I. — La reprise du programme fédéraliste par les Tchèques
Les conséquences du coup d'Etat de Kremsier pour les Tchèques. — Le problème autrichien se complique. — L’impossibilité de la conciliation entre les Tchèques et les Allemands après la période de l’absolutisme. — La politique extérieure de la dynastie. — Le lien étroit et logique entre la politique extérieure de la monarchie, l’absolutisme, le centralisme el la germanisation. — Les luttes des Tchèques après la reprise du constilutionnalisme en 1861. — Les Tchèques reprennent leur programme fédéraliste de 1848. — Les Tchèques au Reichsrat de Vienne. — Le programme de Palatsky, son « Idée de l'Etat autrichien ». — Le Diplôme d'octobre, la Patente de février et le Parlement de Schmerling. — La préparation du dualisme. — La lutte des Tchèques contre les efforts des Magyars. — L’échec de la politique tchèque. — Le compromis austro-hongrois et le Parlement de Beust. — La résistance des Tchèques. — Le vote de la Constitution de 1867.
Il est incontestable que sans le coup d'Etat de Kremsier l'évo lution constitutionnelle de l'Autriche se fût accomplie dans un sens tout différent de celui dans lequel elle s’est faite, et la situa-
tion actuelle de l’Autriche serait aussi à tous les points de vue
beaucoup meilleure qu’elle ne l’est aujourd’hui. C’est notamment le développement de la vie politique des diverses nationalités qui fut violemment arrêté. Tous les bienfaits de la Révolution étaient partiellement annihilés. Cela était d'autant plus grave que les conséquences qu'avait amenées la Révolution étaient très profondes. Sans parler du progrès des idées modernes et des principes du droit nouveau, abstraction faite de ce grand événement historique qu'est l'abolition définitive de la société féodale et sa transformation en une société toute moderne, il faut se rappeler principalement que dans la Révolution de 1848 les diverses nationalités autrichiennes avaient célébré leur réveil, leur résurrection politique.
En 1848, c'était leur début politique, c’est alors qu’elles ont fait connaître à l’Europe tout entière leur existence. Ce début était des plus heureux. Mais par les calculs politiques des Habsbourgs et de la bureaucratie centraliste et absolutiste, elles ont vu sombrer toutes leurs espérances ; et lorsqu'il s’agit, dix ans plus tard, de renouveler le constitutionnalisme en Autriche, elles n'étaient, elles ne pouvaient être à la hauteur de leur tâche. La même inexpérience, que les Tchèques et les autres Slaves avaient montrée en 1848, se manifesta aussi pendant les années 1861-1867.
La Révolution a contribué non seulement au développement politique des peuples, elle a non seulement aboli l’ancienne société féodale, sinon complètement dans la réalité au moins en théorie, elle à non seulement permis aux peuples autrichiens de faire leur connaissance mutuelle, mais elle a fortifié en fait la monarchie elle-même, elle était seule capable de fonder l’Au-
triche nouvelle. Nous l’avons dit déjà, l’an 1848 et plus tard les
be
premières Uonstilutions de 1861 sont la transition du centralisme absolutiste et bureaucratique au centralisme constitutionnel. Une Constitution véritable et sincère — même plus ou moins centraliste — acceptée par l’assentiment mutuel des peuples pouvait seule rendre l'Autriche puissante et prospère. En 1848, on a essayé de donner satisfaction aux peuples. La Cisleithanie jusque-là n’était que la création arbitraire de l’absolutisme. Elle a désormais une existence de droit, depuis le jour où des représentants de toutes ses provinces et de tous 8es peuples se sont réunis, pour lui donner une Constitution. Ainsi la continuation dans cette voie légale, l’application sincère du constitutionnalisme, l'adoption — je ne dis pas des projets constitutionnels de Palatsky sur la fédération des nations — mais de la Constitution fédéraliste — centraliste, votée par la commission du Parlement de Kremsier, — tous ces changements profonds auraient contribué au bien de la monarchie même, mais principalement des peuples opprimés.
Mais on a dit très justement qu’en Autriche on n’a jamais compris la puissance des idées, on n’a jamais su intervenir à temps, on n’a jamais su adopter des principes nouveaux pour les adapter aux besoins de la situation, on n’a jamais saisi le moment où il faut renoncer à des idées préconçues, irréalisables dans les conditions nouvelles, et se servir des acquisitions des temps modernes pour arriver au but désiré. La dynastie et la bureaucratie jugèrent nécessaire de détruire l’œuvre de la Révolution. Elles le firent mais par là même elles ont fait aussi de la question d'Autriche ce problème inextricable qu'elle est aujour-
d'hui. Elles détruisirent le plus heureux des résultats de la Ré-
volution, le rapprochement qui s'était opéré à Kremsier entre les Tchèques etiles Allemands et qui avait reçu son expression dans la Constitution centraliste fédéraliste de Kremsier.
Dans le régime de terreur qui fut établi, ce furent les Tchèques qui sentirent le plus durement le poids de ces dix ans d’absolutisme. « Ils furent persécutés, leurs chefs espionnés et tracassés, leur langue” dédaignée et traquée, leur influence légitime dans leur pays confisquée. Ils; s’exaspérèrent de cette persécution et leur exaspération se tourna contre le gouvernement, mais aussi et surtout contre les Allemands qui, en apparence au moins, bénéficiaient de sa faveur et s’enrichissaient de leurs dépouilles. Leur haine nationale s’excita, et leur sentiment autrichien, si fort encore pendant la Révolution, s’affaiblit. Sans les dix années de Bach, la question bohéme ne serait pas aujourd’hui si compliquée et, par moment, si menaçante pour l'avenir de l’Autriche » (1). On ne peut donc s'étonner des longues luttes passiornées qui éclataient entre les Tchèques et les Allemands après celte période absolutiste et duraient depuis jusqu’à nos jours. Et il est tout naturel que les peuples autrichiens, qui veulent enfin aboutir après de longues luttes épuisantes à une conciliation durable, doivent revenir à cette époque et recommencer là, où la Révolution a été arrêtée.
Ainsi les conséquences de l’absolutisme de 1850-1860 se font encore sentir sérieusement à l'heure actuelle. Tous les partis politiques tchèques reprennent aujourd'hui dans leurs pro-
grammes nationaux plus ou moins directement une partie des
(1) I. Eisenmann, 0. c.
revendications des Tchèques et des Slaves en 1848 et une grande majorité de la population de Bohème ne voit pas d'autre solution au problème autrichien que celle proposée par les premiers politiciens tchèques en 1848. C’est sur la réorganisation de l’Autriche dans le sens de la fédération des pays ou des nations, comme on la discutait au Parlement de Kremsier, que, suivant tous les politiciens avisés et raisonnables en Autriche, doit porter la future revision constitutionnelle.
Une des causes importantes du retour de l’absolutisme et de la réaction en Aatriche fut la politique extérieure de la monarchie. Cette politique étrangère de l'Autriche allait directement au-devant des efforts des nationalités slaves et particulièrement
de ceux des Tchèques. Dès le moment où la tendance vers J'Unité en Allemagne avait apparu, l'Autriche avait fait tout son possible pour que cette unité ne se réalisât pas à ses dépens et au profit de son rival du siècle précédent, de la Prusse. Dans cette politique anti-prussienne se concentrèrent tous les efforts du gouvernement de Vienne de 1848 jusqu'à 1870. Ce n'est qu'après Sedan que se3 espérances furent complètement ruinées.
En 1848 on eut bientôt reconnu que l'Unité ne se ferait pas à Francfort. Aussi l'Autriche, redoutant les éléments révolutionpaires en Allemagne et ne voulant pas de cette union étroite qui la dépouillerait de l'indépendance dans l'Etat fédéral, fut-elle disposée un moment à rompre avec l’Allemague. Mais après que la réaction fut revenue, l'Autriche, victorieuse de l'ennemi sur le champ de bataille et de la Révolution à l'intérieur, put reprendre ses intrigues. Pour être puissante aux yeux de l'étranger, elle
devait être absolutiste et centraliste, pour être véritablement
allemande elle devait germaniser. Tout cela se réalisa dans la période absolutiste. C’est un des principaux motifs qui amenè— rent la période absolutiste de 1830 à 1860.
Mais encore plus tard, en 1861, lorsque le constitutionnalisme fut repris, les efforts dt l'Autriche se dirigeaient encore toujours vers le dehors. Tous les essais constitutionnels et toutes les promesses faites aux Tchèques dans les ne de 1861 à 1867 ne furent que de vains mots tant qu'elles étaient contraires à la politique extérieure de la monarchie. On ne peut comprendre ni la politique de Schmerling, ni l'application étrange du Diplôme d'octobre, ni le sens de la Patente de février, ni enfin l’élaboration définitive du Compromis austro-hongrois, si on n’a pas toujours devant les yeux ces plans extérieurs de Ja dynastie. C'est par les événements extérieurs, par les insuccès sur les champs de bataille en Italie et par la banqueroute financière, conséquence de ces insuccès, que la monarchie fut contrainte, en 1861, à reprendre le constitutionnalisme. C'est au nom de la politique extérieure que ce constitutionnalisme fut pratiqué.
Mais avec la reprise du constitutionnalisme, les conséquences de la Révolution de 1848 réapparaissent. Les nations se laucent de nouveau dans des luttes politiques et combattent pour l'existence nationale. Elles recommencent là où elles en étaient restées en 1848. Mais en 1861, les Tchèques n’ont plus à combattre les rêves d'une Grande-Allemagne, invoqués par leurs compatriotes allemands. Toutefois leurs luttes contre les Allemands n'en sont pas moins rudes. La dynastie a montré sa ferme vo-
lonté d’avoir l'Autriche allemande ; les Allemands sont devenus
les maîtres de l'Autriche. La lutte des Tchèques est ainsi la lutte contre le gouvernement centralisateur et germanisateur el contre les Allemands devenus partisans farouches du centralisme, qui leur assure à l’aide du gouvernement la domination dansla monarchie.
Instruits par l’expérience, les Tchèques ne songent plus à la fédération des nationa’ités. Palatsky, dans son « Zdée de l'Etat autrichien, » s'exprime nettement en faveur du programme fédéraliste, mais c’est la fédération des pays, des provinces, qu’il demande. Ils veulent l’Autriche fédérale composée des pays autonomes, et ce programme, ils le défendent contre les Allemands centralistes dans la Diète de Bohême et dans le Reichsrat de Vienne. Ainsi les Tchèques reprennent le programme politique qu’ils avaient accepté lors de l'adoption du compromis constitutionnel de Kremsier en 1848. Ils continuent franchement dans leur programme fédéraliste, laissant pour un moment de côté le programme historique.
Le Diplôme d'octobre, publié par le gouvernement le 24 octobre 1860, donne aux Tchèques une certaine satisfaction. Il à même soulevé parmi eux l'enthousiasme général par ses dispositions fédéralistes et libérales. Il est devenu le point d'appui de toutes les revendications nationales tchèques. Le seul but politique des Tchèques était désormais son application réelle. Certes, les Tchèques se sont fait quelques illusions sur sa véritable importance. Mais l'application scandaleuse qu'en a faite Schmerling dans la Patente de février les déçut à la fois et les irrita. La Constitution de février, octroyée par la Patente de fé-
vrier, n’avait presque rien des dispositions du Diplôme. Le cen—
tralisme et une dose considérable d’absolutisme au contraire en sont les traits dominants.
Les Tchèques entrant dans la Diète du pays formulèrent leurs réserves contre la Patente. Néanmoins, après quelques hésitalions, ils entrèrent aussi dans le Parlement central établi par la Constitution de février, mais une partie de leur députation exprima de pouveau ses réserves. ere adversaires déclarés du nouveau centralisme, consacré par la Constitution de février, ils crürent nécessaire d’entrer dans le Parlement de Schmerling et d'y défendre leurs droits. Du reste, la chose n’alla pas sans hésitations, sans résistance et sans des luttes intérieures.
À Vienne ,les Tchèques en protestant contre l'application du Diplôme d'octobre dans la Patente de février, formulèrent leur programme fédéraliste ou de centralisme-autonomiste dans une déclaration, où ils ajoutaient : « Nous voulons une Autriche, dont tous les pays et tous les peuples seront égaux en droit, où tous auront les mêmes rapports avec le gouvernement central, tous seront également et justement représentés. L’Autriche ne doit être ni un Etat allemand, ni magyar, ni slave, mais uniquement autrichien avec droit égal de tous les peuples fédérés dans toute la vie publique, dans la représentalion, dans la législation . et l'administration. » ù
Dans son étude célèbre «l'/dée. de l'Etat autrichien », Palatsky précisa le programme national des Tchèques. Il constate que l’idée du droit des nationalités a subi depuis 1848 une certaine éclipse en Autriche, surtout lorsque la doctrine de Eœtvæs sur les individualités politico-historiques fut généralement adoptée.
et renonce à son idée de la réorganisation de l'Autriche sur la
— Al —
base de la fédération des nations et accepte la théorie des indi- -vidualités politico-historiques. Donc c’est la fédération des pays qu’il proclame comme programme national. Au pouvoir central il veut concéder les affaires de la maison souveraine, les affaires étrangères, la guerre, les finances communes et le commerce intérieur et extérieur. De l’autre côté, l'administration des pays, l'instruction, les tribunaux et les autres affaires seraient de la compétence des pays particuliers. Les pays trop petits peuvent être réunis en groupes plus grands. Châque groupe aurait ses magistrats, son administralion, son chancelier ou ministre près du gouvernement central. Le Parlement central serait la délégation des Diètes, qui ne se réunirait pas régulièrement, mais dans certaines occasions, suivant le besoin, d’un cas à l’autre, ad hoc. Les impôts indirects seraient de la compétence du Parlement, les contributions directes de celle des Diètes. Dans son projet, Palatsky se montrait l'adversaire résolu du dualisme (1).
C’est en 1863 que Palatsky publia son «/dée ». En dépit des déceptions éprouvées lors de l'application du Diplôme, les Tchèques continuèrent courageusement dans leur politique fédéraliste. Le Parlement de ia Patente de Schmerling resta un tors, car la Hongrie — à l'exception de la Transylvanie — n'avait pas envoyé de délégués. Les centralistes allemands avaient la majorité dans le Reichsrat et les autonomistes slaves furent réduits à l'impuissance. [l est donc très compréhensible qu'ils aient pris la même résolution que les Magyars et les
Croates : le 17 juin 1863, les délégués tchèques ont quitté le Par-
(1) Fr. Palatsky : L'idée de l'Etat autrichien.
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lement et les délégués de Moravie uu peu plus tard ont suivi leur exemple. C'est le commencement de la politique passive des Tchèques qui se prolonge pour des causes diverses jusqu’en 1879 et qui eut pour les Tchèques des conséquences fatales, surtout lorsqu'ils continüèrent cette tactique même dans une situation absolument changée et défavorable, à la résistance passive.
En résumé? pendant les luttes politiques de 1861-1867, jusqu’à la conclusion du Compromis austro-hongrois, les Tchèques sont restés fidèles à leur programme de 1848 de la fédération autrichienne. Ils le défendirent avec acharnement, même après avoir quitté le Parlement en 1863 contre le gouvernement absolutiste, contre les Allemands centralistes et contre les Magyars séparatisles. Ils ont succombé sous la coalition de ces trois puissances. Et c'est cet échec qui les a contraints plus tard à changer de programme et de tactique.
On voit aussi que tous les efforts politiques des Tchèques étaient en contradiction complète avec la politique extérieure du gouvernement. La politique étrangère de la dynastie était toute opposée aux tendances fédéralistes des Slaves. Pendant que les Tchèques élaboraient leur programme de l'Autriche fédérale, le gouvernement, ayant toujours devant les yeux ses plans à l'extérieur, poursuivait sa politique centraliste allemande, et lorsqu'il se heurta à une résistance invincible de la part des Magyars, poussé par les événements extérieurs en Allemagne, par l’altitude menaçante de la Prusse et enfin épuisé par la guerre, abandonna la Hougrie aux Magyärs pour assurer l'Autriche aux Allemands : il changea sa politique centraliste en
une politique dualiste.
En effet,en 1865, lorsque Palatsky publia ses études sur le Fédéralisme autrichien, le dualisme était déjà tout préparé. Le gouvernement avait assuré son succès par le diplôme d'octobre, par sa maladresse dans Ja Patente de février, par le système de faveur appliqué à tous les points de vue aux Magyars ; et ceux: ci, voyant les difficultés extérieures de la dynastie, avaient saisi l’occasion pour atteindre leur but. Par la résistance passive des Hongrois et plus tard des Tchèques, l'échec de la Constitution de Schmerling était inévitable. La guerre avec la Prusse pour la primauté en Allemagne était imminente; la monarchie était déchirée à l’intérieur et la résistance des Hongrois était pour Vienne en cas de guerre une cause de graves inquiétudes. L’impossibilité pour Schmerling d'arriver à une conciliation et une entente avec la Hongrie amena sa chute. Relcredi, son successeur, abrogea tout d’abord la Constitution de février et commença à négocier avec les Hongrois, pour régler les rapports de l'Autriche et du gouvernement avec leur pays. Quoique entouré de difficultés énormes, le gouvernement ne voulait à aucun prix renoncer à l’idée du Parlement central et aller si loin dans les concessions aux Magyars. Mais pendant les négociations, la guerre éclata. L'Autriche, battue à Sadova, épuisée et impuissante, capitula devant les Magyars. Le nouveau ministre Reust réussit à s'entendre avec Déak, et le 30 mars 1867, le dualisme fut établi.
Les efforts des Magyars n'avaient pas trouvé d'adversaires plus résolus que les Tehèques. Pour les raisons déjà indiquées, les Slaves voulaient le système fédéraliste pour toute la mo-
narchie, donc aussi pour les pays hongrois. Les motifs qu'ils in-
voquaient étaient sérieux. Dans son « /dée » Palatsky combat le dualisme sans réserves et Rieger n’est pas plus indulgent à l'égard de la politique magyare. Les Tchèques, les Polonais et autres Slaves protestent auprès du ministère et même auprès de l’empereur contte le séparatisme des Magyars. Pour les Tchèques, l'unité de la monarchie était particulièrement nécessaire et indispensable.
D'une part, en effet, les Magyÿars, qui seraient dans le Parlement central toujours des autonomistes résolus, auraient avec les Tchèques la majorité contre les centralistes allemands. L’expansion de l'élément allemand serait donc arrétée. D'autre part, avec l'appui des Magyarsils pourraient réussir à donner aux pays une autonomie beaucoup plus large,et ce n’est qu'avec leur appui que la véritable Autriche fédérale pourrait être construite en dépit du gouvernement et des Allemands. Enfin, dans la monarchie dualiste,les Slaves de Cisleithanie étaient sacrifiés à l’ar- - bitraire de la majorité artificielle des Allemands, ceux de la Transleithanie à la majorité artificielle des Magyars. D'un côté comme de l’autre c'était un désastre pour tousles peuples slaves. Au contraire, daus la monarchie fédérale et dans le Parlement central, les Slaves auraient la majorité et par là la prépondérance. Leur avenir politique, leur développement et leur existence nationale seraient assurés. Les Slaves et les Tchèques ne pouvaient donc pas hésiler un seul moment dans leurs luttes contre le dualisme.
Il y avait par conséquent une contradiclion complète entre la politique tchèque et magyare. Les Magyars savaient qu'ils se-
raient les plas forts et les plus libres en restant seuls en Hongrie,
De là toute leur politique. Il est curieux que ce sont les Tchèques et les autres Slaves, les plus opprimés par le gouvernement, qui furent à cette heure comme en 1848 les seuls loyaux défenseurs de l'unité de la monarchie les seuls dévoués à l’Autriche, les seuls pairiotes autrichiens. Maintenant par le compromis austro-hongrois ils étaient de nouveau décus, leur but politique anéanti, leur programme national renversé. Il fallait donner à leurs efforts politiques une orientation toute nouvelle. Ils doivent se limiter à l’Autriche seule. Les Slaves de la Hongrie, même les Slavaques, sont désormais pour les Tchèques presque des étrangers. Le problème autrichien est devenu plus simple. Il seréduit presque exclusivement à la question tchèque. Mais les autres nationalités autrichiennes non allemandes, plus développées maintenant et mieux préparées à la lutte, apparaissent, elles aussi, sur la scène politique et le problème autrichien reste aussi délicat qu'il l’étaitavant le compromis austro-hongrois. Avec la conclusion du Compromis austro-hongrois, la Constitution de février, suspendue du reste depuis deux ans à cause des difficuités avec les Magyars et à cause de l’échec complet qu’elle avait subi, devient caduque. Le Parlement convoqué en 1867 par Reust, qui devait adopter le Compromis austro-hongrois et admettre ainsi son application en Autriche, reçut la tâche de donner à la Cisleithanie une nouvelle constitution. Cette tâche ne pouvait être remplie que par un Parlement où les centralistes auraient la majorité contre les Slaves, puique les fédéralistes slaves étaient les adversaires à la fois du Com promis et d'une Constitution centraliste. Le Parlement de Reust, com-
posé des délégués, élus sous une haute pression du gouvernement
pouvait remplir cette tâche, surtout lorsque les Tehèques refusérent à paraître à l’Assemblée. Les Tehèques combattaient naturellement avec acharnement tous les essais qui voulaient consacrer légalement cette division et aggraver encore la situation précaire des Slaves : car cette nouvelle Constitution serait applicable seulement à la Cisleithanie, elle sgrait centraliste pour l’Autriche seulecomme la Constitution de février était centraliste pour toute la monarchie. C'était le remplacement du centralisme ancien par le centralisme cisleithan.
Les Tchèques protestent donc contre le dualisme et contre la nouvelle Constitution. Ils continuent leur tactiquede la résistance passive, ils s’abstiennent des travaux du Parlement de Reust, ils n'y envoient pas de délégués de la Diète tchèque. Mais leur résistance est brisée par le gouvernement, le Parlement, où les centralistes allemands ont la majorité, adopte de Compromis et vote une nouvelle Constitution. Cette Constitution signifie une certaine amélioration dans la voie du fédéralisme, mais elle est Loujours centraliste et unitaire. Les Tchèques ne pouvaient pas accepter une telle Constitution, qui avait son origine dans une situalion si singulière, qui était votée au mépris de tous leurs efforts et dont l'adoption signifiait pour eux l’abdication volontaire de tous leurs droits nationaux. Leur espoir de fonder une Autriche fédérale s'était brisé contre les désirs de domination des Magyars et des Allemands et contre la volonté ferme du gouvernement de faire une Autriche unitaire et centraliste. S'ils ne voulaient pas accepter le dualisme, il leur était encore moins possible d'accepter le nouveau centralisme cisleithan.
Ils continuèrent donc leur opposition contre les centralistes
allemands et contre le gouvernement. Mais tout leur programme
politique de réorganisation de la monarchie fédérale se basant sur des hypothèses irréalisables après la conclusion du Compromis. ils durent nécessairement chercher un nouveau but
pour leur politique et un nouveau programme national.
IL — Les premiers essais constitutionnels, le Diplôme d'Octobre
et la Patente de février.
I. Les causes de la reprise du constitutionnalisme. — Le Reichsrat renforcé. — Les fédéralistes etles centralistes dans le Reiclisrat. — La doctrine des individualités politico-historiques. — La déclaration, votée par le Reichsrat,.
II. Le Diplôme d'octobre. La doctrine d'Eetvæs reconnue. — Les dispositions centralistes et les dispositions fédéralistes du Diplôme. — L'origine de deux Reichsrats ; le Reichsrat étroit et le Reichsrat plénier. — Les dispositions dualistes du Diplôme. — La Constitution pour toute la monarchie sans exception de la Hongrie. — Les vices du Diplôme. — La division de la compétence entre le Reichsrat et les Dièles. — La situation privilégiée de la Hongrie. — La vraie valeur du Diplôme.
IT. La Patente de février. La fausse interprétation du Diplôme. — Le constitutionnalisme de la Patente, — Le Système électoral de Schmerling. — Le but de ce syslème, — La possibilité des élections directes. — La place de l’absolutisme dans la Patente. — Le dualisme de la Patente. — Les Diètes et le Reichsrat étroit. —— La division de la compétence. — La différence entre les pays autrichiens el hongrois. — La place du principe fédéraliste dans la Paiente. — La Constitution de la Bohème et des autres pays cisleithans.
Benès ; 12
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En Autriehe la politique extérieure donnait toujours la direction à la politique intérieure. Aussi en 1860, lorsqu'il s'agissait de revenir au constitutionnalisme, c'était l’insuccès de la monarchie qui était le motif principal de ce retour. Les insuccès sur le champ de bataille en Italie ont tué l’absolutisme de Rach. La politique de violence et de terreur ne pouvait se prolonger à l'intérieur lorsque la faillite du gouvernement aussi à l'extérieur devint de plus en plus visible. Les défaites au dehors, l’hostilité sournoise et mal cachée de tous les sujets, le mécontentement et la menace d’insurrection de l’un ou de l’autre côté au dedans, tout cela ne pouvait durer longtemps. En outre la banqueroute financière de l'empire était complète, la dette publique énormément augmentée, le poids des contributions devenu intolérable, le crédit évanoui. La reprise du constitutionnalisme paraissait être le seul remède à tous ces maux ; on pouvait par là tranquilliser au moins partiellement les Magyars toujours prêts à renouveler la lutte pour la Constitution et donner par quelques concessions plus de garantie à la situation financière de l'Etat. Ainsi le manifeste impérial du 15 juillet 4859 annonçant la paix en Italie, promettait quelques réformes dans la législation et l’administration. De plus, Bach démissionna et le nouveau
ministère proclama l'établissement d’une représentation des
pays comme imminente et la nécessité du contrôle des dépenses et des recettes de l'Etat.
Mais le gouvernement avait toujours peur du Parlement populaire élu, bien qu’il lui fallut quelqu'un pour partager la responsabilité de l’état financier de la monarchie. Il setira d'affaire en se reportant au manifeste impérial du 4 mars 1868, qui avait dissout le Parlement de Kremsier et proclamé une nouvelle Constitution. Le Reichsrat, établi par cette Constitution était un corps consultatif, dont les membres étaient nommés par le souverain et qui donnait son avis au gouvernement lorsque celuici le lui demandait. Ce corps était devenu à l’époque absolutiste exclusivement un conseil personnel du monarque et de la Couronne. 11 était aussi le seul organe — bien qu’il ressemblât très peu aux institutions parlementaires — qui fût resté de l'ancienne Constitution pendant la période d’absolutisme. IL reliait ainsi directement l’année 1860 à l’époque révolutionnaire. À ce con: seil personnel de la Couronne qui n'avait primilivement que onze membres réguliers, on en ajouta quarante-sept autres, irréguliers, et ce corps nouveau devint ce qu’on appela plus tard le Reichsrat renforcé. C’est de ce Reichsat renforcé, nommé par l’empereur, et n'ayant qu'un pouvoir consultatif qu'est sorti le nouveau constitutionnalisme autrichien.
Ce Reichsrat, suivant l'opinion de ses membres, n’était pas un corps représentatif, mais un conseil personnel de la Couronne. Il était purement consultatif, principalement dans les affaires financières. Mais, peu à peu, sa compétence s'élargit et il fut forcé de délibérer notamment sur les affaires législatives
et surlout sur les réformes constitutionnelles, sans lesquelles
l'amélioration financière était coraplètement impossible. Ainsi, dans le comité du budget élu par le Reichsrat, les débats sur la réorganisation de l'Autriche ont pris la première place. Et, du premier abord, les deux courants, nés en 1848, s’'ysont fait sentir, le fédéralisme et le centralisme.
La majorité de la commission voulait réorganiser l’Autriche en partant de l’ancienne division historique de la monarchie en divers pays et défendait un programme plus ou moins fédéraliste autonomiste. La minorité, au contraire, qui était centraliste, voulait maintenir et consolider l’uniformité de la monarchie et ne consentait à attribuer aux diverses parties de la monarchie une certaine autonomie administrative que dans le cadre d’une organisation uniforme et centraliste pour toute l’étendue de l'Etat, en faisant des provinces seulement des unités administratives supérieures. Les fédéralistes voulaient non seulement une décentralisation administrative, mais aussi une décentralisation législative, ils voulaient donner aux parties de la monarchie quelques attributs de souveraineté et restreindre le pouvoir central autant que possible.
Les champions du fédéralisme étaient principalement les aristocrates magyars qui, entrés au Conseil en faisant quelques réserves, demandaient l'indépendance de la Hongrie et proclamaient hautement qu’ils n'étaient pas représentants de leur patrie, mais seulement des conseillers personnels, et que la Hongrie ne pouväit être liée par leurs actes. De même ils contestaient tout droit d'existence à un Reichsrat central qui aurait la compétence sur toute la monarchie, y compris la Hongrie. Les
aristocrates tchèques étaient fédéralistes comme les Magyars et
comme, du reste, les aristocrates des autres pays ; espérant toujours le rétablissement d'une sorte de société féodale, ils rêvaient de pouvoir accaparer toute l'influence dans les pays autonomes ; ils avaient ainsi la majorité dans le Reichsrat. Au nombre des centralistes se trouvaient les bureaucrates et les représentants de la bourgeoisie allemande, qui avaient peur de la prépondérance de l'élément slave dans l'Autriche fédérale. Les uns comme les autres n'étaient ni amis de la liberté, ni partisans d’un constitutionnalisme sincère.
Dans les débats devant ce corps, les fédéralistes soutenaient que la réorganisation future ne peut se faire que sur la base des anciennes traditions historiques, soit au point de vue législatif, soit au point de vue administratif et qu'il fallait mettre l'unité de la monarchie en harmonie avec les intérêts spéciaux des pays divers qui se rattachent nécessairement aux traditions du passé. Par là, les aristocrates fédéralistes se proclament fervents partisans de la théorie des « individualités politico-historiques », formulée vers 1850, par Jozsef Eœtveæs.
Les orateurs de la majorité parlaient toujours de la conscience historique des divers pays, de leurs titres historiques, de leurs souvenirs du passé, répétaient toujours que la monarchie n’est pas un état uniforme, mais composé des éléments les plus divers qui tous ont conservé leurs individualités historiques. La situation des divers pays est si différente qu’il est tout à fait impossible d'imaginer une Constitution centraliste, réalisable pour toute la monarchie, — c'est le grand argument des aristocrates contre tout projet constitutionnel qui pourrait menacer leur do-
mination dans les provinces.