‹ Le Problème Autrichien et la Question tchèqueChapitre 24 sur 57 · MAGIE · texte numérisé non relu

MAGIE

Joseph Il avait conçu l’idée de faire de l'Autriche un Etat moderne. Tandis que Marie-Thérèse était guidée dans les efforts qu’elle fit pour centraliser la monarchie par les considérations dynastiques et par le souci de pouvoir résister avec succès contre les attaques extérieures, chez Joseph II, c'étaient les idées philosophiques et es principes de l’absolutisme éclaire qui le poussaient à la centralisation. Mais ce monarque qui n'avait jamais le sens de la réalité et qui a voulu construire un Etat d’après ses idées abstraites échoua devant l'immensité et la difficulté de son œuvre, devant la résistance presque unanime de ses sujets, le manque de compréhension des masses et la mauvaise foi de classes supé- rieures, devant l’incohérence de sa propre œuvre, provenant . de fausses idées et de généralisations trop hardies. « En réalité, il ne mérite ni des enthousiasmes ni des colères, et quand on l’étudie sans parti pris, on éprouve surtout ane immense pitié pour ce roi dont les intentions furent hautes et l'intelligence courte et dont les ambitions confuses et touffues aboutirent aux plus lamentables déboires. La monarchie que sa mère lui avait léguée redoutable et florissante, dix ans lui suffirent pour la mener au bord de l’abime, parce qu'il manquait à un degré éminent de la qualité essentielle de l’homme d'Etat, le sens du possible. Par un phénomène assez fréquent de bigotisme dévoyé, il croyait à la philosophie avec le même fanatisme aveugle que Ferdinand IL au Catéchisme et il mettait au service de l’Aufklaerung l'impatience et l’absence des scrupules qui avaient compromis la res-

tauration catholique. Pas plus que ses prédécesseurs n'avaient

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compris l’évangile, il ne pénétra le sens profond des doc-

trines rationalistes. La tare essentielle de cet affranchi qui se

targuait d’être un esprit libre, était un manque absolu de

critique, etil ne s’avisa jamais de juger les maîtres dont il

avait accepté la tutelle. Son intelligence superficielle et fri-

vole était séduite par les affirmations tranchantes et la lo-

gique extérieure. Il avait les recettes infaillibles, les formuies

ne varietur. Prisonnier de son rêve, il ne tenait aucun compte

des instincts profonds de l’âme humaine, des besoins senti-

mentaux, des aspirations intimes des peuples; il n’estimait la science que pour les perfectionnements matériels qu’elle inspire et de toutes les paroles de l’Ecriture, celle qu’il a le moins comprise c’est que l’homme ne se nourrit pas exclusivement de pain. Il croyait aux miracles, et que les lois se traduisent aussitôt par des changements radicaux, il supprimait de ses calculs la catégorie du temps et il voulait « cueillir lui-même les fruits de l'arbre qu’il avait planté ». Les déceptions, loin de le dégriser, lirritaient et exaspéraient son impétuosité naturelle, il s’en prenait alors de ses échecs à ses auxiliaires et les décourageait par ses rebuffades ou les énervait par ses exigences et ses brusques changements. Opiniâtre et mobile, il n'avait de persévérance que dans ses es

poirs (1). »

Dans ces quelques mots le caractère et l’œuvre de Joseph Il sont bien définis. Il avait les plus hautes et les plus nobles

idées et intentions et il les a appliquées de telle façon qu'elles

(1) E. Denis, O. c.

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ont provoqué des effets tout opposés à ses plans. Il voulait faire de sa monarchie un Etat centraliste et dut céder devant l'insurrection de la Hongrie. Il voulait donner aux nations mourantes en Autriche le coup de grâce par des procédés violents et provoqua par ces procédés mêmes leur renaissance nationale ; il voulait supprimer d’un seul coup la question irritante des luttes nationales par des ordonnances et lois, et ilne fit par là que déchaïner les passions et assurer la durée de ces luttes à l’avenir ; il voulait résoudre d'un seul Coup la question des langues et il a contribué à en faire un problème presque insoiuble.

Les théories’ du despotisme éclairé, dont il s'était fait l'ar-. dent propagateur, provoquèrent un mouvement politique et national, dont le premier effet fut de rendre désormais irréalisable cet Etat autrichien unitaire et centralisé qu’il voulait. La politique de Marie-Thérèse et celle de Joseph II, présentent donc une certaine contradiction. Marie-Thérèse, poussée plutôt par les événements et l’évolution historique, se laisse guider par elle et la suit, Joseph Il, lui, veut accélérer les choses, veut les brusquer et foule ainsi aux pieds les traditions et coutumes, les instincts profonds de l’âme nationale et renversé tout ce qui restait encore des anciennes institutions.

Joseph IT a commis une faute qui devait lui étre fatale. I] a pris les idées de l'absolutisme éclairé trop au sérieux et a voulu réaliser ses rêves même contre ceux qui avaient été, depuis des siècles, les soutiens les plus dévoués des Habsbourgs :

la noblesse et l'Eglise catholique. Tant que le centralisme ne

détruisait que les droits politiques des classes supérieures, en laissant intacts leurs intérêts de classe, son œuvre s'accomplissait tranquillement, souvént même avec le concours de ces classes, particulièrement de l'Eglise et de la haute noblesse. Celle-ci notamment a trouvé un dédommagement considérable dans la magistrature en devenant de noblesse féodale une noblesse bureaucratique. Mais maintenant l'Eglise était très irritée des innovations et des réformes laïques de Joseph I et les grands seigneurs, propriétaires de vastes domaines, deses réformes sociales. Par ses réformes politiques et surtout sociales, Joseph IL tourna l’aristocratie et l'Eglise, lésées dans leurs privilèges sociaux et dans leurs intérêts contre le centralisme qu’elles avaient soutenu jusque-là. Une bureaucratie toute puissante, tyrannique, niveleuse, jalouse de toute supériorité et de toute indépendance, devait désormais plier sous son joug également tous les sujets, et la langue d'Etat allemand être le véhicule de ces idées comme l'instrument de son pouvoir. Pour se défendre de son étreinte, pour arrêter son intrusion dans toute la société, la noblesse et l'Eglise entreprirent de relever, de restaurer les idiomes nationaux qui tombaient en désuétude, le tchèque réduit à être un patois des paysans, le magyar dépossédé par le latin et l'allemand de sa place dans la vie publique. A l'Autriche conservatrice ces deux puissances conservatrices avaient prêté un efficace concours : mais l'Autriche révolutionnaire de Joseph II n’y pouvait plus compter. Contre les innovations de l’empereur, elles cherchèrent un appui dans

les anciens souvenirs d'indépendance nationale ; contre la ger-

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