IL. —La lutte pour l'autonomie de la Bohème
Les concessions du gouvernement aux peuples révoltés. -- Les pétitions des Tchèques. — Le programme national. — L'ordre de cabinet du 8 avril 1848, — L'incertitude du programme politique des Tchèques. — La dissidence en Moravie. — L’agitation en Bohëme. — Les travaux du Conseil national. — La Révolution à Prague et l’insuccès du projet constitutionnel pour la Bohème.
Sous la pression révolutionnaire la Constitution est enfin promise aux peuples autrichiens. Le 42 mars 1848 le souverain
décide dans un ordre du cabinet de convoquer à Vienne les représentants des Etats féodaux de tous ses pays et provinces. La promesse est renouvelée deux jours après avec plus de précision : les Etats convoqués auront voix consultative dans les affaires législatives et administratives ; mais ces promesses n'étaient pas de nature à contenter les esprits, échauffés par les idées révolutionnaires, qui revendiquaient le système représentatif et démocratique. Le monarque est donc forcé de proclamer dans une Patent du 45 mars 1848 que la bourgeoisie participera à l’œuvre législative et qu'une véritable « Constitution de la patrie» sera accordée. Cette assemblée devait être composée de délégations des divers pays et de leurs Diètes féo-
dales. Elle ne devait pas être l'Assemblée Constituante. La Cons-
titution serait octroyée par le souverain et la compétence et les droits des représentants des Pays délimités. Ainsi cette concession devait être une combinaison des éléments autonomes, la continuité historique avec les Diètes féodales devant étre conservée, et des éléments centralistes, le monarque se reservant à lui.seul le droit d'octroyer la Constitution.
À la nouvelle de la proclamation de la Constitution l’agitation politique en Bohême continue plus vive encore. L'influence de la Hongrie et de ses efforts Séparatistes y joue un rôle décisif. Les Tchèques élaborent leur programme national où les revendications de l’indépendance de la Couronne de Saint-Venceslas trouvent leur place à côté des libertés publiques. Le peuple de Prague se rassemble le 11 mars 1848 aux bains de Saint-Ven- Ceslas, où ses postulats sont formulés. Une députation est envoyée à Vienne avec la pétition qui contenait les exigences suivantes :
1° La communauté législative entre les pays de la couronne de Saint-Venceslas, la Bohême, Moravie et Silésie, qui seraient toutes les trois représentées dans un Parlement général, sié- &eant alternativement en Bohême et en Moravie.
2° La communauté administrative de ces Pays, dont les institutions politiques, judiciaires et financières responsables, s’établiraient à Prague Pour loute la couronne.
3° L'égalité complète des nationalités tchèque et allemande dans toutes les écoles et magistratures, dont le Personnel parlerait à la fois les deux langues, tchèque et allemande.
La pétition demandait en outre les mesures libérales suivant
les théories de l’époque.
La Révolution à Vienne et en Hongrie était en marche et le gouvernement était trop embarrassé; il promit alors par les trois actes publiés, mentionnés plus haut, les réformes exigées, concernant la Constitution d'Empire, mais il ne se montra nullement disposé à céder aux exigences purement nationales des Tchèques. Dans un rescrit du 23 avril il leur donne une réponse très incertaine et imprécise. 11 promet toutes les libertés publiques, mais pour lesrevendications spéciales à propos de la couronne, il déclare que cela serait contraire à la Constitution antérieure des deux pays,et que l’assentiment de leurs Etats serait nécessaire, étant donné que pour assurer l’égalité nationale la Constitution nouvelle de 1627 est encore toujours en vigueur.
La déception à Prague fut grande. Une nouvelle députation fut envoyée à Vienne, où le programme national fut de nouveau affirmé et mieux précisé. Les rapports de la couronne avec la monarchie devaient être délimités, le peuple devait être representé pleinement dans le Parlement et un ministère distinct pour les affaires intérieures de la couronne établi à Prague.
Un des meilleurs politiciens et journalistes tchèques de l’époque formula le programme dans les mots suivants, imprimés en tête de chaque numéro de son journal Le Rational : La vraie égalité nationale. L'Union des pays de la couronne. L’abolition des droits féodaux. Le Parlement général pour tout le peuple. La Garde nationale. La réforme des écoles et des magistrats. Le vice-roi à Prague.
Le gouvernement répondit à cette seconde pétition par l'ordre de cabinet du 8 avril 1848. Quoique les Tchèques n'aient
pas reçu satisfaction dans tous les points de leur pétition, la
OU Dore
réponse estnon moins importante. L'union et la communauté des trois parties de 14 couronne n'étaient pas concédées aux Tchèques, elles ne leur étaient pas non plus refusées et c’était le pro— chain Parlement centmal, composé des représentants de tous les pays de la monarchie‘ (dans l’ordre du cabinet il fut dit: des «états » — ce qui supposerait que la Bohême fut tacitement reconnue comme Etat particulier) qui devait résoudre cette question lorsqu'il serait réunie. La Bohême devait aussi être représentée dans ce Parlement suivant la proclamation du 45 mars. L'égalité des deux langues en Bohême ‘était proclamée pour la loi fondamentale dans toutes les branches de l'administration et l'instruction publique, les magistrats.et les juges devaient savoir les deux langues.De même les réclamations les plus importantes en matière législative et administrative étaient satisfaites. La Bohême devait jouir désormais de l’indépendance comme à l’époque féodale. Le pouvoir législatif et exécutif de la Bohême devait être distinct de celui de l’empire. La Diète tchèque devait être convoquée suivant les nouvelles règles, le peuple tout entier y devait être représenté et la Diète aurait le pouvoir de décider des affaires intérieures de la Bohème. Elle aurait un pouvoir effectif, non pas seulement consultatif. Depuis la Montagne Blanche ses attributions n'avaient jamais été aussi étendues. De plus, les hautes magistratures du pays étaient rélablies et le pouvoir exécutif distinct accordé. Mais les rapports entre la Dièle et le Parlement central ne furent pas déterminés.
Le monarque renoncait ainsi à tous ses anciens droits absolutistes. La centralisation de l’époque précédente fut dans une
grande mesure abolie. La seule chose, la communauté de trois
parties de la couronne tchèque ne fut pas reconnue. L'importance de est acte public est néanmoins considérable et les politiciens tchèques lui accordent une si grande importance qu'on l'appelle généralement « la Charte constitutionnelle de la Bohême ». Les Allemands et les centralistes nient cette importance. Mais il est incontestable que c'était un grand pas vers l'autonomie du pays et que la centralisation y était atteinte gravement. On voit que les revendications les plus importantes y étaient satisfaites. Mais il est non moins incontestable, que l’ordre de cabinet du 8 avril contient, au point de vue juridique, quelques inconséquences et quelques défauts.
Tout d’abord cét acte en lui-même a interrompu la continuité juridique et historique en octroyant une Constitution future et en déterminant la composition et l’élection de la Diète tchèque. L'ancienne loi constitutionnelle, en vertu de laquelle la constitution féodale de la Bohême ne pouvait être modifiée sans l’approbation des Etats dans la Diète, était violée. C’était l’ancienne Diète féodale seule qui avait le droit de procéder à la revision constitutionnelle. C’est ainsi, du reste, que la chose s’est passée en Moravie et en Hongrie. Cette interruption de la continuité historique est un des principaux arguments invoqués contre les Tchèques de qui dépendent le droit historique de la Bohême.
Le défaut principal de l’acte du 8 avril est son manque de précision. Toutes ses décisions sont des formules générales et théoriques, qui supposent la publication d'ordonnances complémentaires et particulières pour préciser. Cela vient de ce que
le gouvernement, en publiant l'ordre du cabinet, n'avait pour
but que donner aux peupies l'assurance des réformes prochaines et de leur promettre satisfaction particulièrement au point de vue des libertés publiques et des droits individuels. En outre, la délimitation entre les affaires de la monarchie et celles du pays n’était pas faite. De plus, l'ordre du cabinet ne fut jamais présenté au Parlement et resta un acte SOON Tout cela diminua considérablement sa valeur. La seule chose importante et qui a eu quelques conséquences, c'était le principe de l'égalité nationale contenu et reconnu dans cet acte.
Il est tout naturel que les Tchèques, réveillés récemment à la vie politique après un long sommeil, n'aient eu qu’une conception assez vague et incertaine de leur but. Dans le premier essor révolutionnaire il s’agissait moins du programme national que de l'abolition soit des derniers restes de la société féodale, soit de l’absolutisme de Metternich, qui pesait si lourdement sur tous. C’est principalement dans les deux parties de la couronne tchèque en Bohôme et en Moravie, que l’unité du programme national faisait défaut et que l'accord sur la réorganisalion de la Bohême était loin d’être unanime. On luttait bien, en Bohême comme en Moravie, pour les nouvelles libertés publiques, pour une Constitution quelconque, mais on ne se rendait pas exactement compte du rôle particulier joué pendant de longs siècles par la Bohême et la Moravie en Autriche, on n'avait pas conscience de l’unité morale et matérielle de ce pays et on se montrait en Moravie, déjà au commencement, séparatiste à l'égard de la Bohême. Ce séparatisme à aussi contribué au refus des revendications de l'unité et d'indépendance de la couronne
tchèque de la part de Vienne.
Toutes les ï lées exprimées à cette époque dans les divers programmes politiques des Tchèques, ont toujours été très vagues. Par le; mesures absolutistes et ceutralistes, les rapports entre l’Autriche et la Bohême féodale étaient devenus très confus, très incertaine. Maintenant toute ia monarchie devait être remauiée, mais quels devaient êtreles rapports mutuels non seulement entre la Bohême et l'Autriche, mais entre les trois parties de la couronue dans le constitutionnalisme moderne ? Ces questions étaient d'autant plus graves que les esprits étaient échauffés et pleias des idées libérales, du souvenir de l'oppression absolutiste, où lemoindre bien pouvait paraître une oppression.
Dans les pétitious des Tchèques de Prague, les rapports mutuels de trois pays de la couronne n'étaient pas délimités avec toute la précision nécessaire ; mais la communauté politique
et le Parlement général unique paraissaient un peu suspects aux Etals féodaux en Moravie. Les Etats, craignant d’être pri-
vés de leur influence dans l’administration et la législation du pays, ne voulaieut pas entendre parler de l’unité, où leur Diète serait supprimée et les affaires de la Moravie réglées par les Tchèques du royaume. Les Etats moraves se réunirent donc dans leur Diète et après une discussion sur les pétitions de Prague et, sur les deux réponses du gouvernement, ils votèrent une adresse dans laquelle ils proclamaient que: 1° La Moravie est un pays indépendant de la Bohème, rattaché seulement à la monarchie et 2° qu’il y a toujours eu un lien étroit entre ces deux pays, basé sur l'identité de la nationalité et du mo-
narque, mais la confusion des Etats ne peut pas devenir une
loi fondamentale, parce que ce serait la violation de la Constitution et de l'indépendance de la Moravie.
ll y avait donc contradiction entre l’action politique des Tehèques de Bohême etceux de Moravie. Cette conduite des Etats moraves devait forcément briser l'unité de la couronne, dont les Tchèques du royaume étaient tdujours si fervents partisans. Mais on les avertissements des politiciens tchèques de Rieger et de Palatsky, ontété vains. La Diète féodale de la Moravie fut dissoute, une nouvelle Diète avec les représentants de la bourgeoisie fut convoquée, qui élabora la Constitution nouvelle de la Moravie. Cette Constitution s'inspirant des idées de l'ordre de cabinet du 8 avril proclamait la Moravie indépendante, lui donnait une certaine autonomie, eten faisait une partie de la monarchie autrichienne, organisée sur la base du fédéralisme.
En Bohème il s'agissait aussi de réaliser les promesses et les dispositions de l’ordre de cabinet du 8 avril. Il fallait procéder à l'élection de la nouvelle Diète comme en Moravie, établir des nouveaux magistrats du pays, douner une nouvelle Constitution au royaume. Cela devait être le rôle de la nouvelle Diète qui était convoquée pour le 7 juin. Un conseil national fut élu, qui élabora les projets de loi pour les présenter à la nouvelle Diète Constituante, et la patente qui convoquait la Diète Constituante et instituait la Lieutenance de Prague avec l’archiduc François-Joseph, le futur empereur, fut proclamée.
Pendant que ceci se preparait en Bohême à l'instigation et grâce à l'initiative des patriotes tchèques, les séparatistes en
Moravie avaient déjà élaboré leurs propres projets constitution-
nels. D'autre part, les Allemands en Bohème protestaientcontre les principes de l’ordre de cabinet du 8 avril, craignant l’influence et la prépondérance des fTchèques dans le nouvel Etat où jusque-là ils se sentaient les maîtres. En outre, le gouvernement avait, suivant ses promesses, octroyé, le 25 avril 1848, la nouvelle Constitution impériale pour toute la monarchie dans le sens purement centraliste et très peu libéral, sans s'inquiéter des Tchèques ni de ses propres promesses, contenues dans l’ordre du cabinet. Cette Constitution centraliste violait directement les articles de l'ordre du cabinet du 8 avril. Dans cette Constitution le gouvernement adoptait le point de vue de Joseph II, ne tenait pas compte du caractère particulier des divers Etats de la monarchie, réduisait en réalité à néant toutes les concessions nationales,que les Tchèques avaient obtenues dans les deux mois révolutionnaires précédents. Mais peu après, à cause de mécontentement des peuples autrichiens, cette Constitution octroyée disparut et un ordre impérial fut publié qui convoquait une Assemblée Constituante pour le 16 mai 1848. Cette Constituante devait donner une Constitution nouvelle et plus satisfaisante à la monarchie. L'ordre de cabinet du 8 avril, quoique violé par la première Constitution, reste théoriquement en vigueur et il fut facile et possible d'appliquer ses principes lorsqu'il s'agissait de donner les Constitutions spéciales aux diverses provinces de la monarchie, particulièrement à la Bohême.Aussi les Tchèques ayant envoyé deux semaines plus tard, à Insbruck,où le gouvernement se réfugia avant l'insurrection menaçante, une députation pour demander la réalisation des promesses contenues dans
cet ordre, le gouvernement donne son assentiment à toutes les
ns. a
mesures prises à Prague : la Diète Constituante de Ja Bohême devait être convoquée, pour régler les affaires intérieures de la Bohême, conformément aux principes contenus dans l’ordre du cabinet et indépendamment de la Constitution impériale, qui serait plus tard votée par l’Assemblée Constituante pour toute la monarchie. \
En attendañt les résultats de la députation à Insbruck,le Conseil national prépara un projet de Constitution qui pouvait satisfaire les Tchèques mêmes les plus patriotes. Dans le projet on suppose que la future Constitution de la monarchie fédérale sera conforme aux principes du projet. Les articles les plus importants de ce projet étaient les suivants: L'autonomie législative et administrative du pays, ainsi que les privilèges spéciaux du royaume sont conservés ; en tant qu’ils ne peuvent pas nuire à la puissance de la monarchie. Le principe fédéraliste de l’ordre trouve assez de place dans le projet. Du pouvoir central relèvent les affaires militaires, étrangères, financières et les conventions commerciales, la législation commerciale et douanière, les postes, la monnaie, la législation civile et criminelle, les voies publiques et les chemins de fer. Toutes les autres affaires qui n'étaient pas énumérées appartenaient à la législation età l'administration intérieure du pays.
Le pouvoir exécutif était établi dans ce projet aussi d'une manière très précise. Pour les affaires intérieures du pays, il y avait des organes administratifs distincts, entretenus aux frais du pays, pour les affaires relevant du pouvoir central il y avait l'administration impériale. Ainsi tout le pouvoir exécutif était
composé comme il suit : il y avait à la tête l'empereur comme
chef du pouvoir exécutif, avec un ministère d'état de quatre membres, pour la guerre, les affaires étrangères, les finances,
et le commerce et les travaux publics. À la tête du gouverne-
ment du pays il y avait un vice-roi ou lieutenant, avec un conseil responsable de cinq membres pour la justice, l’administration politique, le culte et l'instruction publique, les finances intérieures du pays et entin pour les affaires économiques.
Ce projet constitutionnel donnait Ja satisfaction presque à toules les revendications, exprimées par les autonomistes de la
Bohême dans cette période révolutionnaire. C'était le premier
projet sérieux et quelque peu précis dans cette époque où les Tchèques commençaient à se créer une nouvelle vie politique et nationale.
C'est le 7 juin 1848 que le Conseil national vota ce projet de Constitution, pour le présenter ensuite à la Diète. Cinq jours après, le 12 juin, l'insurrection éclata à Prague pour causes diverses. L’assentiment de l’empereur à toutes les mesures préparatoires prises par le gouverneur de Prague, le comte Léo Thun, en vue de donner une Constitution au Pays et voter le projet préparé, fut retiré. L’insurreclion fut violemment réprimée, l’armée impériale devint maîtresse de la situation, le Conseil national fut dissous, la convocation de la Diète ajournée. Le rêve de tous les Tchèques de devenir enfin parliellement indépendants, de jouir d’une certaine autonomie, de restaurer après un siècle de servitude l'Etat tchèque plus ou moins antonome, était anéanti.
Il est évident que la cause extérieure de l’insuccès des
Tchèques, de l’anéantissement de cette nouvelle autonomie Benès É
tchèque, qui était en formation et d’où l'indépendance plus ou moins complète eût pn sortir, fut cette insurrection subite des Tehèques à Prague. Elle était en réalité un bon prétexie pour tous les ennemis de l’indénendance de la Bohême et qui y trou— vèrent un moyen de là supprimer d'avance. Le séparatisme en Moravie avait du reste affaibli considérablement les Tchèques. En outre, les luttes nationales entre les Tchèques et les Allemands éclataient et compromettaient beaucoup le succès de l’œuvre constitutionnelle.Jusque-là les Allemands combattaient en bonne harmonie avec les Tchèques l’absolutisme du gouvernement. Mais le Parlement de Francfort leur avait fait entrevoir le futar Empire pangermanique et les efforts des Tchèques pour rendre leur Etat indépendant devait naturellement les troubler dans leurs aspirations. Enfin,le gouvernement et la bureaucratie n’avait rien perdu de leurs anciennes tendances centralistes et germanisatrices. Ils s’étaient rendu compte de la situation intérieure de l'Allemagne et du rôle que peut y jouer l'Autriche centraliste et allemande. La rivalité entre l’Autriche et la Prusse poussa la première à étouffer l’action politique des Tchèques et à abaisser le plus possible l'élément slave dans son territoire. Le gouvernement saisit donc l’occasion favorable à ses plans du dehors et exploita l'insurrection à Prague, pour pouvoir se débarrasser des Tchèques qui le gênaient par leurs luttes pour l’autonomie de la Bohème. Ce soni peut-être là les causes qui ont empêché
la réalisation de l’indépendance de la Bohême en 1848.
NT. — La lutte pour l'Autriche fédérale.
Les Tchèques à Vienne. — La Constitution de Pillersdorf. — La situation de la Hongrie. — L’apogée du centralisme en Cisleithanie. L'échec du projet de Pillersdorf et la convocation de l’Assemblée Constituante. — Les Tchèques deviennent fédéralistes dans l’Assemblée. — Le Parlement de Kremsier. — Le programme de Palatsky et de Havlitchek, leurs hésitations entre les deux systèmes de ré-
organisation de l'Autriche. — Le projet de la fédération des nations de Palatsky.
Réduits à l'impuissance par les mesures militaires et voyant anéanties toutes leurs espérances de se créer enfin une Constitution avec une Diète puissante et indépendante, les Tehèques avaient deux chemins devant eux : ou bien entrer dans la nouvelle Assemblée Constituante pour y défendre l'indépendance de la couronne de Saint-Venceslas contre les entreprises des bureaucrates, des Allemands et du gouvernement, ou bien celui, qui était peut-être plus logique et qui a été choisi dix ans plus tard par les Magyars : s'abstenir complètement des délibérations dans une assemblée qui n'avait aucun droit de décider sur le sort de la Bohême, dont l'indépendance d’état avait été encore récemment, il y avait quelques semaines à peine, reconnue dans des actes publics et officiels. j
Ils ont choisi le premier. « Puisqu’on refusait d'autoriser la réunion de la Diète de Prague, après que leurs espérances
immédiates étaient anéanties, la tactique la plus sage eût été
sans doute l’abstention et la situation des Tchèques eût été évidemment excellente s’ils avaient attendu tranquillement les propositions de Vienne. Aucun des chefs ne paraît cependant s’être opposé à l'entrée des députés du royaume dans le Parlement central et ilsne virent même pas clairement qu'ils abandonnaient ainsi le, terrain juridique sur lequel ils s'étaient jusqu’alors cantonnés. Toutes les réserves du monde ne sauraient y rien changer : quand on consent à siéger dans une assemblée, on en accepte l'autorité. De fait, les Tchèques, du jour où ils paraissent à Vienne, se placent sur le terrain autrichien et ils cessent d’être autonomistes pour se confondre avec la parlie fédéraliste. Leur histoire politique depuis lors est obscurcie par une sorte d’indécision qui les ballotte entre deux tactiques et deux programmes, voisins sans doute sur quelques points, mais en réalité profondément différents. Tour à tour, suivant les circonstances ils invoquent le droit naturel ou les prérogatives traditionnelles du royaume, s’isolent en Bohême vu acceptent une place dans le camp des adversaires de la bureaucratie centraliste, de façon que l'indépendance historique de la Couronne parait alternativement une machine de combat que l’on néglige après qu’on en a tiré parti ou une religion que l'on confesse jusqu’à la mort (1). »
Mais c'est bien un fait significatif, qui caractérise la situation de la Bohême, L'indépendance de la Bohême avait déjà subi tant d’éclipses, son unité avec d’autres parties de la monarchie
avait été pendant des siècles si consolidée, le centralisme telle-
(4) E. Denis, 0. c.
ment enraciné, que les Tchèques jugèrent nécessaire d'aller à Vienne au Parlement central. Ils ont par là donné le droit aux représentants des autres pays de discuter sur les rapports de leur patrie et de la monarchie et même sur les affaires intérieures de la Bohème. Les Magyars n’ont jamais fait ce qu'ils auraient considéré comme une abdication de leurs droits. Mais -— nous l'avons constaté — La différence entre ces deux pays était très grande et peut-être que les Tchèques n'avaient pas d’autres moyens d'agir.
Avant de nous engager dans la discussion de cette Constituante autrichienne, où le problème autrichien moderne se posa pour la premiere fois dans son entité et où aussi sa solution, la seule possible, logique et inévitable dans un avenir prochain, fut admirablement présentée et défendue par les Tchèques, il faut dire au moins quelques mots du premier projet constitutionnel de Pillersdorf, de la Constitution du 95 avril 1848, dont nous avons parlé plus haut, et exposer quelle place fut réservée au centralisme autrichien et aux principes de l'indépendance de la Bohême, reconnus dans l'Ordre du cabinet du 8 avril 1848.
En Hongrie comme en Bohème, le gouvernement montra aussi assez de volonté de faire de concession lorsque la Révolution menaça d'’éclater sérieusement et de mettre en danger même l'existence de la monarchie tout entière. On alla si loin que toutes les anciennes tendances centralistes à l'égard de la Hongrie disparurent subitement et on traita tout d’abord la Hongrie comme un Etat pleinement indépendant. Ainei les premières promesses constitutionnelles et l'acte du 15 mars ne
s'étendaient nullement à la Hongrie. La Hongrie devait con-
server son ancienne Constitution et pouvait la modifier à son gré conformément aux principes modernes. La forme dualiste de la monarchie est confirmée une fois de plus. Pour une Constitution unitaire s'étendant à toute la monarchie la situation politique était peu favorable. Sans doute il y avait toujours certaines affaires communes à la Cisleithanie et aux pays hongrois, il y avait même des organes communs pour ces sortes d’affaires — on se souvient du pouvoir personnel du monarque dans les affaires étrangères, militaires et financières — et cette communauté a pu se manifester plus tard dans la Constitution des deux parties de la monarchie; mais donner une seule Constitution unitaire à toute la monarchie était pour le moment impossible. Ce n’est que plus tard que les centralistes viennois y songèrent. Du reste, les Magyars s’y opposèrent de toutes leurs forces, invoquant le passé, où il n’y avait pas de précédent constitutionnel et où la communauté des organes politiques n’était que la conséquence du pouvoir absolu du monarque.
À cause de cette résistance les Hongrois obtinrent leur indépendance politique complète en 1848. Le même jour fut nommé nn miuistère responsable pour l'Autriche et un autre pour la Hongrie. Par là la Hongrie devenait un Etat constitutionnel moderne et elle recevait l'indépendance politique dans une mesure telle qu’elle n’en avait jamais joui sous le règne des Habsbourgs. Cette nouvelle différence entre la Bohème et la Hongrie fut favorisée soit par l’évolution historique antérieure, soit par la perspicacité politique des Magyars qui avaient conservé la continuité historique de leur Diète féodale et de leur évolution constitu-
tionnelle, qui n'avaient jamais accepté les arts octroyés par le
souverain, et n'étaient jamais entrés dans un Parlement central; c’est pour cela que même après dix ans de centralisme et d’absolutisme effréné,de 1830-60, leur indépendance d'Etat est restée intacte.
Ainsi la Hongrie n'était pas comprise dans le projet constitutionnel de Pillersdorf, octroyé pour toute la Cisleithanie le 25 avril 4848. C’est la constitution la plus centraliste qui ait jamais existé en Autriche. Elle fut octroyée quelques jours après l'ordre de cabinet du 8 avril contre toutes les promesses du monarque, au milieu de l'agitation enthousiaste pour l’indépendance en Bohême, et cela pour des causes diverses. C’est que, d’une part, une résistance se produisit du côté des représentants des autres provinces autrichiennes contre l’ordre de cabinet et contre tout le projet de l'indépendance de la Bohême, et que d'autre part le centralisme était conseillé et soutenu par les Allemands. C’est dans ces conditions que parut la constitution de Pillersdorf.
Suivant cette Constitution toutes les parties de la Cisleithanie sont considérées comme des provinces égales en droit; il n’y a plus de pays ou @’Etats indépendants. Les provinces sont organisées uniquement d’après la Constitution centraliste, impériale, il n'y a d'autre législation que celle de l'Etat impérial. Toutes les modifications dans l’organisation de ces pays et dans leur administration dépendent exclusivement du Parlement central et l'assentiment des provinces n’est pas nécessaire. La couronne de Saint-Venceslas a perdu ainsi complètement son caractère spécial d'Etat distinct qui lui avait été
reconnu récemment encore. Les Diètes où les Etats étaient re-
présentés devaient rester aussi en vigueur, mais seulement avec la restriction faite par la Constitution centrale et conformément aux règles indiquées dans cette Constitution. Toute leur compétence consistait dans la réglementation des affaires strictement provinciales, tant qu’elles n'étaient pas déjà réservées au pouvoir central.
Ces Diètes provinciales perdaient tout pouvoir législatif ; elles n'avaient d'autres droits que de présenter des projets et des remontrances ou déléances, le vote appartenait au Parlement central. Il n'y avait qu’une législation centrale, la législalation provinciale n'existait plus. Le Parlement se composait de deux Chambres, mais il était pleinement indépendant des Diètes des provinces. Les représentants au Parlement central étaient élus directement dans les diverses parties de la monarchie comme dans un Etat unitaire. De même que la législation, le pouvoir exécutif était aussi organisé exclusivement au profit du pouvoir central. Il y avait un ministère central, auquel toute l'administration était subordonnée. L'empereur nommait à toutes les magistratures, dont l’organisation était la même dans tout l'Etat.
Pour le reste la Constitution était dans une certaine mesure libérale. Elle était concue à l'exemple de la Constitution belge. Les libertés publiques y étaient garanties, entre autres l'inviolabilité et l'égalité des nationalités. Mais par son centra— lisme elle signifiait pour les Tehèques un désastre complet, la ruine définitive de leur indépendance et de leurs rêves patriotiques. On comprend bien qu’elle n'était pas de nature à apaieer
les esprits tchèques, échauffés par la Révolution européenne, on
comprend aussi que l’agitation soit devenue plus intense en Bohème, en dépit des travaux du Conseil national, qui préparait suivant l’ordre de cabinet du 8 avril, le projet constitutionnel
pour la Diète tchèque.
Mais c’étaient surtout les démocrates allemands qui étaient mécontents de l'établissement du Sénat ploutocratique et aristocratique et du suffrage indirect pour la Chambre des députés. Le gouvernement craignant des troubles sérieux se tira des difficultés en publiant le 46 mai une déclaration, qui convoquait la première Assemblée Constituante en Autriche, dont les membres seraient élus au suffrage presque universel, qui aurait à délibérer sur la Constitution Pillersdorf et qui donnerait enfin à l’Autriche une Constitution définitive. C’était donc un recul de la part du gouvernement. Cette convocation se basait de nouveau sur les principes centralistes; l'idée même de la Constituante future, qui devait passer par dessus la couronne tchèque, et les nouvelles élections directes à un Parlement central étaient essentiellement contraires au droit historique d'Etat de la Bohême. Mais il n’y avait pas d’autre issue. Les Tchèques, comme nous l'avons vu, croyaient mieux faire en entrant dans la nouvelle Constituante pour y défendre leurs intérêts nationaux qu’en s’abstenant complètement de toutes les luttes politiques. D’une part, leurs espérances de pouvoir voter le projet constitutionnel du Conseil national pour la Bohëme dans la Diète de Prague, furent brisées par l'insurrection qui éclata à Prague; d'autre part, leurs compatriotes allemands entrèrent au Parlement, de
sorte que la Bohême y aurait été représentée par les éléments
hostiles à l'indépendance de la Bohême et favorables à la centralisation.
Après les élections les Tchèques entrèrent donc dans l’Assemblée Constituante de'Vienne, réunie le 10 juillet, sans formuler de réserves pour la couronne de Saint*Venceslas et pour la situation spéciale des pays bohèmes au point de vue du droit d'Etat. Dans le Parlement central de la Cisleithanie l’indépendance de la Bohême devait nécessairement disparaître et les pays tchèques seraient soumis à l'autorité de cette assemblée. La réorganisation de toute la monarchie sans exception devait être l'œuvre de ce Parlement central. La convocation de la Diète de Prague, comme nous l'avons vu, fut ajournée, ce qui empêcha les tchèques de voter une Constitution pour la Bohême. Les Allemands de Bohème se prononcèrent très nettement contre tout projet d'indépendance du pays. Dans l’Assemblée Constituante il n’y avait guère de majorité qui consentirait à accorder à la couronne Tchèque une situation spéciale, différente de celle des autres provinces cisleithanes. En revanche, il y était une majorité certaine, qui était disposée à accorder aux divers pays une autonomie assez étendue et mettre le principe fédéraliste en harmonie avec l'unité de la monarchie. Les représentants de la Bohème pouvaient donc très difficilement y faire prévaloir leurs idées et leurs droits ; ainsi leurs efforts vers l'indépendance devaient naturellement prendre une autre nature et se modifier en leur substance : ils devaient s’efforcer de conquérir aux diverses provinces de la monarchie, désormais juridiquement égales, la plus large autonomie administrative. Il ne s'agissait plus de
l’indépendance, de droit historique d'état de la Bohême ; le pro-
gramme politique des patriotes et politiciens tchèques, avec Palatski et Rieger en tête, ne pouvait étre qu'autonomiste, où encore fédéralico-autonomiste.
L'Assemblée constituante était le premier Parlement autrichien. Ce Parlement devenait ainsi l'arbitre du sort de la Bohéme, de la Hongrie et de la monarchie entière. C'était la première grande question politique qu’il fut appelé à résoudre, et il était mal préparé à le faire. Dans les campagnes les élections s'étaient faites uniquement sur le programme de la suppression des charges féodales. Les paysans avaient cessé, dès la Révolution, de payer leurs redevances ; ils voulaient désormais consacrer légalement leur libération. Ils n'avaient donné leur confiance qu’à leurs pairs: le quart des députés étaient des paysans, et l’Assemblée ne comptait qu’un représentant de l’aristocratie autrichienne. — Les paysans venaient justement de faire résoudre à leur avantage la question des droits féodaux (7 septembre). Sur toute autre, ils étaient incapables d’une. opinion personnelle, à la merci des orateurs qui parvenaient à les émouvoir ; et c'était l’appel au sentiment national qui seul pouvait les émouvoir. La question des nationalités s'était posée dès la première séance, par la présence dans l’Assemblée de ces paysans mêmes, qui ignoraient l'allemand, et qui, dépulés autrichiens, prétendaient participer pourtant aux débats, et demandaient qu’on les leur traduisit. 1ls détruisaient, du même coup, la fiction absolutiste d’une Autriche allemande. Les radicaux allemands prétendaient la restaurer officiellement et unir intimement l'Autriche à l'Allemagne nouvelle ; les ‘Tchèques com-
battaient avec ardeur pour le programme de Palatsky, et se
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trouvaient rapprochés du ministère par la haine commune du radicalisme allemand ; les Polonais oscillaient, portés par le sentiment national vers les Tchèques, par sympathie politique vers les Allemands. Quelques députés modérés qui siégeaient au centre, Allemands non radicaux, Autrièhiens avant tout, conservateurs honteux s’offraient à soutenir de leur vote le minis- ‘ère quel qu’il fût (1).
C'est dans ce milieu que devait se faire l’œuvre de la réorganisation de l'Autriche. Cette Assemblée constituante, tant qu'elie siégeait à Vienne ne pouvait s’occuper de la première question grave de son programme politique, de la Constitution. On ne fit que commencer à discuter la question des droits fondamentaux et les droits féodaux furent abolis. Mais lorsque la ville de Vienne fut de plus en plus troublée par les événements révolutionnaires et que l’armée sortit dans les rues, pour étouffer ces troubles, lorsque les délibérations furent trop manifestement influencées par ces troubles et perdirent leur liberté et sécurité, une patente du 22 octobre 1848 transféra l'Assemblée de Vienne dans une petite ville de Moravie, Kremsier, où elle était à l'abri de toute incertitude et où elle pouvait délibérer à son gré. Là elle se Consacra à sa tâche et prépara le projet de la Constitution dans lequel, après de longues négociations et des luttes passionnées, les représentants des divers peuples de la Cisleithanie avaient pu réussir plus ou moins bien à mettre relativement en harmonie les intérêts divergents de leurs pays. La Hongrie n’était pas
représentée à Kremsier et ce projet ne saurait être par consé-
(1) L. Eisenmann, 0, c., p. 118.
quent appliqué aux pays hongrois. Le projet promettait beaucoup à toutes les nations autrichiennes et, sans doute, s’il avait été appliqué l'Autriche aurait suivi toute une autre évolution politique et constitutionnelle et beaucoup de luttes épuisantes auraient été évitées, surtout entre les Tchèques et Vienne. I] est vraisemblable que les Tchèques v auraient trouvé une satisfaction au moins partielle et toutes les conséquences fàcheuses de l'absolutisme auraient été écartées tant pour la Bohême que pour l’Autriche elle-même. Du moins jusqu’aujourd’hui l’Autriche et ses nations n’ont pu trouver de meilleure Constitution.
Dans toutes les luttes révolutionnaires de 1848 les Tchèques n’avaient jamais visé un but politique comme depuis longtemps les Magyars. On le voit non seulement dans les premières pétilions des Tchèques formulées dans les bains de Saint-Venceslas, mais aussi dans les écrits, dans les discours et dans les idées des premiers chefs politiques du peuple tchèque, particulièrement des deux plus importants de Palatsky et de Havlitchek. Les Tchèques revendiquaient une certaine indépendance en se basant sur le principe du droit historique d'état, mais ils voulaient l'indépendance de la couronne en harmonie avec l'unité de la monarchie, ils consentaient même à être assez étroitement liés à l'Autriche à condition de conserver les anciens droits d’autonomie de leur patrie, où ils seraient seuls maîtres de leurs destinées. Ils étaient tous d'accord pour réserver au pouvoir central certaines prérogatives à l’intérieur de la Bohême, leurs exigences portaient principalement sur l'égalité des langues, des nationalités, des droits dans toutes les affaires publiques et
dans l’administration du royaume avec la race allemande.
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L'indépendance complète, telle que les Magyars tâchaient de la conquérir en 1848, était pour Palatsky un rêve séduisant, mais dangereux, dont la réalisation était peu désirable. C'est du reste encore aujourd’hui l'opinion presque généralement acceptée en Bohème. En 1848, Havlitchek, lui aussi, exprima son opinion sur l'avenir de la Bohème et se, montra assez pessimiste au point de vue des désirs d'indépendance : « L'indépendance complète, disait-il, ne serait pour nous, Tchèques, à l'époque actuelle où se forment en Europe exclusivement des empires immenses, qu'un grand malheur; nous ne saurions être qu’un Etat très faible, dépendant des autres Etats, et notre nationalité se trouverait toujours en péril. Mais dans une union étroite avec les autres Slaves en Autriche nous pouvons jouir dans la conronne de Bohême d’une indépendance assez grande et en même temps des avantages considérables d’un Etat puissant. Pour nous il ne reste qu’à nous efforcer franchement et cordialement à fonder et maintenir l'empire autrichien » {1}. A l’exception de quelques radicaux, c'était l'opinion de tous les politiciens prudents.
Tel est dans ses traits généraux aussi le programme des politiciens tchèques contemporains, car en fait la situation et les rapports de la Bohême et de l'Autriche se sont peu modifiés depuis 1848. C’est de là que vient tout le programme fédéraliste des Tchèques en 1848 et dans les temps postérieurs, c’est là aussi ce qui explique toute la conduite de la nation tchèque dans
les luttes politiques pendant le demi-siècle dernier. C’est pour
: (4) T. G. Massaryk, Charles Havlitchek.
ce programme fédéraliste que les Tchèques et les autres Slaves autrichiens luttaient, lorsqu'ils défendaient l’intégrité de la mo- | narchie contre les Magyars et cherchaient appui contre eux dans le gouvernement de Vienne. C’est de cet esprit que les nationalités slaves s’étaient inspirées, lorsqu'elles luttaient contre les Allemands radicaux et révolutionnaires, qui voulaient l’unité avec la Grande Allemagne où toutes les nationalités slaves seraient englouties.
Dans ces quelques mots de Havlitchek est exprimé le programme de toutes les nationalités slaves en Autriche et en Hongrie en 1848. C’est pour ces raisons qu’elles se sont montrées d’aussi fervents partisans d'une Autriche puissante. De là vient cette résistance obstinée des Tchèques contre le Parlement de Francfort, qui préparait leur désastre, de là aussi les projets constitutionnels de Palatsky et ses idées sur la réorganisation de l'Autriche. Le gouvernement, il est vrai, n’a jamais compris, quels étaient les intérêts des peuples slaves et dans quelle direction il devait marcher pour fonder une monarchie puissante. Bien au contraire, ses plans dynastiques étaient tout opposés aux intérêts de ces peuples ; c’est pour cela que l’Autriche a sacrifié les peuples slaves et particulièrement les Tchèques à sa politique extérieure, à ses projets de domination dans la Grande Allemagne. Elle n’y a pas réussi et n’a fait qu’arrêter, par sa faute, le développement normal de ses peuples. Elle s’en repent encore aujourd'hui et en est punie elle-même par le déchirement de son Etat. Malheureusement, les Tchèques et les peuples slaves ont été les premières victimes de sa politique.
Ainsi pour les Tchèques la réorganisation de l'Autriche ne
pouvait se faire que par le fédéralisme. Mais quelle sorte de fédéralisme ? Nous avons déjà montré que les chefs de la représentation tchèque au Parlement de Kremsier, n’étaient pas toujours fixés sur ce point. Havlitchek, qui représentait incontestablement une partie de l'opinion publique en Bohême, hésitait ainsi que Palatsky lu-même à prendre une décision ferme. Et Palatsky qui élabora enfin deux projets de Constitution et se décida à prendre partie pour un de ces eus systèmes, s’est vu forcé de changer son opinion après une dizaine d’années de crise absolutiste et d’accepter l’autre. On a représenté quelquefois la politique tchèque de 1848 comme indécise et assez peu consciente de son but. Assurément, elle était pleine d’indécision et d’hésitation. Mais les causes de cette indécision dans leur politique résident plutôt dans la difficulté de choisir un des deux systèmes pour la solution d’un problème inextricable que dans l'entrée des Tchèques au Parlement autrichien et dans l’abdication juridique du droit historique d’état, qui en est la conséquence logique (1). Palatsky et Havlitchek hésitaient entre ces deux principes comme aujourd’hui encore les politiciens tchèques : les partis nationaux réclament le droit historique d’Etat et veulent l'autonomie plus ou moins large des pays, les socialistes tchèques et aussi allemands veulent l’autonomie des nations. Les mêmes difficultés qui ont fait rejeter les programmes fédéralistes de Palatsky au Parlement de Kremsier s’opposent encore aujourd’hui à toute élaboration d’un système détaillé et minutieux de la fédération des nations dont les socialistes tchèques et autrichiens se proclament les partisans.
(1) E. Denis, O0. c.
Il est facile de comprendre pourquoi Palatsky, en 1848, s’est montré au Parlement un défenseur résolu de la fédération des nations en Autriche, La renaissance du peuple tchèque a trouvé son meilleur soutien dans les idées de la Révolution française, dans le principe du droit naturel, des droits de l’homme et des droits de nationalité. Il vivait à une époque où les événements quotidiens étaient la meilleure preuve à l'appui de ces principes où les révolutions se faisaient au nom des nations opprimées et où les idées démocratiques célébraient leur triomphe dans toute l’Europe. Il devint donc le partisan du droit de nature, laissant de côté le droit historique. Il ne pouvait faire autrement que s'inspirer de ces idées si fécondes et si favorables à sa propre nation. Dans ces conditions le droit historique devait forcément subir une certaine éclipse, ne fût-ce que pour quelque temps, dans le premier essor du mouvement révolutionnaire. Ses deux projets constitutionnels qu'il défendit devant la commission nommée pour préparer le projet de la nouvelle Constitution avaient pour base la fédération des nations. C’était une œuvre originale inspirée de toute une philosophie de l’hisloire e! de deux conceptions fondamentales de Palatsky, la concentration des grands Etats, qui est un des traits dela civilisation moderne, et les droits des nationalités, conséquence des idées démocrati. ques.
Palatsky voyant l'impossibilité absolue pour la Bohême et pour sa Diète de se créer une Constitution propre et déterminer ses rapports avec l'Autriche, persuadé de la nécessité de l’existence d’une Autriche puissante et imbu des principes du droit
naturel de l’homme ét des nationalités entra au Parlement pour
Benès 10
y défendre ses projets sur la réorganisation de l'Autriche moderne qui avaient pour base la fédéralisation des nations. Il ne voyait de salut pour la nation tchèque que dans une autonomie
nationale, dans la décentralisation de la législation et de l’admi-
nistration. Q
Suivant le projet de Palatsky, les mie parties de la monarchie ne cèdent au pouvoir central de eur autonomie, que ce qui est absolument nécessaire à son unité intérieure et à sa puissance extérieure : la compétence dans toutes les questions d'intérêt général, guerre, affaires étrangères, finances communes, commerce et travaux publics communs et principes généraux de la législation. De la Diète relève la législation dans toutes les affaires qui ne sont pas expressément attribuées au Parlement central, l'administration, l’instruction et les cultes, justice, agriculture et industrie. Aucune loi centrale ne peut être abrogée par une loi de la Diète, les Diètes peuvent faire des remontrances, mais elles ne peuvent pas empêcher l'application de ces lois. Dans leur sphère, les Diètes sont aussi souveraines que le Parlement central lui-même dans la sienne ; leur compétence est primordiale et originaire et non dérivée du pouvoir central ou concédée par lui.
Pour le reste, le projet organise plus ou moins un gouvernement parlementaire ; les membres du Parlement central sont délégués par les Diètes et ne sont pas élus directement par le peuple, les ministres sont responsables et il y a des ministres centraux pour les affaires communes et des ministres du pays pour chaque province, avec leurs conseillers pour l’administra-
tion, la justice, l'instruction et culte, les finances du pays et
pour l’industrie. Dans les royaumes qui font partie de la monarchie, ces ministres prennent le nom de vice-rois. Les ministres du pays sont responsables devant le Parlement central dans la personne du premier ministre, mais devant les Diètes cette responsabilité est personnelle. Les diverses nationalités et les pays devraient être juridiquement égaux, et ce principe ne pouvait subir aucune exception.
Tels sont les traits essentiels du premier projet de Palatsky. Le second projet contient deux modifications du premier : la compétence des Diètes était strictement délimitée et les différentes affaires qui leur revenaient étaient expressément nommées. La seconde modification était des plus importantes, Il s’agissait, pour Palatsky, de poser les bases de la fédération des nations. Dans son premier projet, les unités administratives, dont la monarchie se composait jusque-là avec leurs Diètes antérieures, étaient conservées. Maintenant, ce ne sont plus les pays et les Etats qui feront partie de l’Autriche fédéraliste, mais bien les groupes nationaux, dont les frontières suivent, autant que la géographie le permet, les frontières linguistiques et qui sont au nombre de huit :
1. Le groupe allemand avec les deux Autriches, Salzbourg, Vorallberg, parties allemandes de la Styrie, de la Carinthie, du Tyrol, de la Bohême, de la Moravie, de la Silésie ;
2. Groupe tchèque, avec les parties tchèques de la couronne de Saint-Venceslas et Slavaquie — car Palatsky a prévu que la Constitution s’appliquera à la Hongrie vaincue, d’où le groupe tchèque serait considérablement agrandi par les deux millions
des Slovaques sauvés du joug oppresseur des Magyars, et que
son influence s’agrandirait ainsi dans cette Autriche réorganisée ; |
3. Le groupe polonais avec la Galicie, Bukovine et la partie ruthène de la Hongrie;
4. Groupe illyrien ayec les parties slovènes de la Styrie et de la Carinthie, la Carniole et Littoral ; à
5. Groupe ifalien avec le Tyrol méridional, Lombardie et la Vénétie ;
6. Groupe slave du sud, avec la Dalmatie, Croatie, Slavonie, Voïvodie serbe ; j
7. Groupe magyar, avec les parties magyares de la Hongrie et de la Transylvanie, et enfin : |
8. Le groupe roumain avec les parties roumaines de la Hon- © grie, de la Transylvanie et de la Bukovine.
Quelques politiciens veulent trouver les raisons de cette modification importante, qui aurait signifié une nouvelle Révolution pour l'Autriche, dans les récents événements politiques antérieurs et notamment dans les défaites des Magyars, à Kapolna. En effet, après ces défaites, les Magyars seront forcés d'accepter cettenouvelle organisation et d'accorder des libertés politiquesaux nationalités non magyares. Ce sont principalement les Tchèques qui gagneraient à l'encadrement des pays hongrois dans la fédération autrichienne, car les Slavaques, leurs frères opprimés depuis des siècles, trouveraient enfin leur salut national et leur réveil politique dans les bras des Tehèques de la Bohême et de la Moravie. Ce qui poussait Palatsky dans cette voie, c'était plutôt que ces calculs avantageux, des considérations générales
et des principes philosophiques, c'était son effort de rendre l'Au-
triche à l'avenir puissante même contre la volonté des Magyars auxquels les Tchèques étaient toujours hostiles, c’étaient ses idées abstraites du droit de nationalité, du droit de nature qui lui paraissait d’avoir plus de force que le droit historique, et enfin la volonté d'en finir d’un seul coup avec cette question épineuse des luttes nationales, dont la fédération de nations semblait être la meilleure solution. On trouve aujourd'hui encore les mêmes considérations et la même volonté ferme dans les divers projets de solution pour la question des luttes nationales en Bohême et en Autriche.
Mais le projet de Palatsky n’était pas satisfaisant à tous les points de vue. « Le projet de Palatsky qu’il nomme fédéraliste, est en réalité autonomiste et décentralisateur. Les nombreuses vues justes qu’il contient sont on gâtées par trop de doctrine et d’abstractions. Intéressant surtout parce qu'il montre qu’à ce moment les Tchèques, après l’échec de leur programme historique, prenaient pour principe le droit naturel des nationalités, il n’a eu d’effet pratique que par les quelques dispositions que lui a empruntées le rapporteur de la commission de Gonstitution Gaétan Mayer (1). »
L'opinion de M. Ernest Denis. n'est pas plus favorable au projet de Palatsky. « En face des convoitises rivales on devait être tenté d’en revenir au droit naturel, qui était ici elthnographie, et de diviser l'Autriche d’après les nationalités. Cette conception si simple en apparence, dès qu'on l’examina de près se
révéla irréalisable ; non seulement elle eut créé des difficultés
{4) L. EBisenmann, O. e.
Hoi
administratives inextricables et elle blessait au point le plus sensible tous les peuples fatalement condamnés à perdre leurs colonies isolées, mais elle rendait impossible une réconciliation avec les Magyars et elle brisait les traditions les plus invétérées. Pinkas (1) déclara qu'il n'était pas seulement Tchèque mais Bohême, et que quelque respectables que fussent les droits des nationalités il se refusait à leur sacrifier les intérêts matériels du pays et son influence ; on s’aperçut que les querelles des races si bruyantes qu’elles fussent ,n’avaient pas supprimé les liens noués par l'histoire, et l’on reprit pour base les divisions traditionnelles (2).
Ces remarques ne sont que trop vraies; les difficultés administratives et les traditions historiques étaient un obstacle insurmontable pour ce projet. L'idée était très simple et encore plus séduisante, mais seutement en apparence. Les socialistes seuls pa mi les partis politiques actuels en Bohême ont adopté son principe essentiel comme article de leur programme. Abandonnés par les partis nationaux, les principes de ce projet sont aujourd’hui le point dont partent les socialistes tchèques et allemands pour résoudre la question des nationalités. Ils s’efforcent de construire sur cette base un programme national détaillé et de réussir là surtout, où Palatsky n'a osé présenter sonsystème en entier, dans l'administration. Et le peuple tchèque, dégoûté des luttes nationales de la bourgeoisie tchèque et alle-
mande, ne se montre pas trop défavorable à cette idée, si on en
(1) Un des amis de Palatsky, (2) E. Denis, O. c.