CHAPITRE VI
THESES ANTAGONISTES
Il. — JACQUES DE VITERBE
Sommaire. — Thése pontificale sous une forme plus théologique. — I. Eléments constitutifs de la société chrétienne. Nature de l'homme. La société spirituelle : de l’Eglise comme royaume; son excellence, ses notes distinctives. Fondement naturel de la société civile et de 1’Etat : origine divine du pouvoir royal; sa dépendance de |’Eglise au point de vue surnaturel. — II. Fonctions et droits de la papauté: Dans lordre spirituel. Autorité royale et sacerdotale du Christ. Sa transmission 4 l’Eglise : pouvoirs de la hiérarchie sous la dépendance du Souverain Pontife. Preuve théologique de Ja primauté de Pierre. Juridiction du pape sur les évéques. Le pape centre et force de l’Eglise. — Ill. Fonctions et droits de la papauté: Dans lordre temporel. Royauté temporelle du Christ; elle est transmise 4 son vicaire. Antériorité, supériorité de la royauté spirituelle; son r6le comme cause efficiente et finale de la royauté temporelle. Position du pape comme source de la puissance terrestre. Mutuelles relations des deux pouvoirs. — Toute autorité dérive du pape dans l’ordre spirituel et temporel.
Gilles de Rome trouva dans son Ordre un disciple et un émule. En téte de son De regimine christiano, Jacques de Viterbe, pour justifier son entreprise, s’approprie un mot de saint Augustin, qui observait combien il est utile qu’un méme sujet soit traité par des auteurs différents, diverso stylo non diversa fide’. On ne saurait marquer plus exactement sa position a l’égard de son prédécesseur. Chez les deux c’est bien la méme
1 AucusTIN, De Trinitate, I, 3, 5 (PL, XLII, 823).
doctrine, mais ici présentée sous une autre forme et par la mise en un nouveau relief.
Suivant le protocole obligatoire, l’auteur se déclare scientia et sermone modicum peritus. ‘Toute son ambition est de présenter aliqua pauca... ex veracis scripture fontibus derivata et in unius compendiosi opusculi seriem adunata+. Ces formules d’humilité ne doivent pas donner le change. En réalité, sa science égale celle de ses contemporains; elle s’alimente aux sources classiques : Aristote, les Péres, et posséde a son service une dialectique exercée. A la différence de ses contemporains, Jacques de Viterbe néglige 4 peu prés complétement le Corpus Luris : c’est moins un canoniste qu’un philosophe et un théologien. Tout en faisant beaucoup d’emprunts a Gilles de Rome, 1I sait se montrer original. Autant que lui d’ailleurs, il évite la polemique et se tient toujours sur les sommets sereins de la doctrine ?. Quant au style, Jacques dépasse de beaucoup son modele : sans prétendre a l’élégance, il a une précision et une netteté qui rappellent la maniére de saint Thomas. A tout prendre, le De regimine christiano justifie la gloire qui entoura jadis le nom du Docteur Spéculatif °.
L’ouvrage se divise en deux parties dont la premiére est consacrée 4 |’Eglise, la seconde a celui qui en est la téte : savoir le Christ et son vicaire. Sans offrir toujours un ordre absolument
1 JACQUES DE VITERBE, De regimine christiano, Prolog., 6 (Ms. lat., 4229, fol. 59” ; édit. Peruci, p. 6-7). — Cette édition étant 4 peu prés inconnue, nous avons cru devoir, ici et dans la suite, établir tout d’abord nos citations et références sur le meilleur des manuscrits francais. Il ne sera d’ailleurs pas inutile d’observer que les subdivisions intérieures des chapitres ne coincident pas entre le ms. 4229 et le texte romain imprimé par Perugi.
2 On a dit avec raison de son ceuvre qu’elle est « un vero trattato teorico, serenamente scientifico» (V. T. CoGLiani, Giacomo Capocci e Guglielmo de Villana, dans Rivista d'Italia, 1909, t. Il, p. 441). — Cet article donne un bon résumé du De regimine christiano (p. 430-459), suivi d’une critique historique et philosophique moins objective, mais qui ne manque pas d’originalité. Voir également U. Mariani, I/ «De regimine christiano » di Giacomo da Viterbo, dans Il Giornale dantesco, t. XXVII, 1924, p. 108-121; traduit en espagnol dans La Ciudad de Dios, t. CXL-CXLI, 1925, p. 161-167, 5-17, 258-271.
3 Voir CoGLIANI (loc. cit., p. 454), qui peut dire avec raison que, pour la plénitude de sa syrmthése théologique, la clarté de son style, la densité de son exposition, l’ouvrage «n’a pas de précédents ».
rigoureux, les développements suivent, en somme, une marche ascendante, au terme de laquelle, sur une large esquisse de la société chrétienne, on voit se détacher les fonctions et les privileges du pape son chef
Etant donné que l’homme est fait de corps et d’Ame, il appartient a deux ordres: l’ordre spirituel et ordre matériel, qui font chacun l’objet des deux sociétés entre lesquelles se partage le monde: l’Eglise et l’Etat. Jacques s’explique sur l'une et Vautre et leurs mutuels rapports.
Pour marquer la « gloire » de !’Eglise, il est curieux que son premier mouvement soit de l’assimiler 4 un Etat : rectissime, verissime et convenienter regnum dicitur. I] faut, en effet, distinguer plusieurs sortes de communautés humaines, 4 la fois distinctes et subordonnées: la famille, la cité, le royaume. L’Eglise a recu alternativement ces trois noms; mais le nom de royaume est celui qui lui convient le mieux, soit pour le nombre de ses sujets, soit pour la perfection et la variété de ses moyens. Ce royaume s’étend sur deux domaines: la vie présente et la vie future. Eglise militante et Eglise triomphante, ces deux parties d’un méme tout doivent entrer tour a tour dans le concept intégral de l’Eglise et de ses propriétés 1.
Ainsi entendu, le royaume spirituel qu’est l’Eglise s’appelle «orthodoxe »: terme qu’il faut traduire, suivant la lettre de son étymologie, par recte gloriosum. Tout ce qui peut faire la gloire d’un Etat : institution légitime, ancienneté, bonne constitution, concorde, justice, étendue, richesse, solidité, tranquillité, durée, se trouve éminemment réuni dans l’Eglise 2. Pour 1’établir, Jacques prend l’une apres l’autre ces dix conditions et montre que l’Eglise les réalise mieux qu’aucun royaume profane 3. Si
1], 1; fol. 59%-61"; édit. PERUGI, p. 9-16.
27, 2; fol. 61Y-62"; édit. PERUGI, p. 17-21.
3 Dans cette comparaison, le terme qui revient le plus souvent est |’7Empire romain. Plusieurs fois, dans la suite, on voit que les souvenirs classiques tiennent une grande place dans |’imagination de notre auteur.