‹ le problem de l;eglise et de l'etatChapitre 20 sur 69 · AUTOUR DE LA BULLE « CLERICIS LAICOS · texte numérisé non relu

AUTOUR DE LA BULLE « CLERICIS LAICOS

promulgata. Ce qui n’empéche pas qu’elle puisse recevoir novam declaracionem per iura praecedentia !. Lui-méme fait voir, en conséquence, qu’elle ne lése pas les droits des patrons — privilége d’ailleurs révocable — qu’elle respecte les obligations féodales ordinaires, mais n’admet pas les autres. II n’accepte pas que |’Eglise soit imposable, méme pour la réfection des routes et des ponts.

On voit si l’auteur va loin dans l’affirmation des immunités ecclésiastiques; mais il est remarquable que, pour sauver les applications qui lui sont chéres, il insiste sur la prééminence du pouvoir spirituel qui en est le principe. Cette petite dissertation au ton assez vif, au style sec et nerveux, dénote la main d’un juriste, épris sans doute des droits pontificaux, mais déja capable de les éclairer par d’heureuses distinctions. Son théme et sa marche générale étant assez conformes au Dialogue, il semble naturel de les replacer a la méme époque ?. On aurait ainsi comme les premiers manifestes des deux groupes opposés. qui se constituérent aussit6t que les revendications pontificales firent éclater dans toute son ampleur le conflit créé par la bulle Clericis laicos.

Une note manuscrite, signalée encore par R. Scholz, tend a confirmer ces inductions.

Le méme manuscrit lat. 4364 contient le précédent traiteé. et le commencement du Tractatus seu libellus de clerico et milite. Entre les deux se trouve une sorte de bordereau, d’aprés lequel ces deux ceuvres seraient issues de la curie romaine et dignes, Vune et lautre, de retenir l’attention de la cour *, L’auteur ne se nomme pas; mais c’est évidemment un contemporain, puisqu’il critique 4 son tour vivement les actes récents de la politique

1Jbid., p. 479 et 481.

2 La date qui paraitrait «la plus naturelle » 4 R. ScHo1z est celle de 1296- 1297; mais les rapports de l’opuscule avec la bulle Unam Sanctam et les données générales de l’histoire le font pencher pour 1302 (Die Publizistik, p. 169-170).

3 Texte dans ScHOLZ, p. 484-485. Cfr p. 166 et 339-340. En voici le début : «Hic tractatus in curia romana dicitur factus et quidam alius maior, qui intitulatur... de clerico et milite. »

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pontificale et souhaite que le roi se mette aussitét en garde contre la menace de cet empiétement. Aussi toutes ses préférences vont-elles au Dialogue, ot il assure qu’on trouvera responsiones contra hoc et contra constitutionem de novo bullatam, continentem imperatores, reges, duces, comites et omnes catholicos barones teneri servare constitutiones papales super temporalibus factas et faciendas.

Cette constitutio de novo bullata ainsi décrite ne peut étre que la bulle Ausculta fil. D’ot cette note pourrait passer pour le rapport sommaire de quelque secrétaire inconnu, transcrivant et caractérisant 4 l’adresse d’une autorité supérieure deux documents capables de |’éclairer sur les divers aspects de la controverse naissante. Puisque tous les deux sont dits venir de la curie, ne seraient-ils pas la preuve de l’agitation qui se produisit, a Rome méme, dés l’apparitioa — ou peut-étre méme dés la préparation — de la nouvelle constitution pontificale, et des tendances contradictoires qui s’y faisaient jour?

Quoi qu’il en soit de cette hypothése, il est certain que, dés le début de 1302, nos deux traités étaient connus en France et déja rapprochés comme propres a se contrebalancer l’un l’autre. Un chevalier teinté de théologie et armé d’une plume experte a la satire s’était fait contre le pape le défenseur de la société laique. Moins habile écrivain, mais logicien plus vigoureux et plus érudit, un théologien intransigeant doublé d’un canoniste subtil avait entrepris de lui fermer la bouche en affrmant l’absolue autorité de l’Eglise et de ses droits. Les deux opuscules ont d’ailleurs ceci de commun qu’ils retiennent surtout les aspects pratiques de la question, tandis que le principe qu’elle implique, sans étre entiérement méconnu, n’y est guére traité qu’en passant. Encore un trait de vraisemblance qui invite a en chercher l’origine dans ces milieux du haut gouvernement ot la pensée eut toujours moins d’importance que l’action. Mais par 1a éclate aussi leur caractére relativement archaique et leur moindre valeur en comparaison des ceuvres qui suivent, ot la discussion va porter sur le probléme spéculatif du spirituel et du temporel.

Ici encore il semble que la priorité ait appartenu aux adversaires des revendications pontificales, puisque, nous le verrons bientét, les apologistes de la papauté manifestent l’intention de se défendre. Deux spécimens en sont connus depuis longtemps. L’un est cette Quaestio in utramque partem + qui, jusqu’au milieu du x1x® siécle, s’était, on ne sait pour quel motif, fourvoyée sous le nom de Gilles de Rome. Elle est unanimement enlevée aujourd’hui a celui que tout le monde reconnait comme le plus éminent docteur du groupe ultramontain, mais sans que rien permette d’en identifier l’auteur ?.

En revanche, on en peut suffisamment préciser la date. Tous les manuscrits de la Quaestio placent en téte de son texte la fausse bulle Deum time et la riposte de Philippe le Bel. Ce n’est pas seulement une maniére d’en indiquer le Jleit-motiv : il est permis d’y voir une indication de la circonstance qui la fit naitre.

I] serait sans doute excessif d’y chercher, avec R. Scholz, une consultation improvisée au sujet de la bulle Ausculta fili et une préparation de la réponse a y faire, plus encore d’insinuer que le rédacteur de ce mémoire pourrait bien étre le méme qui fabriqua les deux faux documents %. Rien n’autorise de semblables précisions. L’auteur est un théologien philosophe, dont la place serait 4 chercher plutét dans les milieux universitaires que dans les bureaux de la chancellerie. Son indifférence aux problémes pratiques et la modération dont il fait preuve, dans les idées aussi bien que dans le ton, sont aux antipodes de 1’état d’esprit perfide et passionné qui inspira la manceuvre des conseillers royaux. Par rapport aux falsifications officielles, si

1'Texte dans Gotpast, Monarchia, t. Il, p. 96-107 (qui l’attribue a Gilles de Rome). Voir ScHOLZ, p. 224-251.

2 Par une évidente distraction, quelques historiens ont voulu en faire honneur 4 Raoul de Presles : par exemple, F, LAurENT, L’Fglise et Etat, p. 313. Celui-ci n’en fut, comme on le verra plus loin (p. 137-138), que le traducteur.

3 SCHOLZ, p. 229.

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vraiment il les a connues, l’auteur de la Quaestio aurait été plutét victime, en ce sens du moins qu’il y trouva une amorce 4 ses réflexions. Son exemple est la preuve de I’émotion que les affaires politiques commengaient 4 exciter dans les cercles intellectuels.

C’est par erreur que l’on a voulu reculer cette dissertation jusqu’a l’époque de Louis de Baviére?. Elle donne comme récente, diebus nostris, la canonisation de saint Louis (1297) et de méme la publication du Sexte (3 mars 1298) : tous indices qui nous ramenent au temps de Philippe le Bel et sont parfaitement compatibles avec les raisons d’ordre extrinséque qui font envisager avec assurance la date du printemps 1302, dans les premiers remous causés en France par la bulle Ausculta filt.

Nettes et froides, les premieres lignes jettent aussitét le lecteur in medias res. Elles suffisent a révéler la maniére didactique ‘du professeur,en méme temps qu’a définir le cas d’actualité qu’il se propose de débattre.

« Quaestio est utrum dignitas Pontificalis et Imperialis sive Regalis sint duae potestates distinctae ad invicem. Et hoc est quaerere utrum Summus Pontifex plenam iurisdictionem et ordinariam potestatem

habeat tam in temporalibus quam in spiritualibus, ita quod omnes principes temporales subsint ei quantum ad temporalia ?. »

Aprés ce début qui pose clairement le probléme, l’auteur énonce sa propre thése : il veut prouver que les deux pouvoirs sont distincts et que le pape n’a pas d’empire sur le temporel. Ce qu’il établit sommairement au moyen de la philosophie, de la théologie, du droit canonique et du droit civil. Suit un développement en cinq articles, d’ou il appert que les deux pouvoirs viennent de Dieu, qu’ils sont essentiellement distincts

1 Hypothése émise dans S. Riezier, Die literarischen Widersacher der Pépste, p. 141-142, et reprise dans ScapuTo, Stato e Chiesa, p. 98, qui prononce, lui aussi, le nom de Raoul de Presles. Réfutation décisive par E. SCHEFFER- Borcuorst, dans Jender Literaturzeitung, 1874, p. 672-675 (article réimprimé dans Gesammelte Schriften, Berlin, 1905, t. II, p. 312-313), dont les arguments et les conclusions se retrouvent dans SCHOLZ, p. 225-228.

2 Go.tpastT, t. II, p. 96.

et que l’autorité ordinaire de l’Eglise se borne a lordre spirituel.

L’auteur insiste en particulier sur le cas du roi de France : «A solo Deo immediate tenet et possidet regnum suum, ita quod

non ab homine quoquam; a vicario vero Christi non tenet, nec in quantum homo, nec in quantum Christi vicarius 1. »

Son patriotisme est fier de pouvoir déclarer que les « Frangais ne furent jamais soumis 4 personne » et sa dévotion lui permet de voir l’indépendance royale garantie par l’origine divine du sacre, unctio sacra missa divinitus, et les miracles, aperta miracula, qui l’accompagnent. Puis il confirme sa thése en réfutant les principaux arguments des adversaires. Le tout en peu de mots — car il se préoccupe d’étre court, causa brevitatis — et avec toutes les réserves qui conviennent en matiére disputée :

«Omnia premissa et singula dicta sunt sine preiudicio sententie melioris, opinando tantum non sententiando ?. »

Par cette circonspection qui n’exclut en rien la fermeté, par la méthode qui préside a son exposition, par sa forme claire et concise, cet opuscule a tous les caractéres d’une discussion théologique et peut donner une idée du travail d’analyse qui commengait 4 se faire dans les écoles sur les principes impliqués dans le conflit.

C’est un peu dans le méme genre que se classe une autre Quaestio de potestate papae, plus ordinairement désignée, d’aprés son incipit, sous le nom de Rex pacificus *. Aussi fut-elle souvent confondue avec la précédente. Plusieurs historiens ont voulu Vattribuer 4 Pierre Dubois; mais aucune raison décisive ne permet de lever l’anonymat qu’elle garde dans les manuscrits. Rien n’indique non plus que ce texte ait été, comme I’a cru Du Boulay, la réponse fournie au roi par l'Université de Paris au sujet de la bulle Unam Sanctam*. Sa forme argumentative

1 [bid., p. 102.

2 Ibid., p. 107.

% Texte dans Dupuy, p. 663-683. Voir sur ce traité R. SCHOLZ, p. 252-274. 4Sur la question d’auteur, voir SCHOLZ, p. 254-258.

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et la véhémence du ton commandent plutét d’y voir une ceuvre privée. Comme la Quaestio in utramque partem semble y étre utilisée, on peut croire qu’elle est sortie des mémes milieux et des mémes circonstances.

On voit cependant que l’auteur écrit déja en pleine controverse. Il pose la question dans les termes mémes de la fausse bulle Deum time, mais sans aucun souci des précisions qu’y ajoutait le précédent traité :

« Quaeritur utrum Papa sit dominus omnium, tam in spiritualibus quam in temporalibus, ita quod habeat utramque iurisdictionem }. »

Et il y sait des réponses aussi nombreuses que peu uniformes : Circa quaestionem istam multi multa et diversi diversa senserunt *. Il est vrai qu’il va chercher la thése pontificale chez |’ Hostiensis 3; mais il sait également des contemporains, his diebus, pour qui refuser au pape le pouvoir sur le temporel serait tomber dans Vhérésie. La crainte d’encourir ce reproche ne l’empéche pas de s’élever contre eux.

Son exposition a été fort justement donnée comme un modeéle de la disputatio telle que l’avait élaborée le génie dialectique de Pécole. La Quaestio in utramque partem n’est, en somme, qu’une thése méthodiquement conduite, suivie de la classique discussion des objections. Celle-ci est d’une composition autrement savante. Elle commence par exposer largement l'état de la question, en alignant d’une part dix-sept arguments favorables a la suprématie temporelle du pape, puis en leur opposant seize arguments contraires *. La-dessus l’auteur procéde 4 la decisio quaestionis. Une série de principes philosophiques et juridiques fortement enchainés laméne a conclure nettement contre les prétentions pontificales :

« Ex praemissis omnibus colligitur evidenter quod Papa non est

1 Dupuy, p. 664.

2 Ibid., p. 669.

3 Voir plus haut, p. 56-57.

4Plusieurs de ces arguments se retrouvent en termes semblables et suivant le méme ordre dans la Quaestio in utramque partem (SCHOLZ, p. 258-259).

super omnes christianos superior dominus in temporalibus. Unde argumenta omnia istud concludentia concedenda sunt }. »

Il ne lui reste plus qu’a reprendre les arguments énumérés en premier lieu pour leur opposer 4 chacun une réponse tirée des principes établis dans la thése. C’est la marche bien connue de saint Thomas, mais qui se développe ici avec une ampleur dont le moyen Age fournirait sans doute peu d’exemples et donne l’impression d’une vigueur au-dessus du commun.

Le fond n’est pas moins remarquable en son genre. Non content d’enseigner la distinction des pouvoirs, l’auteur proclame l’impertinentia de ’Eglise en matiére temporelle et que tous les avantages qu’elle y posséde lui sont accordés par l’Etat, que les souverains, au contraire, les rois de France en particulier, ont ius summae superioritatis in regno suo. Comme conséquence, il ne manque pas de signaler qu’au roi appartient le droit de régale et la nomination aux bénéfices vacants. II abandonne au surplus le cas de l’empereur, qui est nommé par élection et confirmé par le pape; mais l’indépendance du roi de France lui parait absolument sacrée. Régalisme et nationalisme sont les notes distinctives du Rex pacificus, qui rappelle a certains égards le Dialogue entre un clerc et un chevalier.

On a remarqué aussi avec raison que son information et son argumentation ont surtout un caractére juridique: il parle quelque part des theologi doctores sur le ton de quelqu’un qui ne se range pas dans cette catégorie 3. Tandis que la Quaestio in utramque partem est d’un théologien qui n’ignore pas le droit, celle-ci est d’un juriste qui ne dédaigne pas le concours subsidiaire de la théologie. Il semble que |’auteur soit un laique, imprégné des maximes légistes, et peut-étre non sans attaches avec les milieux officiels. Jamais, en tout cas, la politique de Philippe le Bel ne rencontra de meilleur théoricien.

Ces deux traités, 4 la fois si semblables et si différents, jouirent

1 Dupuy, p. 676.

2 Ibid., p. 675.

3 Ibid., p. 676.

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dans la suite d’un grand crédit. Raoul de Presles en fit une traduction francaise ! pour le roi Charles V et le Rex pacificus est passé largement dans le Songe du Vergier*: succés qu’ils durent certainement a la perfection technique de la forme non moins qu’aux tendances du fond. Les hommes d’Etat francais y crurent trouver le bréviaire doctrinal dont ils avaient besoin 3,

Autour des positions pontificales ainsi attaquées ne manquérent pas les défenseurs. Celui qui parait le premier en date vient 4 peine d’étre découvert.

Henri de Crémone n’avait pas encore de mention dans l’histoire, il ya vingt ans. Cependant les chroniques locales ont permis d’établir qu’il descendait de la noble famille des Casalorci, qui a tenu une grande situation dans la ville de Crémone au cours du moyen 4ge. Lui-méme était un doctor decretorum des plus distingués. Chanoine de son église natale et peut-étre de Bologne, il se transporta de bonne heure a Rome, ow sa science

1 La traduction de la Quaestio in utramque partem est publiée dans GOLDAsT, t. I, p. 39-57, précédée de cette dédicace : « Au commendement de tres hault et tres excellent Prince Charles par la grace de Dieu le Quint Roy de France de ce nom maistre Raoul de Praelles son petit serviteur, conseiller et maistre des requestes de son hostel translata cette petite euvre.» Vers la fin (p. 56), V’auteur renvoie a Ja «translation du livre qui sapelle Rex pacificus», lequel dit-il au prince, est « par devers vous ».

2 Voir K. Mutter, Ueber das Somnium Viridarit, dans Zeitschrift fiir Kirchenrecht, t. XIV, 1879, p. 140-147.

3 Un autre indice de leur importance est fourni par le fait que nos opuscules sont réunis, séparément ou tous ensemble, dans plusieurs manuscrits, avec d’autres piéces relatives au méme probléme. Voir ScHOLZ, p. 226-228, 252- 253. — Ainsi dans le ms. JJ. 28 des Archives Nationales 4 Paris, qui appartint 4 Pierre d’Etampes, secrétaire de Philippe le Bel: on y trouve la Quaestio in utramque partem a cété des principales bulles de Boniface VIII et des réponses officielles qu’elles provoquérent du cété francais. Une semblable collection du xv® siécle (Bibliothéque nationale, ms. lat. 15004) contient la Quaestio et le traité Rex pacificus, plus encore le traité de Jean de Paris dont il sera question plus loin. Le ms. lat. 12467, du xiv® s., les rapproche tous trois et y ajoute un fragment du Dialogue. Un autre manuscrit du xiv° siécle (Bibliothéque nationale, lat. 15690) juxtapose le Rex pactficus 4 Marsile de Padoue. L’abondance relative de ces copies anciennes prouve le prix qu’on attacha de bonne heure a ces divers ouvrages et ces rapprochements indiquent dans quel sens on les lisait. Double confirmation de l’intérét que leur porte aujourd’hui Vhistoire.

du droit parut surprenante et lui valut des jaloux!. A ce titre, il aurait été employé par Boniface VIII a la rédaction du Sexte, puis associé a diverses missions diplomatiques, 4 celle notamment qui vint intimer au roi de France la bulle Ausculta fil. Le 3 avril 1302, c’est a dire sans nul doute au lendemain de son retour, il fut promu évéque de Reggio, ot il mourut en 1312.

Or cette nomination, d’aprés le Memoriale potestatum Regienstum, fut la recompense de services insignes dans l’crdre théologique :

«Papa et multi cardinales eum cognoverant propter librum quem

fecit De Potentia Papae, probando ipsum esse Dominum in spiritualibus et temporalibus per totum mundum. »

Ce «livre », qui n’est, en réalité, qu’un tout petit opuscule, a été retrouvé dans deux manuscrits de la Bibliotheque nationale : il suffit a ranger Henri de Crémone en bonne place dans Vhistoire de la controverse 2. La comparaison des manuscrits montre que l’auteur en publia deux éditions: lune avant, Pautre aprés sa promotion a l’épiscopat. Celle-ci étant datée d’avril 1302, il s’ensuit que l’ouvrage remonte au commencement de cette année ou peut-étre a la fin de 1301. On a supposé que l’auteur l’apporta lui-méme dans son voyage en France : ce qui expliquerait qu’il y fat connu de bonne heure et que son texte y ait survécu.

Dés les premiéres lignes, il s’éleve en termes trés vifs contre ceux qui ont l’audace de contester au pape sa supréme dignité :

«Circa dignitatem papalem et potestatem quidam os ponentes in celum quedam falsa et sophistica notaverunt, digni lapidatione sicut

bestie montem tangentes (Exod., XIX, 13), dicentes papam non habere iurisdictionem in temporalibus per totum mundum. »

Il s’en prend surtout 4 ces «perfides Gibelins », qui, sans

1 Biographie dans ScHorz, p. 152-158. Le texte du Memoriale y est cité, p. 155, 0. 9.

2 Texte signalé dans FINKE, p. 166-170; édité dans SCHOLZ, p. 459-471. Notice littéraire et théologique, zbid., p. 158-165. L’auteur tend 4 lui attribuer également (p. 171-172), mais sans preuves suffisantes, la petite dissertation Non ponant laict.

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errer dans la doctrine, gui non directe contra fidem credunt, sont conduits par leurs tendances politiques 4 combattre la papauté. Ce qui prouve que l’auteur est particuli¢rement attentif aux choses de sa patrie. Mais il en connait aussi d’autres que heurtent les fermes revendications de Boniface VIII :

« Diebus nostris a Deo missus est, nolens, et bene, gloriam et honorem suum alteri dare, scilicet dominus Bonifacius..., propter que quidam

indigne tulerunt bonum opus, sicut malum habentes stomachum, et inde murmuraverunt. »

Ceux-la, parce qu’ils s’opposent a la doctrine qui lui est chére, sont coupables envers la foi: dicentes et credentes contra veritatem... male de fide sentiunt. Voila pourquoi il lui parait opportun de réagir contre cette erreur par une exposition claire de la vérité : necesse ergo videtur tali errori obviare et veritatem clare ponere. En quoi il a conscience de faire une ceuvre neuve non moins que nécessaire :

« Licet multi multa bona dixerint..., quia tamen ipsi doctores habue-

runt multa dicere, non potuerunt super hiis insistere, nec curaverunt quia non fuit qui opponeret }. »

Il n’y a aucune raison de contester a l’auteur le temoignage qu’il rend a Voriginalité de son effort. Si donc, en dehors des docteurs anciens dont il analyse bien l’insuffisance, quelques défenseurs de la papauté avaient déja surgi, Henri de Crémone ne les a pas connus et rien n’empéche de lui laisser 4 lui-méme le premier rang.

L’auteur s’adresse a tous ceux qui veulent réduire le pouvoir du pape a l’ordre spirituel, dicunt... papam non habere potestatem mist in spiritualibus, et se propose de les réfuter scripturis divinis, expositiontbus sanctorum, sacris constitutionibus, argumentis, rationibus et exemplis. Enumération qu’il ne faudrait pas prendre pour une division. Sa démonstration ne suit pas, en réalité, d’ordre bien apparent. Elle se raméne a une série d’arguments pris de tous les cétés, présentés sous une forme claire et vigoureuse, sans aucune préoccupation de littérature ni de philo-

1 Edit. ScHoiz, p. 459-460.

sophie. II réfute ensuite suivant la méme méthode les objections de ses adversaires. C’est le triomphe de cette méthode géométrique que l|’école avait mise en honneur.

Quelques passages patristiques pour lesquels il renvoie au bréviaire indiquent lintention d’atteindre surtout le clergé. Mais, en général, l’auteur exploite de préférence le droit canon, dont il manifeste une connaissance trés étendue. Et comme les canons sont « dictés par |’Esprit Saint », résister 4 cette preuve décisive c’est commettre le péché qui n’admet pas de pardon. C’est ainsi qu’il impose au nom de la foi la puissance la plus indéfinie du pape sur les choses temporelles et Vidée ne lui vient nulle part d’atténuer ce principe par le moindre essai de distinction. Par la maniére dont il pose et affirme le droit pontifical, Henri de Crémone avait réellement bien mérité du Saint-Siége. Au service de cette these d’autres mettront plus d’ampleur: personne n’y a déployé plus de force et de conviction.

Son opuscule ne -passa pas inapergu. II est cité nommément par Jean de Paris! et l’on a pu dire que son influence s’est exercée sur tous les écrivains, favorables ou hostiles a la papauté, qui sont venus dans la suite ?. Peut-étre son intransigeance a-t-elle déterminé Vopposition dont témoignent la Quaestio in utramque partem et le traité Rex pacificus. En tout cas, ces publications antagonistes marquent bien les positions prises de part et d’autre. II ne restait plus qu’a les fortifier suivant les régles de l’art : les grands docteurs vont y pourvoir en installant de vastes traités sur le terrain ainsi délimité par les polémistes du premier jour.

On peut s’attendre 4 y voir s’affronter les mémes théses.

1 Goxpast, t. II, p. 123 et 135. Le texte imprimé porte: « Fohannes de Cremona ». Mais tous les manuscrits, sauf un, écrivent: « Jlle de Cremona ». Voir SCHOLZ, p. 152-153, n. 1, et FINKE, p. 173, n. 1. Aucun doute ne saurait subsister sur l’identité de l’ouvrage et de l’auteur visés par Jean de Paris.

2 SCHOLZ, p. 164-165.

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Mais, par un phénoméne assez curieux, les cuvres vouces a la défense du droit pontifical étaient restées dans une ombre complete jusqu’au milieu du siécle dernier. Aujourd’hui encore, c’est tout juste si chacune d’elles a trouvé un éditeur. Elles sont néanmoins suffsamiment connues pour qu’on en puisse apprécier l’importance.

La plus considérable est due 4 un disciple de saint Thomas, qui fut l’une des plus brillantes personnalités du second age scolastique : Gilles de Rome ?. Il semble avoir appartenu a la famille des Colonna ?. Né vers 1246-1247, il entra — im aetate adolescentuli, d’aprés le B. Jourdain de Saxe — dans l’Ordre des Ermites de Saint-Augustin et fut envoyé faire ses études a Paris. C’est 1a qu’il suivit les legons du Docteur Angélique, dont il adopta et défendit avec ardeur les doctrines. Sa jeune gloire attira l’attention de Philippe le Hardi, qui lui confia l’éducation de son fils, le futur Philippe le Bel. A l’intention. de son royal éléve, Gilles écrivit le De regimine principum, qui. compte parmi les ceuvres les plus lues du moyen Age. Mais l’aversion de l’évéque Etienne Tempier pour le thomisme retarda son doctorat jusqu’en 1287.

A partir de ce moment, il apparait comme un des théologiens les plus réputés de la Faculté de Paris. Le chapitre général des Augustins tenu a Florence cette année-la, constatant que la science de Fr. Gilles éclaire déja le monde, venerabilis fratris Aegidu doctrina mundum illustrat, impose a tous ses membres de suivre positiones et sententias scriptas et scribendas predicti

1 Etude biographique par F. Layarp, dans Histoire littéraire de la France, t. XXX, p. 421-666. Cette monographie érudite a inspiré tous les écrivains subséquents. Voir FEreT, La Faculté de théologie de Paris, t. Ill, p. 459-475, et N. Mattiox1, Studio critico sopra Egidio Romano, dans Antologia agostiniana, t. I, Rome, 1896. A lire aussi P. MANDONNET, O. P., La carriére scolaire de Gilles de Rome, dans Revue des sciences philosophiques et théologiques, t. IV,

2 Cette parenté a été pourtant mise en doute; voir A. Dyrorr, Aegidius von Colonna ? Aegidius Corrigiatus 2? dans Philosophisches Jahrbuch, t. XX XVIII, 1925, p. 18-25. Pour le distinguer de Villustre tribu romaine, déja G. L. Peruci (dl De regimine christiano, Rome, 1914-1915, Introd., p. vil) proposait de V’appeler : Gilles della Colonna.

magistri. Plus tard, il recut dans l’école le surnom de Doctor fundatissimus. A ces années fécondes d’enseignement doivent remonter ses nombreux ouvrages, pour la plupart inédits, qui embrassent tout le champ de la dialectique et de la philosophie, de l’Ecriture Sainte et de la théologie 1.

En 1292, il fut élu «par acclamation » supérieur général de son Ordre. Trois ans aprés, la commune faveur de Philippe le Bel et de Boniface VII l’appelait sur le siége archiépiscopal de Bourges, alors un des plus importants de France. C’est a ce titre qu’il fut mélé a la politique religieuse du temps. Son attachement pour le roi, dont il avait été le précepteur, ne l’empécha pas de prendre le parti du pape et Gilles fut un des rares évéques francais qui prirent part au concile romain de 1302. La mort de Boniface VIII lui permit de rentrer en grace auprés de Philippe le Bel. A partir de 1304, on le retrouve sur son si¢ge : il mourut a Avignon le 23 décembre 1316.

Sa mémoire a suivi la fortune de son ceuvre littéraire. Aussitdt que Goldast eut édité sous son nom la Quaestio in utramque partem, Gilles de Rome passa communément pour un partisan de Philippe le Bel et rien ne paraissait plus naturel chez un descendant des Colonna. Quelques annalistes de son Ordre dénongaient bien cette attribution comme fausse et signalaient dans les fonds manuscrits de diverses bibliothéques monastiques un traité d’un tout autre ton *. Mais leur voix resta sans écho ® jusqu’au jour ot un érudit frangais, qui a beaucoup fait pour rendre a notre époque la connaissance du moyen 4ge, vint révéler au public ce défenseur méconnu de la papaute.

1 Voir Meruin, dans Dict. théol. cath., t. VI, c. 1361-1365. — Un des plus connus est son commentaire sur les trois premiers livres des Sentences. Nous avons déja signalé plus haut (p. 111) son De renunciatione Papae, qui le classait parmi les défenseurs de Boniface VIII.

2 GaNnDOLFO, Dissertatio historica de... Augustinianis scriptoribus, Rome, 1704, p- 33: «...Libri tres De potestate ecclesiastica in uno volumine. Qui libri necessario impressioni tradendi sunt, ut melius ostendatur falsitas libri editi a Goldasto. » Malheureusement cette impression devait tarder encore deux siécles.

3 Méme chez les Augustins, on finissait par se rallier a la tradition erronée de Goldast. Voir Ossincrr, Bibliotheca Augustiniana, Ingolstadt et Augsbourg,

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En 1858, Charles Jourdain découvrait le De ecclestastica potestate dans le manuscrit latin n. 4229 de la Bibliotheque nationale et signalait aussitét l’intérét de cet ouvrage, « resté inédit, malgré son mérite incontestable, tandis que des productions beaucoup moins savantes obtenaient les honneurs de la publicité », Il en montrait la richesse en donnant une analyse substantielle de son contenu et en reproduisant l’intitulé des trente-six chapitres qui en forment les trois parties. On se trouvait donc en présence d’un traité complet, a la fois étendu et méthodique en dépit d’ «assez fréquentes répétitions », ou les droits du Souverain Pontife se développaient avec une «inflexible rigueur », «Si d’autres sont allés aussi loin... dans la déduction des prérogatives temporelles du Saint-Siege, certainement personne n’a poussé plus avant.» Il ne s’agissait donc plus d’imputer a Gilles de Rome la Quaestio in utramque partem. L’auteur, au contraire, signalait entre son traité authentique et la bulle Unam Sanctam de telles coincidences dans les idées et les expressions qu’il croyait devoir suggérer, a titre de « conjecture », d’y reconnaitre la méme main 1.

Depuis ces pages révélatrices, Gilles de Rome est inscrit dans l’histoire comme un des théoriciens les plus résolus de la suprématie spirituelle et temporelle des papes. Parmi tous les noms de théologiens que le conflit de Boniface VIII et de Philippe le Bel a mis en évidence, le sien est sans contredit le plus grand °.

Le De ecclesiastica potestate est dédié 4 Boniface VIII, avec toute la pompe d’usage, par « Frére Gilles, son humble créature, archevéque de Bourges » 5. Comme il vise des théologiens qui

1 Ch. JourDAIN, Un ouvrage inédit de Gilles de Rome, p. 3-26.

* Voir Kraus, Aegidius von Rom, dans Oesterr. Vierteljahresschrift fiir kath. Theologie, t. 1, 1862, p. 1-33, et SCHOLZ, p. 46-129. — L’ouvrage cependant est 4 peine publié. Deux érudits italiens, MM. Oxiia et Borriro, ont imprimé un manuscrit de Florence sous ce titre : Un trattato inedito di Egidio Colonna, Florence, 1908, gr. in 8° de Lxxx1-171 p. Le texte en est d’ailleurs trés fautif et littéralement indéchiffrable par endroits. R. ScHoLz en annonce depuis longtemps une édition critique qui n’a pas encore paru.

* Mais rien n’autorise 4 dire qu’il ait été écrit « probabilmente per urgente commuissione di papa Bonifacio» (OxiL1A, ibid., Introduction, p. Lxxvu1).

professent l’origine immédiatement divine des deux pouvoirs !, il n’appartient pas 4 la phase initiale de la controverse. D’autre part, comme il offre des ressemblances évidentes avec la bulle Unam Sanctam et qu'il ne cite d’ailleurs pas ce document qui allait si bien a sa thése, on a tout lieu de croire qu’il lui est antérieur *. Les derniers mots de la conclusion sont calqués sur le début de la fausse bulle de 1302:

« Finem ergo loquendi omnes pariter audiamus : Ecclesiam time et mandata eius observa %. »

Encore une circonstance quine saurait étre fortuite. On a supposé que les légistes frangais ont eu l’art de plagier les formules d’un adversaire illustre *. Hypothése trop subtile pour n’étre pas invraisemblable. Il est bien plus naturel de croire que lauteur ait voulu faire allusion 4 un texte déja célébre. Dans les deux cas, tout nous raméne a placer son écrit vers les premiers mois de 1302. L’archevéque de Bourges se trouvait alors a la curie : on concoit qu’il ait pris la plume pour défendre les droits du Saint-Siége. Mais, comme sa thése était loin d’étre populaire en France, on comprend aussi que l’ouvrage n/ait pas eu tout le retentissement qu’il aurait mérité et qu’il ait fini par sombrer dans |’oubli. Son incontestable valeur se double pour nous aujourd’hui de l’attrait qui s’attache toujours a une

résurrection.

En méme temps que Gilles de Rome, ressuscitait un de ses contemporains et fréres en religion, Jacques de Viterbe *. Il appartenait 4 la famille des Capocci® et semble étre né vers 1260. Entré jeune au couvent des Augustins de sa ville natale, il avait étudié 4 Paris, probablement a l’école de Gilles. A partir de 1293, il y enseigne lui-méme avec grand succés. En

TI, 5, p. 45.

2 Voir appendice II, p. 394-404.

Sel 2.0 ens 07s

4 ScHOLZ, p. 128.

5 Voir B. Hauréau, dans Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 45-64, et ARQUILLIERE, dans Dict. théol. cath., t. VIII, c. 305-309.

6 Généalogie contestée par U. Mariani, dans I] Giornale dantesco, 1924, p.11.9

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1300, les besoins de son Ordre l’appellent 4 Naples, ot il se lie d’amitié avec le roi Charles II. Sur le désir de celui-ci, Boniface VIII le nommait archevéque de Bénévent le 3 septembre 1302 et, quelques mois aprés, archevéque de Naples. Il y mourut vers la fin de 1307, laissant une haute réputation de science et de sainteté.

On l’a surnommé le « Docteur spéculatif »1. Ses ouvrages indiquent, en effet, une grande culture philosophique : ils sont encore inédits et plusieurs, au dire de ses anciens biographes, avaient été déja démarqués par de trop peu scrupuleux admirateurs.

Celui qui nous intéresse ici est un traité De regimine christiano, qui développe le méme theme que le De ecclestastica potestate *.

L’auteur déclare l’avoir entrepris sous le coup de la « dévotion filiale » qui l’anime «a V’égard de notre sainte mére l’Eglise et du siége apostolique ». Il le dédie a Boniface VIII comme au regum terrae sacer princeps, a cause de la prudence et du zéle qu’il déploie ad libertatem ecclesiastict regiminis et exaltationem catholicae veritatis. De telles paroles sont un programme. Elles disent suffisamment que Jacques de Viterbe, autant que Gilles de Rome, entend s’attacher a maintenir les droits suprémes de la papaute.

1 Les anciennes listes lui donnent le titre de «Doctor gratiosus». Voir EuRLe, Die Ehrentitel der scholastischen Lehrer des Mittelalters, dans les Sitzungsberichte der Bayerischen Akademie der Wissenschaften, Philos.-philolog. und histor. Klasse, 1919, Abh. 1x, p. 38, 42, 44, 48, 54.

2 L’ouvrage se trouve conservé dans un petit nombre de manuscrits des Xive et xv® siécles : 4 Paris, dans les mss. lat. 4046 et 4229 de la Bibliothéque nationale, dans ce dernier 4 la suite précisément du traité de Gilles de Rome; a Rome, sans parler de copies modernes, dans le Cod. 130 de la Bibliothéque Angélique, également 4 la suite du De ecclesiastica potestate. — Ce dernier texte a été édité par G. L. Peruci, I] De regimine christiano di Giacomo Capocci Viterbese, in 8° de xLvi-203 p., Rome, tipografia Universo, 1914-1915. Mais cette édition, qui contient d’ailleurs pas mal de fautes, semble étre restée totalement inapercue. Entre autres renseignements utiles, on y trouve publiée pour la premiére fois (Introd., p. xxxviI-xLv1), d’aprés le Cod. lat. 3212 de la Biblioteca Casanatense (xvi1° s.), une notice historique et bibliographique sur Jacques de Viterbe, due a la plume d’un Augustin anonyme, qui compléte sur quelques points les précédentes.

Dans cette méme dédicace, l’auteur s’intitule seulement theologicae facultatis professor: c’est dire qu’il écrivit avant d’étre promu au siége metropolitain de Bénévent. Comme d’ailleurs, bien que sans le nommer, en beaucoup d’endroits il s’inspire visiblement de Gilles, son ceuvre doit remonter au milieu de lannée 1302. On la sent écrite en pleine controverse. Lui-méme parle des contradicteurs qui diminuent les prérogatives du Saint-Siege, @ quorum vaniloquio sancte Sedis Apostolice... obscuratur gloria, deprimitur excellentia et minoratur potentia, de ces esprits mal faits qui testium veritatis dicta vel non capiunt, vel minus recte intelligunt, vel inordinata voluntate invertere et ad sensum suum trahere satagunt 1.

C’est donc plus que jamais l’heure pour les docteurs de défendre la vérité. I] en connait qui l’ont précédé dans cette voie 2; mais la tache lui parait assez importante pour tenter Yeffort de plusieurs: nec est supervacuum hoc a pluribus fieri. Sa contribution personnelle fut si loin d’étre superflue qu’elle devait, plus que toute autre, étre exploitée par les apologistes postérieurs de la suprématie pontificale 3 et remarquée par ses

1 JACQUES DE VITERBE, De regimine christiano, Prologue, 3-4 (Ms. lat. 4229, fol. 597; édit. PERuGI, p. 6).

2 Allusion sans doute a Gilles de Rome, qu’il utilise notoirement. On ne peut donc pas donner le De regimine christiano comme « il primo trattato terribilmente clericale che apre la lotta e provoca la reazione laica ». V. T. CoGLIANI, Giacomo Capocci e Guglielmo de Villana, dans Rivista d'Italia, 1909, t. II, p. 437. Cfr p. 452, ot l’auteur reconnait lVantériorité de Gilles.

3 Le traité de Jacques fut largement remployé, sous Jean XXII, en méme temps que celui de Gilles, par Alexandre de Saint-Elpide. Alvarez Pelayo a fait mieux encore, puisque le De regimine christiano est inséré in extenso, sauf que Vordre des deux livres y est renversé, dans son célébre De planctu Ecclesiae, 1, art. 51-59 = lib. II; art. 61-63 = lib. I. Voir Scuouz, p. 151, et, pour le détail, H. BayLaENpDER, Alvaro Pelayo, Aschaffenbourg, 1910, p. 32-33. — On remarquera aussi le fait que, dans le ms lat. 4229 de la Bibliothéque nationale, qui date du xiv siécle, le traité de Jacques est réuni a celui de Gilles de Rome et 4 l’opuscule déja cité de Henri de Crémone. C’était déja comme une Bibliotheca pontificia en miniature, qui est en tout cas l’équivalent, du cété ecclésiastique, des dossiers signalés plus haut (p. 138) que constituaient du leur les partisans du pouvoir royal. Dans le méme sens, le Cod. 130 de la Bibliotheque Angélique (xv° s.) rapproche l’ceuvre des deux Augustins ; voir PEruG1, I/ De regimine christiano, Introd., p. xxxvi. De toutes facons, il n’est pas exact de parler avec l’auteur (ibid., p. xxxv) de «l’abandon apparent » dans lequel serait tombé cet ouvrage.

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adversaires 1. Pour nous aujourd’hui elle balance en intérét celle de ses plus illustres devanciers.

Au moment ot la lutte se faisait le plus apre entre le Saint- Siége et la France, Gilles de Rome et Jacques de Viterbe eurent a coeur de se faire les interprétes du droit pontifical le plus absolu. D’autres avaient déja posé les principes : ils surent en

tirer un systeme.

Une réaction des plus naturelles allait faire naitre aussitét le systéme opposé, dont le principal représentant fut le dominicain Jean de Paris.

Sa vie n’est pas trés connue ”. Il s’appelait Jean Quidort ou Lesourd (Dormiens, De Soardis) et ne doit pas étre confondu avec un autre Dominicain, Jean Pointlane (Pungensasinum), nommé aussi Jean de Paris, et qui appartient au commencement du xe siécle. On le voit apparaitre pour la premiére fois comme bachelier-és-arts dans un acte universitaire du 6 aoitt 1290: ce qui suppose qu'il avait alors au moins vingt et un ans. Il entra plus tard dans Ordre dominicain et s’adonna aux études théologiques, ot il se fit remarquer par une grande ardeur 4 défendre les doctrines de saint Thomas. En 1303, il compte parmi les Fratres celebriores de |’Ordre et il conquiert sa licence en 1304. On connait de lui un commentaire des Sentences, un traité De Antechristo, écrit contre Arnaud de Villeneuve, et autres opuscules divers. Une théorie spéciale sur la transsubstantiation lui attira un procés qu’il perdit devant Vofficialité de Paris (1305) et entreprit de gagner devant le pape Clément V. La mort le surprit prématurément 4 Bordeaux, le 22 septembre 1306, au cours de ces négociations.

Non moins attentif aux questions du jour qu’aux problémes

1 Dans le Songe du Vergier, 1,77 (Goupast, t. 1, p. 83-84), Jacques de Viterbe est une des autorités du « clerc », qui cite de lui un long passage de ses Quaestiones quodlibetales encore inédites.

* Notice par F. Layarp, dans Histoire littéraire de la France, t. XXV, p. 244- 266. Voir également SCHOLZ, p. 275-286; FRET, p. 373-379, et mieux, tout dernigrement, M. GRABMANN, Studien zu Johannes Quidort von Paris, dans les Sitzungsberichte de ’ Académie de Baviére, Munich, 1922.

classiques de l’école, il prit part 4 la grande querelle ecclésiastique par un important traité De potestate regia et papal}. Il y parle de Boniface VIII en termes qui le supposent encore vivant, sans d’ailleurs jamais citer, pas plus que ses prédécesseurs, la bulle Unam Sanctam. Au contraire, il nomme, pour Yattaquer, «celui de Crémone», qu’il ne semble pas encore connaitre comme évéque de Reggio. Par ailleurs, il vise assez clairement Gilles de Rome et son école, quand il parle de «grands personnages qui s’appuient sur la philosophie de Yunité pour attribuer a l’Eglise les deux glaives»: ... propter aliquos magnos qui propter unitatem ecclesiasticae hierarchiae nituntur ostendere papam habere utrumque gladium*. Tous ces traits réunis permettent de situer également son ceuvre au cours, plus exactement vers la fin, de cette année 1302, que nous avons déja vue si féconde pour la controverse.

Jean de Paris y fait figure d’indépendant, plus soucieux de servir des principes que de s’inféoder a un parti. II se propose de tenir une voie moyenne entre les extrémes. D’une part, les Vaudois prétendent interdire 4 l’Eglise, au nom de l’esprit chrétien, toute action sur le temporel ; a l’extrémité opposée, «certains modernes » veulent que le dominium in temporalibus soit pour le pape une conséquence nécessaire de sa fonction spirituelle. Contre eux il établira que ce dominium n’est ni contradictoire ni essentiel 4 l’Eglise, mais qu’il peut lui convenir ex concessione et permissione principum. Thése contestable peut-étre a certains égards, mais qui dénote un effort sincére de conciliation et que l’auteur, au demeurant, n’avance que sous le bénéfice des plus formelles réserves :

«Protestor autem quod nihil intendo dicere cum assertione aliqua contra fidem, nec contra bonos mores vel sanam doctrinam, personae

vel status Summi Pontificis reverentiam. Et si aliquid occurrerit inter

dicta vel dicenda principaliter vel incidenter, volo pro non dicto haberi °. »

1 Texte dans Goxpast, t. II, p. 108-147. Etude doctrinale dans FINKE, Pp. 170-177; analyse dans SCHOLZ, p. 286-333.

2 JEAN DE Paris, De potestate regia et papali, 19 (GOLDAST, p. 134).

3 Prologue, dans GOLDAST, p. 109.

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La démonstration qui suit est bien charpentée et suffisamment méthodique dans l’ensemble, malgré quelques digressions, pour former une synthése comparable 4 celles qu’avait inspirées l’apologie du droit pontifical. Jean de Paris est un théologien qu’on peut opposer, pour la tendance et l’importance de sa pensée, aux Gilles de Rome et aux Jacques de Viterbe. Leur influence 4 tous a dépassé leur époque. Si, plus tard, les défenseurs de la papauté puisent largement dans ceux-ci, les gallicans du grand schisme ont connu et utilisé celui-la 1.

C’est ainsi que, dés le début du xrv® siécle, le conflit déchainé entre l’Eglise et Etat fit surgir, aprés les premiéres ébauches, des ceuvres plus imposantes, sinon définitives, et assez fortes pour présider a tout le développement ultérieur de cette question.

Grands ou petits, libelles de circonstance ou traités en forme, ces divers ouvrages ont pour commun caracteére d’ignorer ou négliger la bulle Unam Sanctam. D’ot lon a pu induire qu’ils lui sont antérieurs. Sinon, on s’expliquerait mal qu’un acte aussi important n’ait pas retenu leur attention. Il nous reste deux gloses, d’ailleurs entiérement divergentes, qui prouvent que ce grave document, loin de passer inapergu auprés des

1 Gerson s’en est servi pour rédiger son De potestate ecclesiastica (Opera, édit. ELLIEs pu Pin, Anvers, 1706, t. II, c. 225-256). Un théologien contemporain, le viennois Nicolas de Dinkelspiihl, en faisait déja la remarque. Aprés le texte du chancelier de Paris, il écrit ces lignes : «Sequitur tractatus bonus de sacerdotio et regno..., quem composuit, ut audivi, quidam magister Parysiensis, et ex quo precedens tractatus in magna parte est tractus.» Texte inédit, cité dans FINKE, p. 122, n. 1. — Un demi-siécle auparavant, Jean de Paris avait été traduit en frangais, comme les autres écrivains favorables au roi, par Raoul de Presles. Le Dr. Grabmann signale pour la premiére fois (Studien zu Johannes Quidort von Paris, p. 13) un texte de cette traduction dans le ms. 365 de la bibliothéque de Lyon. Quant a original, il est conservé dans au moins “six manuscrits remontant au xIv® et au xv° siacles : Bibliothéque nationale, lat. 4364, 14530, 15004, 12467, 18288, 4046 (ScHOLZ, p. 286-287). Nouvelle preuve de sa diffusion précoce.

contemporains, vint, au contraire, comme il fallait s’y attendre, fournir 4 la controverse un aliment nouveau.

La premiére est due 4 un célébre canoniste frangais, le cardinal Jean Lemoine 1. Elle est connue depuis longtemps et figure, dans les anciennes éditions du Corpus iuris, comme commentaire classique du texte pontifical®. L’exorde et la conclusion parlent de Boniface VIII comme du pape encore régnant. C’est dire que la glose a suivi de prés la publication de la bulle. Peut-étre le cardinal |’a-t-il composée durant les loisirs de son ambassade infructueuse en France, ot il resta depuis novembre 1302 jusqu’a juin 1303. Si cette hypothése était vérifiée, cet opuscule aurait encore plus d’attaches avec le mouvement des idées dans notre pays, sans rien perdre de la haute signification que lui conferent le nom et la situation de son auteur,

C’est une glose du plus pur style scolastique, o& Lemoine s’attache aux moindres éléments du texte, les analyse en théologien autant qu’en juriste, les décompose en raisonnements d’une parfaite symétrie, les prolonge au besoin par la dialectique, de maniére 4 donner aux paroles pontificales leur maximum de portée. Il observe trés justement que la principalis intentio de cette décrétale est d’établir lautorité du pontife romain et la nécessité pour tout fidéle de lui étre soumis. Elle a été motivée par la résistance de ceux qui s’y opposent en paroles ou en actes. Contre eux, le pape a voulu exposer ses pouvoirs dans toute leur ampleur: hanc decretalem edidit, ubi hoc plenissime declaratur.

Plénitude que l’exégése de notre glossateur trouve moyen de rendre encore plus débordante. C’est ainsi qu’il voit la conclusion établie directement par les généralités qui forment la premiére moitié de la bulle. Il y distingue des conditiones generales, exprimées par les mots du début: Unam sanctam, etc., puis des adaptationes qui ont pour but de les expliquer. Les

1 Notice par F. Layarp, dans Histoire littéraire de la France, t. XXVII, Pp. 201-225.

2 Corpus Iuris canonici, Lyon, 1671, t. III, 111, c. 201-212.

152 LA MELEE THEOLOGIQUE

unes et les autres, prises dans leur plein sens, énoncent le devoir de soumission au Pontife romain :

« Notandum autem hanc decretalem sic ordinate procedere quod ex omnibus fere verbis habetur conclusio principalis... Nam si considerentur conditiones superius generales quod Ecclesia est una,sancta..., si considerentur adaptationes superadditae quod fuit una arca figurans Ecclesiam, quod unica est Ecclesia pro qua Christus oravit, quod unica fuit tunica Christi inconsutilis, quod Ecclesia est unum corpus habens unum caput, quod una facta fuit Petro de omnibus ovibus commissio principalis, quod Ecclesia est unum ovile habens unum pastorem, omnia ista clamant contra eos qui salvari volunt nisi subsint Summo Pontifici; omnia ista protestantur quod sic subesse est de necessitate salutis 1. »

De la sorte on aurait une double série convergente de six arguments dont voici un spécimen. L’Eglise est déclarée « une » par le pape; or cette unité ne peut étre acquise que par la soumission de tousa un seul chef. Donc...Si l’Eglise est proclamée sancta, il faut comprendre qu’elle est sancita et firmata in unitate. On arriverait d’ailleurs a la méme conclusion en entendant sancta de la pureté, parce que la pureté c’est la vie surnaturelle et que les membres d’un corps ne vivent que par leur union a la téte. Le reste est a l’avenant.

A plus forte raison la méme thése est-elle établie par le développement relatif aux deux glaives, qu’il s’agisse soit des praeambula ou est indiquée |’existence des deux pouvoirs dans Eglise, soit du principale propositum qui en affirme la subordination. Ici le commentateur n’a plus guére besoin d’argumenter : il lui suffit d’exposer. Et il s’en faut que son exposé minimise le texte original. Il ne se contente pas d’une vague infériorité du temporel; il exige une véritable sujétion :

« Haec ratio non concludit solum terrenam potestatem esse sub spirituali quia temporalia sunt communiter sub spiritualibus, sed etiam

probat quod terrena potestas habet reduci in Deum per spiritualem, hoc est habet dirigi et gubernari per ipsam. »

La perception des dimes lui est une preuve que tota terra

1 Corpus Juris canonici, Lyon, 1671, t. III, 111, ¢. 207.

laicorum est in censum Ecclesiae. Et 1a ot le pape disait que le pouvoir spirituel est juge du temporel, Lemoine glose : zudicare et destituere }. Quand la bulle affirme que le pape est « homme spirituel » qui juge de toutes choses, Lemoine distingue assez heureusement une double spiritualité: personalis et secundum statum. La premiére appartient aux saints et plusieurs peuvent, a ce point de vue, étre supérieurs au pape. Mais, par son état, le pape est au plus haut degré du ministére spirituel, et 1a est la source de sa supréme juridiction ?.

Que cette glose soit souvent éloignée des méthodes historiques, c’est l’évidence méme; mais elle n’en est que plus significative d’un état d’esprit. Loin d’atténuer la bulle Unam Sanctam, le commentaire du cardinal Lemoine, parce qu’il donne un sens absolu a ses moindres propositions, tend plutét a lexagérer.

Tout autre est la méthode et la doctrine d’une seconde . glose, également contemporaine, que seuls les érudits du XIx® siécle ont arrachée a la poussiere des archives °. L’auteur ne se contente pas, comme le précédent, de s’attacher 4 la lettre du texte officiel. Aprés une courte analyse de la bulle et une explication rapide des passages les plus saillants, il entreprend un examen critique de la doctrine qu’elle énonce. Est-il vrai, et dans quel sens, que, pour étre sauvée, toute créature doive étre soumise au Pontife romain? La-dessus l’auteur de greffer une véritable dissertation, ot les divers aspects du probleme sont méthodiquement envisagés.

Il y a lieu évidemment de distinguer entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel. Encore dans celui-ci le cas n’est-il pas le méme pour les biens de la nature et les biens de la grace. Les premiers ne dépendent que de Dieu et de nous. Parmi les seconds, il faut d’abord excepter les gratiae gratis datae. Restent les graces ordinaires, qui sont seules soumises a la juridiction

1 Tbid., c. 209.

261d: Cue Ete 3 Texte dans FINKE, p. C-Cxv1 (avec quelques coupures).

154 LA MELEE THEOLOGIQUE

de l’Eglise et du pape. Celui-ci ne remplit d’ailleurs 4 leur sujet que le réle de ministre et d’instrument :

«Dico autem ministrum, non dominum, quia in praedictis non operatur nisi ministerialiter }. »

L’auteur apporte la méme acuité de précision théologique dans la question des biens temporels. Pour la substance, ils n’appartiennent qu’a Dieu. Quant a l’usage, il peut étre apprécié d’un point de vue naturel ou surnaturel : sous le premier aspect, ils relévent de l’individu ou de l’Etat; sous le second seul, ils relévent de l’Eglise. Ainsi l’autorité ecclésiastique n’est, en somme, jamais que d’ordre spirituel: non alam potestatem... directe et immediate nisi spiritualenm?. D’aprés ces principes lauteur se préoccupe ensuite de répondre ad argumenta in hac decretali adducta, en montrant que tout ce qu’il y a de vrai se raméne a la prééminence du pouvoir spirituel ou a la direction supérieure que celui-ci imprime, en conséquence, a toute l’activité humaine, méme dans |’ordre temporel.

On ne saurait imaginer deux interprétations plus différentes du méme document. La premiére s’attache a la lettre de la bulle pour l’aggraver; la seconde en discute la thése et les arguments et, discrétement, les transpose sur un autre plan. Des deux glossateurs, l’un est un juriste a l’esprit rigide qui ne connait que la ligne droite de la déduction abstraite; l’autre est un théologien philosophe 4 qui son esprit de finesse fait apercevoir la complexité du probléme et tenter une solution originale.

Cependant ces deux gloses si dissemblables ont longtemps passé pour étre du méme auteur. Pour avoir découvert la seconde, dans un manuscrit du xive siécle, parmi les ceuvres authentiques du cardinal Lemoine, F. Lajard la lui attribue aussi bien que la premiére. Les différences de style et d’idées, qu’il ne peut pas s’empécher d’apercevoir, s’expliqueraient par l’intention d’aplanir le conflit et signifieraient la volte-face d’un homme

4 FINKE, p. CV.

2 Ibid., p. CVIII.

EN MARGE DU CONFLIT PRs politique habile 4 se dégager 1. Psychologie qui n’a certes rien d’invraisemblable en soi; mais, dans l’espéce, on ne comprendrait guére comment le méme homme a pu en si peu de temps transformer 4 ce point son esprit et sa plume. Les caractéres intrinséques des deux écrits obligent 4 admettre deux auteurs différents ?.

Telle fut impression d’un lecteur ultramontain du xvé siécle, qui désigne ainsi le second: glosa alicuius mali hominis super Extravagante Unam Sanctam, dans le manuscrit méme qui contient le commentaire du cardinal Lemoine. Elle s’impose encore aujourd’hui, sauf 4 juger moins sévérement l’inspiration de anonyme. La glose du cardinal refléte les conceptions bien connues qui régnaient alors dans les milieux de la curie : l’autre se rattache a ce groupe de théologiens frangais qui, sous des formes diverses, s’appliquérent a les combattre et a les remplacer. Du commencement a la fin, un méme rythme alternatif préside aux phases politiques du conflit, que l’on retrouve dans la littérature vari¢ée qu'il inspira.

Autour de ce bloc d’écrits, que la communauté du sujet rend homogénes jusque dans la diversité de leurs tendances, peuvent se grouper divers fragments propres a éclairer quelques aspects de la controverse.

La mort de Boniface VIII n’arréta pas Vanimosité du roi de France, qui ne cessa de poursuivre contre le feu pape l’ouverture d’un procés d’hérésie. Ces attaques posthumes eurent au moins le bon résultat de provoquer l’entrée en lice d’un théologien déja réputé et qui, dans un avenir prochain, allait prendre le premier rang parmi les défenseurs du droit pontifical :

1 F. Lajarp, Histoire littéraire de la France, t. XXVII, p. 220-224. L’auteur admet du reste (p. 223) que l’identité d’origine ne soit pas «absolument » démontrée.

2 Cette démonstration a été faite par H. FINKE, p. 177-186. Elle est adoptée par les historiens subséquents; par exemple, SCHOLZ, p. 197-198 et 274-275; Hurter, Nomenclator literarius, Innsbriick, 1906, t. I, c. 512-513, note.

156 LA MELEE THEOLOGIQUE

Agostino Trionfo!, Né a Ancéne en 1243, il était entré de bonne heure dans l’Ordre des Augustins et avait étudié 4 Paris en compagnie de Gilles de Rome. Bientét il enseigna lui-méme a l'Université avec un succés tel qu’il fut appelé par Grégoire X au concile de Lyon, en remplacement, assurent ses biographes, de saint Thomas d’Aquin. Aprés le concile, il fut demandé a Padoue par le duc Frangois de Carrare comme prédicateur de la cour. Puis, il connut dans sa ville natale quelques années de retraite studieuse, d’ou il fut attiré a Naples par le roi Charles II, qui le retint comme conseiller politique. C’est la qu’il finit ses jours le 2 avril 1328.

Ses ceuvres sont considérables ?. Il a commenté la Métaphysique d’Aristote, le livre des Sentences et presque tout le Nouveau Testament, commencé un Milleloquium ou il se proposait de synthétiser la doctrine de saint Augustin, écrit des Quaestiones quodhibetales, des traités ascétiques et de nombreux sermons. Non content de se mouvoir dans les cadres classiques, il fut entrainé par les circonstances vers les problémes d’actualité. Les anciens bibliographes ont connu de lui un De sacerdotio et regno ac de donatione Constantini, un De ortu Romani imperi., dont le titre seul a survécu. On peut supposer que l’auteur y préludait 4 la fameuse Summa de potestate ecclesiastica sur laquelle il devait terminer sa carriére 3. La renommée de cet ouvrage a fixé l’attention des érudits sur quatre opuscules relatifs 4 la période qui nous occupe. C’est d’abord un Tractatus contra articulos inventos ad diffamandum sanctissimum patrem dominum Bonifacium sancte memorie et de commendatione eiusdem, écrit vers 1307-1308 a la sollicitation du cardinal Francois Gaétani, ot lauteur, aprés avoir pris la défense du

1 Notice biographique par Augustin FivizaANI, en téte de la Summa de potestate ecclesiastica, Rome, 1584. Elle a inspiré celle de R. SCHOLZ, p. 172-175.

* Elles furent réunies en une collection unique par les soins de ses compatriotes d’Ancéne : ce manuscrit se trouve aujourd’hui 4 la Bibliothéque du Vatican.

8 D’aprés ses premiers éditeurs, elle fut écrite en 1320, iubente Joanne XXII Pontifice Maximo (p. 563). Elle débute, en effet, par une dédicace 4 Jean XXII, mais qui ne fait aucune allusion 4 un ordre du pontife.

pontife calomnié, dit son mot sur les principales questions ecclésiastiques du temps!. Beaucoup plus courts, les autres sont des dissertations canoniques de moindre intérét : Tractatus brevis de duplici potestate prelatorum et laicorum, De potestate collegit mortuo papa, De facto Templariorum ®.

Tous ensemble ont pour commun caractére de viser des objectifs réduits et d’ordre plutét pratique. Sans disparaitre entiérement, le conflit doctrinal soulevé par la politique de Boniface VIII y céde le pas 4 des questions concrétes d’organisation et de discipline. On s’en préoccupait aussi dans d’autres milieux et, naturellement, a de tout autres points de vue. Ainsi la logique aussi bien que la chronologie autorisent 4 rapprocher d’Agostino Trionfo, avec les projets de Pierre Dubois, les desiderata soumis au concile de Vienne dans les célébres mémoires de deux prélats francais : Guillaume Le Maire, évéque d’Angers, et Guillaume Durand le jeune, évéque de Mende. Grace 4 ces témoins divers, on peut apprécier |’état de l’opinion sur ces problémes positifs qui avaient été la cause ou la suite du différend entre la France et le Saint-Siége, et qui passent ici au premier plan alors que les discussions spéculatives de leurs contemporains en laisseraient a peine entrevoir l’acuité.

On n’aurait d’ailleurs pas une vision adéquate du mouvement didées qui agita ce début du xiv® siecle en matiére de théologie politique si l’on se bornait a notre pays.

Dés 1892, au cours d’un étude comparative sur Dante et Jean de Paris, C. Cipolla suggérait de faire un rapprochement entre nos publicistes francais et ceux qui, vers la méme époque,

1 Déja signalé dans DENIFLE, Chartularium, t. II, Paris, 1891, n. 634, p. 102, il est édité avec des coupures dans FINKE, p. LxIx-xcix. L’éditeur,au demeurant, comme déja Denifle, se contente d’insinuer a titre d’hypothése le nom d’Ag. Trionfo (p. 252). R. ScHoLz est tout a fait affirmatif (p. 175). — Nous avons encore de cette méme époque un autre plaidoyer pour Boniface VIII, da au grand canoniste bolonais Guy de Baisi, connu sous le nom d’Archidiaconus, mais ou rien ne dépasse la stricte discussion de la cause. Texte dans Mansi, t. XXV, c. 417-426, d’aprés un manuscrit de la cathédrale de Lucques.

2 Publiés dans R. Scuouz, p. 486-516, d’aprés le ms. lat. 4046 de la Bibliothéque nationale. Notice littéraire, ibid., p. 175-189.

158 LA MELEE THEOLOGIQUE

soit en Allemagne, soit en Italie, entreprenaient la défense de la cause impériale 1. Au dossier qu’il connaissait d’autres documents sont venus s’ajouter depuis, qui permettent de transformer en tableau complet l’esquisse du savant juriste italien et attestent l’existence, dans le reste de l’Eglise, de courants intellectuels analogues a celui dont nous avons relevé chez nous les principales manifestations. La seule différence est que, sous la pression des événements, la controverse prend ici les allures d’un corps a corps, tandis qu’elle n’est guére ailleurs qu’un pacifique tournoi. Mais, a cela prés, les positions sont les mémes. C’est pourquoi 4 la littérature suscitée par les affaires de France et dont la France fut presque toujours la patrie, le parallélisme des dates et des doctrines invite 4 joindre celle que provoquait a peu pres simultanément, dans les milieux intéressés, le probléme de |’Empire.

Trois apologistes de l’idée impériale se succédent en Allemagne de la fin du x111® si¢cle au commencement du xive. Le plus ancien est Jourdain d’Osnabriick ?, avec son petit traité De praerogativa Romani Imperii, écrit pendant le grand interrégne (1256-1273) °. Quelques années plus tard, soit peu de temps aprés la mort du pape Nicolas III (22 avril 1280), Alexandre de Roes, chanoine de Cologne, envoyait 4 son protecteur, le cardinal Jacques Colonna, l’opuscule de ce «trés savant et vénérable maitre», en y ajoutant un traité de sa composition sur le méme sujet. Car, en disant la messe 4 Viterbe pendant

1C, Crpou.a, Jl trattato « De Monarchia » di Dante, dans les Memorie della reale Accademia... di Torino, deuxiéme série, t. XLII, 1892, p. 342-343 et 384-387.

2Sa vie est a peu prés inconnue. II apparait comme chanoine d’Osnabriick de 1251 a 1283, avec parfois le titre de magister ou de scholasticus, et sa mort est fixé aun 15 avril, peut-étre de l’an 1288. Voir R. ScHouz, art. Fordan von Osnabriick, dans Realencyclopddie, t. XXIII, 1913, p. 698-700, qui analyse la littérature assez complexe du sujet et précise, d’aprés les derniers travaux, surtout d’aprés W. ScurauB (Jordan von Osnabriick und Alexander von Roes, Heidelberg, 1910) l’euvre authentique de Jourdain.

8 Edité dans Gotpast, Monarchia, t. Il, p. 1462-1476; réédité par G. WaitTz, Abhandlungen der k. Gesellschaft der Wissenschaften zu Géttingen, t. XIV, 1868, p. 1-92. Seul le chapitre I (p. 43-52) est de Jourdain.

le dernier conclave, il avait constaté avec indignation que les missels de la curie ne contenaient plus, au canon, la priére d@usage pour l’empereur. D’ow une nouvelle apologie de 1’Empire et de son réle providentiel, qui s’est d’ailleurs tellement agglomérée a la précédente qu’il a fallu toute la sagacité de Pérudition moderne pour les déméler!. Le méme théme est enfin repris, dans les premiéres années du xiv siécle, par un théologien de plus grande notoriété : Engelbert, abbé d’Admont *. Son traité De ortu et fine imperit date probablement de 1307 °. I] parait qu’on discutait fort sur la question autour de lui. Beaucoup estimaient que la faiblesse actuelle de l Empire était le signe d’une irrémédiable décadence; d’autres ajoutaient que les crimes qui en avaient marqué lorigine le vouaient a une disparition fatale. Pour lui, il se déclare ferme partisan de Vinstitution impériale et il prend la plume pour faire partager aux autres sa conviction *.

Conformément a leur but, ces divers auteurs s’appliquent principalement a établir ou rappeler les titres historiques de Empire; mais ils ne peuvent pas s’empécher de toucher, au moins en passant, 4 la*question de ses rapports avec l’Eglise. La théologie incluse dans leurs plaidoyers impérialistes allait devenir, chez d’autres, l’objet de theses ex professo. Et, comme il devait arriver, ces théses furent contradictoires.

Ici comme ailleurs s’affirme d’abord le point de vue pontifical, c’est a dire la subordination de l’Empire 4 l’Eglise : il est représenté par la Determinatio compendiosa de iurisdictione

1 Dans I’édition WaitTz déja citée, l’ceuvre d’Alexandre comprend la premiére préface (p. 39-40) et les chapitres I1-xI (p. 52-90), soit la plus grande partie du traité jadis attribué 4 Jourdain. On ne sait d’ailleurs rien de l’auteur en dehors des renseignements donnés par son ouvrage.

2 Voir sur sa vie et ses ceuvres B. HEURTEBIZE, dans Dict. théol. cath., t. V, c. 120-121. Né vers 1250, moine, puis, en 1297, abbé du monastére d’Admont en Styrie, il y mourut en 1331, laissant un héritage considérable d’ouvrages ascétiques et théologiques.

3 Tl est édité dans GoLpast, Politica imperialia, Pars XVIII, 1, p. 754-773, et, depuis, dans Maxima Bibliotheca Patrum, Lyon, 1677, t. XXV, p. 362-378.

4 Prologue (GOLDAST, p. 754). Plus loin, il se référe nommément a Jourdain d’Osnabriick (zbid., 18, p. 768).

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