sortie, dont il faut tout d’abord prendre un rapide apercu °. On y sent partout la fievre ardente de la lutte, mais analysée par des esprits réfléchis, qui, a travers les incidents du jour, savent deja s’élever aux principes quils recélent et abordent par ce biais les plus hauts problémes relatifs aux rapports du pouvoir ecclésiastique et du pouvoir civil.

Ne semble-t-il pas que la premiére tache de l’historien, ici

1 « Placeat illi... per quem in mari facta est tranquillitas... ut, post tempestatem modernam, tranquillum faciat » Rex pacificus (édit. Dupuy, p. 683).

2 Outre les fausses bulles déja citées, voir dans Dupuy (p. 5-6) une soi-disant lettre romaine sur le transitus defunctt Malifaci et autres racontars calomnieux sur sa conduite.

3 Comme source, consulter ici avant tout l’ouvrage capital de R. Scuoxz, déja signalé dans la préface : Die Publizistik zur Zeit Philipps des Schénen und Bonifaz VII, 1903, qui dépouille avec le soin le plus minutieux tout le dossier littéraire de la controverse et y ajoute de nombreux inédits. A titre complémentaire, voir H. FINKE, Aus den Tagen Bonifaz VIII, 1902. — L’un et l’autre se restreignent a la littérature provoquée par les affaires de France. Il y aura lieu d’y ajouter celle que fit éclore vers le méme temps la question de |’Empire.

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comme ailleurs, soit de déterminer la date des écrits en question et la personnalité de leurs auteurs? Dans |’espéce, il faut pourtant bien reconnaitre que ce légitime instinct de curiosité ne peut étre que trés relativement satisfait.

Seul le groupe des théologiens pontificaux nous est suffisamment connu. De la plupart nous savons au moins le nom et quelques-uns se révélent comme des docteurs de premier plan. Quant aux avocats de la cause royale, leurs ceuvres sont généralement restées anonymes. Pour combler cette lacune de la tradition manuscrite, les premiers éditeurs ont souvent cru devoir proposer ou recueillir des identifications fantaisistes. Elles n’en imposent plus a la critique moderne; mais par quoi les remplacer? On a tout naturellement essayé de mettre d’abord en avant l’un ou l’autre des collaborateurs de Philippe le Bel. Et la tentative ne laisserait pas d’étre séduisante, si elle devait avoir pour résultat, non seulement de fixer sur des noms connus notre imagination en désarroi, mais d’ajouter des titres littéraires a la gloire de personnages dont on sait que l’activité politique fut par ailleurs si importante. Malheureusement on n’a guere pu, dans cette voie, aboutir qu’a des déceptions.

Comment n’en pas avoir l’impression pour ainsi dire expérimentale, quand on voit le méme ouvrage rapporté tour a tour aux auteurs les plus différents? Ainsi la Quaestio in utramque partem, ot d’aucuns voulaient trouver une ceuvre de Nogaret, fut longtemps attribuée a Pierre Dubois}, et l’on vient naguére de suggérer pour elle le nom de Guillaume de Plaisians ?. Plus encore que les conclusions, c’est la méthode qui est ici en faute. Car ces diverses hypothéses semblent parfois risquées au hasard et reposent, en tout cas, sur de simples possibilités : c’est dire combien elles manquent de fondement objectif. Toutes d’ailleurs ont contre elles la vraisemblance. On sait que les ministres d’Etat laissent, en général, aux subalternes les menues besognes de la polémique : il faudrait des indices positifs pour permettre

1 Voir RENAN, Hist. litt. de la France, t. XXVI, p. 498-499. 2 P. FournikrR, Bulletin du jubilé [de Dante], 1921, n° 3, p. 172, n. 1.

de croire que ceux de Philippe le Bel firent exception, et ces indices n’existent pas.

Pierre Flote dirigea la chancellerie royale jusqu’en juillet 1302. Il est donc certain que tous les actes qui en sortirent durant cette période du conflit sont dus 4 son inspiration. Mais la seule coutribution qu’on puissg lui accorder avec certitude, c’est le grand discours de politique religieuse prononcé devant l’assemblée du ro avril 1302 et dont le texte s’est perdu}. Il est probable, au demeurant, que le souci des affaires ne lui laissait guére le loisir de songer 4 des dissertations théologiques.

Guillaume de Nogaret a certainement appartenu, lui aussi, au gouvernement de Philippe le Bel ?. Ce légiste érudit et sans scrupules, ce méridional cauteleux, qu’on disait petit-fils d’hérétique et qui semble poursuivre dans sa lutte contre le pape comme un 4pre désir de représailles, est trés justement reconnu responsable de l’attitude prise par Ja France a partir de 1303. Mais, a la différence de Pierre Flote, il a laissé un héritage littéraire considérable, bien que trés limité dans son objet.

Lui-méme se chargea du premier réquisitoire contre Boniface et ne cessa plus de le reprendre sous mille formes dans les apologies intéressées qui suivirent le drame d’Anagni >. II les multiplie avec une intarissable abondance; il les adresse aux diverses autorités civiles et ecclésiastiques. Toutes veulent démontrer, 4 grand renfort de tirades ampoulées et de protestations dévotes, que Boniface était un criminel qui perdait YEglise et que Nogaret est non seulement excusable, mais digne de tous éloges, pour avoir pris en mains contre lui le negotium Christi. Le besoin de justifier sa conduite l’entraine d’ailleurs 4 des principes qui, s’ils étaient froidement présentés,

1 Aussi Renan n’estimait-il pas ses «titres assez personnels... pour... lui assigner une place dans l’Histoire Littéraire » (Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 372). Depuis un demi-siécle la situation n’a pas changé; voir SCHOLZ, p. 355-363.

2 Sur la personne et la carriére de Nogaret, voir RENAN, zbid., p. 233-271, et R. Hottzmann, Wilhelm von Nogaret, Fribourg-en-Brisgau, 1898.

3 La plupart éditées dans Dupuy, p. 237-576. Quelques piéces inédites en appendice dans HoLTzMaNnNn, p. 246-278.

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ne seraient pas loin d’étre révolutionnaires. On a fait remarquer avec juste raison comment il en arrive a soumettre le pape coupable, d’abord au concile, puis au roi, puis, en cas de nécessité, 4 n’importe quel chrétien qu’inspire l’esprit de Dieu }. Adaptation imprévue de la doctrine couramment admise sur le tyrannicide et qui justifierait facilement tous les attentats. Mais c’est peut-étre faire 4 ces pamphlets pseudo-juridiques beaucoup d’honneur que d’y chercher autre chose que des passions ou des plaidoyers pro domo. Outre cette littérature de combat, signée de son nom et marquée de sa griffe, rien n’autorise 4 penser que Nogaret ait jamais composé le moindre écrit de caractére doctrinal.

Pierre Dubois est une découverte du x1x® siécle. Jusque-la on n’avait guére de lui que la Deliberatio super agendis, jointe par Dupuy aux actes de l’assemblée nationale du 1o avril 1302, lorsque Natalis de Wailly et, apres lui, E. Boutaric le révélérent au monde savant comme auteur d’un lot assez étendu de mémoires inédits sur les affaires religieuses de son temps ?. Depuis lors, lobscur avocat normand est devenu presque célébre, jusqu’a étre donné parfois pour un «précurseur des temps modernes»%. Ce premier engotiiment passé, il a été reconnu que Pierre Dubois fut seulement un publiciste fécond, hardi sans doute mais quelque peu chimérique, et qui n’eut jamais, en tout cas, malgré ses efforts, l’audience qu’il souhaitait

1 Voir SCHOLZ, p. 369-372. Le dernier mémoire publié dans HoLTZMANN, p. 276, contient cette déclaration : « Oportuit in tanto necessitatis articulo per aliquem catholicum subveniri ad liberandum Ecclesiam, cum quilibet catholicus, in utriusque potestatis ecclesiastice et secularis periculo, si vivit in corpore ecclesie, ad eius defensionem assurgere teneatur. »

2.N. DE WalLLy, Mémoires de I’ Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XVIII, 11, Paris, 1849, p. 435-495; E. Bouraric, Comptes-rendus de Il’ Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. VIII, Paris, 1864, p. 84-106.

3 BouTaric, tbid., p. 85, et Revue contemporaine, 1864, p. 417-447; de méme encore Hrycx, Moderne Ideen im Mittelalter, dans Grenzboten, 1892, p. 18-27. — Sur la vie et ’ceuvre de Pierre Dubois, voir RENAN, Histoire littéraire de la France, t. XXVI, p. 471-536; SCHOLZ, p. 375-444, et Cu.-V. LaNncLois, Introduction au De recuperatione terre sancte. Monographie par E. ZEcK, Der Publizist Pierre Dubois, Berlin, 1911.

dans les conseils supérieurs du gouvernement. II s’en consolait ou s’y préparait en agitant l’opinion par des placards de circonstance, tels que cette prétendue Supplication du pueuble de France (13047) ou le roi était sommé d’intenter un procés d’hérésie 4 la mémoire de feu Boniface VIII 1. Ses deux principaux écrits portent sur des questions de politique générale — et nous les retrouverons plus tard 4 ce titre ? — ou la théologie n’a pas davantage a voir. La vogue relative de son nom explique, sans le justifier, qu’on ait voulu mettre 4 son compte l’une ou autre des ceuvres de controverse qui font l’objet de cette étude.

Quant 4 Guillaume de Plaisians, s’il fut l’associé de Nogaret — on parlait alors couramment des « deux Guillaumes » — il ne semble pas avoir été autre chose qu’un sous-ordre. «Son rodle dut se borner le plus souvent a figurer dans les cas ot Nogaret ne pouvait ester en justice, vu son état d’excommunié *. » Aucun fait nouveau n’est encore venu modifier cette appréciation de Renan.

«Il serait trés intéressant, continue le méme historien, de pouvoir entendre les avocats frangais du parti ultramontain.... Un conseiller de Philippe le Bel, qui parait avoir été non moins intelligent, non moins actif que Pierre Dubois, mais dans un sens tout opposé, est Ponce d’Homeélas. » Ces lignes ont suscité bien des espérances, et la perspective était, en effet, singuliérement attrayante de voir surgir un légiste francais défenseur de la papauté. Mais le réve n’a pas tardé a s’évanouir. Renan communiquait cette information sur la foi d’E. Boutaric et celui-ci est mort sans avoir pris soin de la justifier. C’était probablement une illusion d’optique. Les recherches postérieures n’ont révélé en Pons d’Homelas qu’un fonctionnaire

1 Texte dans Dupuy, p. 214-219, et Piruou, t. I, p. 246-258.

2 Voir plus bas, p. 342-350.

3 RENAN, Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 374, qui ajoute ; «On peut croire que ce dernier eut trés peu de part dans la rédaction des piéces qui portent le nom de deux Guillaumes. » Et rien ne permet de lui en attribuer d’autres.

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de second ordre, dont les archives permettent tout juste d’établir le curriculum vitae}.

Au total, on ne voit aucune raison pour que la théologie entrat dans les préoccupations immédiates des conseillers ou collaborateurs de Philippe le Bel. Il était réservé 4 de plus modestes de la mettre au service de la cause royale, cependant que d’autres en faisaient un rempart pour le droit de la papauté.

Une douzaine de ces publications contradictoires nous sont parvenues, dont quelques-unes sont de simples libelles, tandis que trois au moins prennent déja l’ampleur de véritables traités. Toutes doivent leur origine au conflit déchainé entre le pape et la cour de France; mais, comme on n’a guére pour les dater que les données de la critique interne, il est souvent difficile d’en fixer la place exacte dans la série des événements.

Méme leur dépendance relative ne saurait étre affirmée qu’avec une certaine discrétion. I] est incontestable que ces divers écrits se partagent en familles, sinon en écoles, dont chacune exploite un semblable dossier d’objections ou d’arguments. Encore faut-il ne pas perdre de vue que ces idées étaient dans l’air et que la controverse dut amener plusieurs maitres a les introduire dans leur enseignement. II n’est donc pas sir qu'il faille en faire coincider l’apparition historique avec le témoignage littéraire qui nous en est resté. Deux auteurs qui se ressemblent peuvent bien étre tributaires d’une source commune et tel traité qui parait en réfuter un autre, quand toute mention directe fait défaut, s’adressait peut-étre a quelque prototype, écrit ou oral, aujourd’hui perdu.

Sous le bénéfice de ces réserves, voici comment peuvent s’établir les grandes lignes d’un classement approximatif.

Dans |’état actuel de nos sources, il semble que l’attaque soit venue des partisans du roi. La plus ancienne trace en

1 Ch.-V. Lanctots, Pons d’ Aumelas, dans Bibliotheque de l’Ecole des Chartes, t. LIT, 1891, p. 259-264 et 673-676.

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