DE LA REVISION CONSTITUTIONNELLE
La Constitution et les luttes nationales. La situation des Tchèques.
Les contradictions dans la Constitution de 1867, — La Constitution de 1867 ne peut résoudre le problème autrichien. — Les Allemands conservent leurs anciens privilèges. — La question tchèque est l’essence du problème autrichien. — Les Allemands contre les Slaves. — La question des langues. — Les luttes des Tchèques pour l'égalité des langues. — L'article 19 de la Constitution. — L'insuffisance el l’équivoque de l’article,
La Constitution a pour base le principe fédéraliste. Le principe centraliste néanmoins était fortifié par elle. Cette contradiction vient de ce qu'elle n’est pas une œuvre logique et ne repose pas sur une seule idée, mais qu’elle part de deux principes différents pour organiser le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Pour la législation, le point de départ est le fédéralisme, pour l’exécution le centralisme. Pour la législation il y a e Parlement central et les Diètes, pour l'exécutif il n’y a que le pouvoir exécutif central, A côté des Diètes des provinces il n'y
a pas de pouvoir exécutif distinct pour chaque province,
La Diète de province peut voter les lois, mais pour les faire appliquer, elle doit faire appel à la bureaucratie, au pouvoir exéculif central. Ce pouvoir exécutif n’est pas responsable devant elle. Par un mot : il y a dans chaque province le pouvoir législatif distinct, sans le pouvoir exécutif correspondant. Cela rend les Diètes tout à fait impuissantes
Nous te montré comment, à cause de la puissance de la bureaucratie, du système électoral et de la composition du Reichsrat, à cause de l’absolutisme déguisé sous l’article 14 et de la responsabilité seulement apparente des ministres, le pouvoir exécutif devait l'emporter sur le législatif. Cela jette encore plus de trouble dans le système. Le Reichsrat ne peut rendre le gouvernement responsable pour le vote des lois dans les Diètes. Les Diètes d’autre part n’ont point le droit de mettre en jeu la responsabilité du gouvernement. C’est un système fâcheux, plein de contradictions, d’où sort toute Le série de conséquences graves. Le Conseil du pays, commission exécutive de la Diète, est proposé à l'organisation administrative de la Bohême aux cercles et aux communes. Il est le corps administratif suprême
et contrôle en même temps les autres organes administratifs. Mais pour remplir sa lâche, il n’a pas d'organes d'exécution propre, ce qui rend son fonctionnement presque impossible. Il veille à l'exécution des lois votées par la Diète, mais il dépend lui-même du gouvernement. La Diète a la compétence dans les affaires d'agriculture, mais dans l'application des lois agricoles votées par elle, le Conseil du pays est subordonné au ministre de l’agriculture, c'est-à-dire à un agent qui n’a rien de commun
avec la Diète. La même chose se produit dans toutes les autres
affaires. La création d'un pouvoir exécutif du pays est une nécessité logique si on veut conserver dans la législation le principe fédéraliste. Dans une telle situation, le pouvoir de la bureaucratie est forcément illimité et la Diète ne peut absolument pas remplir son rôle. On voit bien que l'établissement des Diètes n’était qu’une concession apparente qui devait être paralysée par l'établissement d’un pouvoir exécutif, unique et centralisé. On à pris aux pays d’une main ce qu’on leur a donné de l’autre. La Constitution de 4867 était peu sincère, pleine d’équivoques. On ne peut pas appeler du nom de Constitution une organisation d'Etat qui repose sur deux principes entièrement opposés. Celte équivoque est aussi une des causes de l’incohérence intérieure de l'Autriche. La revision constitutionnelle s'impose par ces considérations théoriques, si on veut déjà laisser de côté les résultats pratiques.
Cette situation devait irriter les fédéralistes Tchèques. Ils ne cachèrent pas leur irritation d'autant plus que la Constitution était votée contre eux et sans eux et sacrifiait les peuples slaves aux Allemands. Elle n’a pas garanti à tous les peuples autrichiens le libre développement de leur culture de leur langue, de leur individualité et existence nationales. C’est à ce point de vue que ses conséquences sont les plus néfastes et qu'elle prête le plus à la critique. La question des nationalités, l'essence même du problème autrichien y est insuffisamment résolue. Elle est la cause de la faiblesse et du déchiremsnt de l'Autriche actuelle. En 1867, cette question élait posée dans son entité et depuis elle s’est développée dans des mesures auxquelles on ne
s'attendait pas. Elle était résolue maladroitement par le sacri-
fice des autres peuples aux Allemands. Cette solution était la conséquence logique de la politique séculaire des Habsbourgs et l'unique moyen de sortir de la situation, moyen qui était dicté à la dynastie par sa politique extérieure et par les événements récents de 1848 à 1867. Mais cette solution devait aussi provoquer les luttes des nationalités autrièhiennes non-allemandes et inciter les peuples opprimés à une lutte plus âpre et plus obstinée. Les quarante dernières années de luttes politiques de ces peuples ont montré que leurs efforts vers l'émancipation n'étaient pas vains ; mais tous leurs succès partiels ne leur donnèrent pas une salisfaction complète et ainsi leurs luttes nationales sévissaient jusqu’à aujourd’hui plus que jamais.
Le véritable rôle de l'Autriche, c’est de satisfaire les besoins des diverses nationalités qui la composent, de leur garantir leur existence, leur assurer le libre développement de leur culture et de leur individualité nationales et de donner aux pays dont la monarchie se compose uue forme politique qui au point de vue constitutionnel pourrait satisfaire tous es peuples. Le gouvernement autrichien a fait jusque-là tout son possible pour ne pas remplir cette tâche. Il s’est acharné pendant longtemps à supprimer ou au moins à ignorer l'existence de toutes les nationalités sauf celle des Allemands. Il a assuré à ces derniers la prédominance dans l'Etat et a satisfait tous leurs désirs. Il leur a réservé une place privilégiée dans la législation, dans l’administration, dans tous les emplois publics en faisant en réalité de l'allemand la langue d'Etat, il a doté les Allemands d'écoles primaires, secondaires et supérieures suivant leurs besoins. Tout
cela fut refusé aux autres nations.
Dans les Assemblées législatives, dans les corps administratifs et judiciaires, les Allemands étaient privilégiés, ils y avaient une représentation et une influence plus grande que celle qui leur revient eu égard à leur nombre et à leur véritable importance pour la monarchie. L'armée et la bureaucratie sont exclusivement dans leurs mains. Jusqu'en 1906, le système électoral de Schmerling donnait aux neuf millions d’Allemands en Cisleithanie la majorité au Reichsrat contre les quinze millions de Slaves.
C’est contre cette situation que luttent les Slaves dans la Cisleithanie actuelle. A partir de 1867, l'étendue de cette lutte se restreint : en Galicie, les Allemands sont remplacés dans le rôle d’oppresseur par les Polonais qui exercent leur influence sur la vie publique aux dépens des Ruthènes, La Galicie jouit d'une situation toute particulière en Autriche semblable à celle de la Croatie en Hongrie. Les Allemands n'ayant ainsi à lutter que contre les Tchèques, les Slovènes, les Italiens du Tyrol et une partie des Croates ont une tâche moins difficile. Et les Polo nais qui sont libres chez eux et peuvent opprimer les Ruthènes à leur gré ne se soucient guère de l'oppression de leurs frères slaves par les Allemards.
Ainsi la lutte des Tchèques et des Allemands est la pierre angulaire de toutes les luttes nationales, c'est l'essence même du problème autrichien ; si la question tchèque-allemande pouvait se résoudre, elle entraïnerait, de fait, la solution detoute la question des nationalités en Autriche, Pendant longtemps la lutte contre les Tchèques avait pour but leur suppression. En 1848, les
Allemands se sont aperçus que ce but est désormais irréalisable.
Leur lutte a donc changé de caractère : de la politique offensive ils se voient réduits à une politique défensive ; ils ne peuvent ; plus germaniser le peuple tchèque, maïs en revanche ils s’opposent de toutes leurs forces à la formation de l’ancien Etat tchèque d’après la théorie du droit historique d'Etat, redoutant le sort qu’ils ont préparé aux Slaves en Cisleithanie. La forme de l'Etat centraliste est pour eux la seule garantie de leur prépondérance et de leurs privilèges non seulement dans les pays où ils ont la majorité, mais encore en Bohême où ils ne constitaent qu’un tiers de la population et en Moravie où ils ne comptent qu'un quart.
La Constitution de 1867 faite par les centralistes allemands a conservé naturellement aux Allemands l’hégémonie en Autriche. Ceux-ci la considéraient comme nécessaire pour l'existence de l'Etat autrichien même. Ils étaient convaineus que l'Autriche ne peut exister si elle n’est pas allemande ou au moins aux mains des Allemands.Les Allemands s'identifiaient avec l'Etat autrichien et ce n'était pas au nom d’une hégémonie nationale, mais de l'intérêt d'Etat qu'ils demandaient aux autres nationalités de se soumettre à eux et d'accepter leur privilège. L'état leur parait supérieur à la nationalité et cette supériorité exige de l'individu la soumission de toute son individualité. Ils ne veulent pas voir que l'Etat autrichien est différent des autres et que sa bigarrure nationale lui donne un caractète particulier auquel doivent, si elles veulent vivre, s'adapter ses institutions. — 1ls ont repris l’ancienne idée de l'Etat unitaire créée par la bureaucratie, sans voir que précisément elle ne peut se
maintenir que sous l’absolutisme et par lui. De même que sous
Joseph IT et sous Bach, la bureaucratie était l'Etat, c’est eux maintenant qui se croient l’Ftat. C’est cette erreur aussi qui à rendu l'opposition entre les Allemands et les autres nationalités si violente, d'autant plus violente qué, des deux côtés, on ne se comprenait pas. Les Slaves tenaient les Allemands pour les oppresseurs volontaires et conscients, et les Allemands s'étonnaient et s'irritaient de se voir ainsi méconnus. Ils exerçaient cependant une tyrannie et, comme le leür disaitun de leurs plus claivoyants, la pire de loutes, celle dontles tyrans n'ont pas conscienceet quiest d'autant plus insupportable aux victimes. C’est ainsi seulement que l’on peut s'expliquer comment l'irritation des nationalités étonne grandement les Allemands d'Autriche et l’étonnement des Allemands étonne grandement les nationalilés ; comment les Allemands ne peuvent pas comprendre qu'on déclare la liberté insupportable, ni les nationalités qu’on décore l’insupportable du nom de liberté (1).
En d’autres termes, c'est simplement le principe cenhaliste que les Allemands proclament comme l’unique principe de l’organisation autrichienne. Et comme les Slaves autrichiens par- ‘tent du principe tout opposé, du principe fédéraliste, on peut facilement s'expliquer pourquoi ces deux races ne peuvent se comprendre et pourquoi les uns crient à l'oppression, et les autres reprochent à leurs adversaires leur peu de loyauté. Les Allemands veulent que les Slaves sacrifient à l'intérêt de l'Etat tout ce que ceux-ci regardent comme leurs droits primordiaux
et sacrés. Ils veulent que les Slaves acceptent tous les privilèges
(1) Z. Eisenmann, 0. c., p. 514.
des Allemands et toute l'injustice dont les Slaves sont l'objet, comme une chose naturelle et nécessaire. Evidemment les Allemands se sont créés cette théorie d’abord sous l'influence du passé et de leur rôle d’antgn en Autriche; mais cette théorie leur était dictée en"1867 particulièrement par les calculs politiques et par la crainte de jouer en Aytriche le rôle qu'ils ont préparé au Slaves dans l'Autriche actuelle,
C’est d’abord de la question de la langue qu'il s’agit dans . cette lutte. En 1627 fut proclamée l'égalité des deux langues tchèque et allemande en Bohême. Mais la bureaucratie, créée par Marie-Thérèse et Joseph II, avait besoin d’une langue officielle: Cette langue, c'était nécessairement l'allemand en Autriche comme en Bohême. La bureaucratie devient donc un agent puissant de germanisation. Joseph JI, — nous l'avons vu — va plus loin et veut faire de l’allemand l'unique langue de sa monarchie. Et à partir de ce moment, les efforts germanisateurs ne disparaissent plus de l’Autriche. En même temps, les peuples slaves commencent à se réveiller et ce réveil se manifeste particulièrement dans la culture de la langue et de l'histoire nationales. |
En 1848,la théorie des droits des nationalités apparaît et avec elle, le principe de l'égalité des langues. Ge principe devient même en Autriche un des articles des droits fondamentaux et individuels des citoyens. Le principe de l'égalité disparaît dans les dix années de l'absolutisme, où la germanisation et la centralisation sont l’unique but de la dynastie. Schmerling, par ses combinaisons électorales, fit de l'injustice envers les nationalités
le principe même de la Constitution de l'Autriche exalta les
passions nationales, empoisonna, dès ses débuts, la vie publique autrichienne. Mais en même temps avec les luttes ‘constitutionnelles de 1861 à 1867, le principe de l'égalité des langues apparaît de nouveau.
Les longs efforts germanisateurs et la prédominance de la bureaucratie allemande créent une tradition. L'allemand est considéré comme la langue d'Etat, langue administrative, langue commune du service et-une partie prépondérante des Allemands autrichiens regarde cette prédominance de leur langue, — qui leur doune naturellement une influence particulière dans toute la monarchie — comme un droit acquis. Centralistes par calculs politiques, ils réclament une langue d'Etat comme conséquence logique du principe centraliste admis par la Constitution. Et la Cour leur est favorable, parce que c'était son désir séculaire d’avoir une monarchie homogène.
Les Tchèques entrèrent en lutte pour l'égalité de leur langue, car légalité des langues signifie l'égalité des nations. Il ne s'agit pas ici de donner seulement satisfaction au sentiment des divers peuples, à leur ambition nationale, d’être traités de la même manière que les Allemands. Pour les Tehèques,ce sont des considérations pratiques qui sont prépondérantes. Ils veulent être, à l'intérieur de leur pays, administrés par des organes adminis-
tratifs où on parlerait leur langue ; cela seul garantirait le fonctionnement régulier de l'administration. Pendant longtemps les Allemands seuls ou des Tchèques germanisés avaient exclusivement accès aux emplois publics. Maintenant les Tehèques et les Slaves par la proclamation du principe de l'égalité des langues veulent jouir du même avantage, rendre aux Allemands l'accès Benès 16
Rare
aux emp'ois plus difficile et s’y faire à eux-mêmes une part plus grande.
Enfin c’est dans l’enseignement que la question des langues joue un rôle important. Pendant longtemps le tchèque élait repoussé des écoles” Mais il y rentra dans l'ère constitutionnelle et sa place n’est pas aujourd'hui contestée. Seulement la lutte a pris un autre caractère. Les Tchèques ont besoin de nouvelles écoles et les Allemands avec le gouvernement ne veulent pas les leur concéder. Le gouvernement ne veut pas donner son autorisation à l’établissement d’écoles publiques tchèques, à Vienne par exemple, où la population tchèque s'élève à plus de 200.000 âmes. Il ne veut pas donner son autorisation à l'établissement d’une université en Moravie; pendant longtemps les Tchèques luttent en vain pour obtenir quelques gymnases et des écoles réales ou simplement des écoles primaires dans les régions allemandes où les Tchèques forment la minorité. Les Tchèques payent pour le maintien des écoles publiques dans toute la monarchie, mais en Bohême, dans le « territoire fermé », c'està-dire dans les régions près des frontières allemandes où la majorité est allemande, ils doivent subvenir au maintien des écoles tchèques par des sources privées. C’est pour cette question des écoles et pour celle des langues dans l’administration que la lutte est la plus acharnée entre les Tchèques et les Allemands.
Pour mieux éclaireir la situation actuelle de l'instruction publique en Autriche, je cite ici quelques chiffres, puisés dans les statistiques officielles, 9.000.000 Allemands autrichiens ont 5 universités, 6.000.000 (et 2.000.000 des Slovaques) n'ont
qu’une seule université à Prague. Et les Allemands ne concède-
ront aux Tchèques une autre université tchèque pour la Moravie qu’à une seule condition : l’université tchèque de Moravie doit
être placée dans une ville provinciale quelconque, tout à fait
insignifiante, et une nouvelle université allemande doit être éta-
blie dans la capitale de la Moravie, à Bruo, 4.200.000 Polonais
ont deux universités, 3.400.000 Ruthènes aucune, 1.200.000 Slo-
vènes aucune, 700.000 Serbo-Croates aucune, 700.000 Italiens aucune, 230.000 Roumains aucune.
Pour l’enseignement secondaire, les écoles réales et les gym-
nases, nous avons les chiffres suivants :
Allemands ont. 180 établissements de l’ensei-
gnement secondaire Pchèquesn 0 83
logs 6 FN 35 — Italiens . 8 — Serbo-Croates . 6 — Ruthènes 3 — Slovènes. (9) — Roumains , 0 —
En outre il y a 12 gymnases mixtes.
Pour avoir l’idée quelque peu exacte de la participation des diverses nationalités aux emplois publics, on peut examiner les chiffres suivants.
En 1900, il y avait, d’après le recensement officiel, entre 1.900 Autrichiens :
AllEMaARTS TS NEA 357 PORTES NERO ES 50 BOlONAIS TE ER 2 0: LL 16S
RUtHÈNES FU 122
Siovenes nie 46 Serbo-Croates . . . . . 27 Italiens ee CREER 28 ROUMANIE CRT TE: 9
Mais 1.000 personnes, occupées dans les emplois publics, se
répartissaient ainsi : ”
Allemands . . . 479 (+ 121)
Tchèques. 232 Polonais . . . . 425 (— 40) Ruthènes. . . . 29 (— 103) Slovènes. . + . 32 (— 14) Serbo-Croates . . 12 (— 15) É l'alienss 2e et 0 Re) Roumains 0.0 PHONE
Dans l’armée, la situation est le mieux exprimée par ces
chiffres :
Parmi les 17.532 officiers il y avait :
Allemandes 2 708 CSA)
POlOnAS CRE 241 IMChEQUES EE 290 ltalens ee 5% SIOVÈnes ne RCE 50 ROINCUER oc 25 Serbo-Croales. . . . 18 ROUMAILS SE À
Ces chiffres sont assez éloquents. 11 n’est pas nécessaire d'en citer d’autres.
Tant que les Slaves, en particulier les Tchèques, se débat-
taient dans l'incertitude de leur existence nationale, ils luttaient
pre
principalement pour la forme de Constitution fédéraliste, en laissant de côté les questions de détail. Mais aujourd'hui que toutes les nationalités slaves en Autriche sont parveñues à une émancipation nationale complète, qu’elles sont enfin sûres de leur existence future, elles puisent dans cette injustice les motifs de leur lutte contre la Constitution centraliste. C’est aujourd’hui qu’ils ressentent cette injustice plus que jamais; et c’est aussi sur ces questions de détail que se concentre maintenant toute la lutte politique des nationalités autrichienne,
Dans la Constitution de 1867 un article garantit les droits aux nationalités. C’est l’article 19 qui est ainsi conçu : « Tous les peuples de l'Etat sont égaux en droits, et chaque peuple a un droit inviolable à la protection et à la culture de sa langue et de ga nationalité. — L'Etat reconnaît à toutes les langues usuelles dans un pays l'égalité des droits dans l’école, dans l’administration et dans la vie publique. — Dans les pays, où habitent plusieurs peuples, les établissements publics d'instruction seront organisés de façon que chacun de ces peuples obtienne, dans sa propre langue, sans étre contraint d'apprendre une seconde langue du pays, les moyens nécessaires à son éducation. » Suivant la volonté des auteurs de cet article, c'était un principe. Le gouvernement devait en assurer l'application par des règlements administralifs.
De la rédaction de l’article il semblerait résulter que tous les peuples y peuvent trouver une garantie suffisante et une satisfaction. En fait, il n’en est rien. L'article en effet cache beaucoup d’équivoques. On abuse surtout du mot « usuel ». On pro-
clame comme les langues officielles « du pays » les langues tchè-
que et allemande en Bohême. Mais on parle aussi des langues «usuelles » dans les pays. Suivant la loi, le tchèque et l’allemand sont partout égaux en Bohême. Mais un jour, par exemple, un juge à Eger, dans la région de la Bohème allemande refuse d'accepter une plainte écrite en {chèque sous prétexte que le tchèque h'est pas la langue « usuelle » dans la région. Et les ouvriers tchèques n’ont aucun moyen d'obtenir la justice devant les tribunaux que d'intenter le procès dans la langue qu’ils ne connaissent pas. La population tchèque adresse aux tribunaux ses plaintes en tchèque ; mais elle reçoit la réponse allemande qu'elle ne comprend pas.
La correspondance entre les tribunaux et les magistrats administratifs ne se fait que dans la langue allemande. Le tchèque n'est pas admis. La bureaucratie doit rester entièrement allemande et même dans les régions tchèques où “ n'y a pas un seul Allemand, les magistrats doivent conserver leur caractère allemand. Dans ces régions exclusivement tchèques, toutes les relations et les actes publics entre les magistrats et les sujets allemands se font en allemand : mais dans les régions mixtes, en Bohême ou en Vienne, le tchèque est proscrit et les sujets chèques ne sont jamais administrés dans leur langue. Et tout cela se passe tous les jours malgré l’article 19 qui établit l’égalité des deux langues. On comprend aussi que dans une telle situation les Tchèques doivent être systématiquement écartés des emplois publics et que la bureaucratie doit rester autant que possible allemande. La même situation est réservée aux autres nations ; les chiffres, donnés plus haut, en sont le meilleur té-
moignage.
L'enseignement primaire est à la charge de divers pays et des communes. D’après l’artiele 49, toutes les nations ont le droit égal à l'instruction dans leur langue. Mais les communes avec la majorité allemande, qui en vertu de la loi ont devoir d'établir les écoles, refusent systématiquement de fonder ei d'entretenir les écoles tchèques pour les minorités. Ce sont surtout les régions allemandes-tchèques en Bohème dont il s'agit. Dans ces régions, les enfants tchèques doivent être inscrits dans les écoles allemandes.où iis sont germanisés, et s'ils ne sont pas germanisés complètement, ils sortent des écoles comme analphabètes et ignorants. Malgré les prescriptions des lois, les municipalités allemandes se refusent d'établir les écoles tchèques et les magistrats ne se hâtent pas de les y forcer. Dans d'autres endroits, elles établissent une ou deux classes, où quelques centaines d'enfants tchèques se pressent et se coudoient sans pouvoir tirer quelque profit de l’enseignement. Ailleurs elles réservent pour les écoles tchèques un bâtiment qui menace ruine et où on ne peut rester un moment sans danger sérieux. Partout ce sont des locaux insuffisants, très souvent humides et insalubres.
En Bohème, dans le « territoire fermé », en maints endroits on enseigne par « demi-journées », c’est-à-dire par roulement : quelques centaines d’enfants n’ont qu’un seul local ; on les divise en deux classes, dont l’une est à l’école avant midi, l’autre après midi. On sait ce que vaut un tel enseignement. Le fait, assez fréquent, est que les parents des enfants ainsi tourmentés dans les locaux insuffisants, Humides et insalubles refusent d’envoyer leurs enfants à l’école : la grève des écoles devint presque
une spécialité autrichienne, qui caractérise excellemment la si-
tuation en Bohême. Mais on punit ensuite les parents par la prison et par les amendes, puisque l’enseignement est obligatoire.
C'est pour reméder à cette situation lamentable que les Tchèques ont eu refuge à des sources LUE Ils ont constitué une société privée (« Matitse Sckolska sy qui fonde et entretient les écoles tchèques dans le territoire allemand-tehèque en Bohême. La nation tchèque tout entière contribue à l'entretien de ses écoles des minorités et c’est à des centaines de mille que s'élève annuellement lé budget de « Matitse Sckolska ».
Mais il y a une illégalité plus criante. L'exemple frappant, c’est Vienne. 11 y à en Vienne à peu près un quart de million de Tchèques, Or, ces 250.000 Tchèques n’ont aucun droit à une école tchèque publique. Ils n’ont même pas droit de fonder une école tchèque, entretenue par des sources privées. La « Matitse Sckolska » ne peut étendre son action jusqu'à Vienne. Des milliers d'enfants tchèques doivent être envoyés dans les écoles allemandes, où ils n’apprennent absolument rien, puisqu'ils ne comprennent pas la langue allemande. Une école tchèque fut néanmoins établie en Vienne. En vertu d’un jugement du Tribunal Suprême de Vienne, elle n’a pas droit de publicité, c’est-àdire les enfants envoyés dans cette école doivent passer des examens devant les instituteurs des écoles publiques et prouver ainsi qu'ils ont participé à l’enseignement. Tous les ans, un COrtège des écoliers tchèques de Vienne se rend en Bohôme ou en Moravie pour y passer ses examens et pour se conformer au jugement absurde du Tribunal Suprême. Il faut se rappeler que
l'article 19 garantit l'égalité de toutes les langues en Autriche et
le droit de toutes les nations à l'instruction dans leur langue.
Le Tribunal Suprême a prononcé son jugement sous prétexte que la langue tchèque n’est pas la langue de la Basse-Autriche, qu'elle n’est pas la « langue du pays. »
Les Tchèques invoquent contre ces abus et contre cette illégalité l’article 19 où l'égalité de toutes les langues est garantie et crient à la violation de la loi et à l'oppression. Cela se passe très souvent et envenimeles passions nationales. Par l’article 49, l'Etat garantit à chaque nation le droit à l’instruction et à l’édu. cation. Il se proclame juge entre les nationalités. Mais aussitôt qu’il agit, les nations crient à l'injustice car chaque concession pour une nationalité signifie un dommage pour l’autre, ou au moins est regardée comme partialité. Cela arrive nolamment pour la question des écoles et des emplois publics.
En réalité, par l’évolution historique et par la tradition, les Allemands sont très avantagés par l'Etat. C’est alors une occasion perpétuelle pour les Tchèques de récriminer, de se lamenter, de protester, d'autant plus que la question de la langue touche de plus près la bureaucratie, et on connaît quelle était le rôle de la bureaucratie autrichienne, Pour elle, une langue d'Etat est presque nécessaire et c’est naturellement l’allemand, parce que la bureaucratie est allemande et germanisatrice par tradition.
On n’arrive donc jamais à satisfaire tousles peuples, et puisque l'Etat s’est assuré l’intervention et le jugement dans la question des écoles et des emplois publics, on l’accuse constamment de violer la Constitution, chaque concession à l’un irritant l’autre.
Le principe contenu dans la Constitution suivant la volonté de
ses auteurs devait être appliqué dans des règlements administratifs. Mais l’histoire de ces règlements, des diverses ordonnances, des langues, particulièrement de celles éditées par le cabinet Badeni, en 1807, n’était que les luttes acharnées et per— pétuelles entre les Tchèques et les Allemands; les Tchèques étaient ordinäirement très peu satisfaits de ces règlements, les Allemands en étaient irrités. Cela s’est passé notamment sous Taaffe avec les ordonnances des langues en 1880 et 1886. Cela résulte de ce que tout l’article 19 est mal conçu et plein de contradictions.
Toutes les lutles nationales se réduisent aujourd’hui à cette question des langues. Elle jouait avec la question des écoles le rôle principal dans toutes les luttes politiques des années dernières. L'Etat n’a jamais réussi à préciser la question et à contenter les peuples. La bureaucratie explique et applique le principe comme bon lui semble. Chaque peuple en tire des raisons pour montrer qu’il est opprimé. Et puisque chacun l'explique autrement et voit dans l’avantage de l’autre sa propre perte, tous les partis ont raison. La situation en Autriche, la Constitution, la vie publique, tout est plein de contradictions. On peut
dire que l’article 19 est un article autrichien.
Il. — Le droit d'Etat de Bohéme et les articles fondamentaux.
Le nouveau programme politique des Tchèques. — Les vicissitades du programme national. — Le programme du droit historique d'Etat. — L'influence de la noblesse de Bohême. — Alliance des leaders populaires tchèques avec la noblesse. — Le trialisme des Tchèques. — La tactique de la résistance passive des Tchèques. — Pototsky et Hohenwart. — Les articles fondamentaux. — L'échec des arlicles fondamentaux.
Après le vote du Compromis et de la Constitution de 4867, quelle pouvait être l'attitude des Tehèques. La Constitution était faile contre eux et sans eux, elle était centraliste et les concessions faite au principe fédéraliste n'étaient qu'apparentes ; elle était un système illogique, plein de contradictions dirigées exclusivement contre les Slaves ; elle maintenait le système électoral de Schmerling et consacrait légalement toutes les injustices dont les Slaves avaient été l’objet jusqu'alors.
Dans ces conditions , les Tehèques n’hésitérent pas longtemps. Il fallait élaborer un nouveau programme politique. Ils l’ont fait et ce nouveau programme est le résultat logique des événements politiques des six années précédente:. L’attitude qu'ont prise les Tchèques lorsqu'ils ont quitté le Reichsrat de Schmerling, refusé de prendre part aux travaux de la Diète en 1867 et d'envoyer une délégation au Parlement de Beust, qui avait à adopter le dualisme et à voter la Constitution de 1867,
tout cela montrait clairement de quel côté s’orienterait le nou-
veau programme des Tchèques, si les centralistes réussissaient à faire approuver le dualisme et voter une Constitution centraliste. Il était bien sûr que les Tchèques n’accepteraient pas le régime centraliste après l'échec de leur programme fédéraliste.
Ou ils Cobriptonien dans la voie du fédéralisme, ou, le trouvant impossible, ils reprendraient, à l'exemple des Magyars, le programme du droit historique. C’est en effet ce qu'ils firent.
Les vicissitudes du programme national tchèque sont très intéressantes. Unie en 1526 à l'Autriche et à la Hongrie, la Couronne de Saint-Venceslas engage la lutte contre les Habsbourgs pour conserver son indépendance. La noblesse tchèque défendait mal cette indépendance. En 1848, la Bohême se trouve dépouillée de son individualité d'Etat indépendant, elle n’est qu'une province de la monarchie centralisée. Le peuple tchèque réveillé prend lui-même ses destinées dans ses mains et tout d’abord il continue dans la voie de la noblesse: Imprégné des idées des droits nationaux,le peuple tchèque suit au commencement ce courant philosophique et idéaliste pour conquérir sa complète indépendance. Les travaux du Conseil national en 1848 sont l'expression de ce mouvement.
. Mais l'insurrection de Pentécôte de 1848 à Prague empécha, comme nous l'avons vu, la Diète tchèque de se réunir et d’élaborer suivant le désir du peuple la Constitution de la Bohême. Le gouvernement redoutait trop ces tentatives des Tchèques de s'émanciper pour ne pas exploiter l'insurrection entre les Tchèques. La convocation de la Diète de Bohême qui avait à élaborer
une Constilution pour le pays, indépendamment des autres par-
ties de la monarchie, était une reconnaissance du droit historique d'Etat des Tehèques. Après l’insurrection, le gouvernement centraliste supprima la Diète et convoqua l’Assemblée constituante, qui devait voter la Constitution pour la monarchie et pour chacune des parties de l’Autriche. Les Tchèques sont privés de leur Diète, de leur indépendance, et les représentants de toute la monarchie décident sur le sort de la Bohême, ce qui légalement ne pouvait se faire que dans la Diète de Bohême par les Tchèques et les Allemands de Bohême seuls.
N'ayant d'autres moyens, les Tchèques se décident à agir d’après la situation nouvelle. Il leur paraît impossible d'obtenir l'indépendance complète de la Bohême de la part du gouvernement hostile, le danger pangermanique menace sérieusement leur existence nationale, la situation même du petit Etat tchèque indépendant en face de la Grande-Allemagne, leur paraît très précaire. Îls n'ont d’autre ressource que de réclamer l'Autriche puissante composée des États plus ou moins indépendants, en un mot, l'Autriche fédérale. Leur programme politique du droit d'Etat se modifie en programme fédéraliste. Palatsky tout d’abord dans la Constituante de Kremsier,propose le projet de la fédération des nations, mais le projet élaboré se base sur la fédération des pays.
En 1861, la situation pour les Tchèques est extrêmement incertaine. Ils hésitent entre le programme du droit d'Etat et le programme fédéraliste. Ils se proclament fédéralistes, Palatsky élabore de nouveau le projet de la réorganisation de l'Autriche dans le sens fédéraliste, il publie son « /dée de l'État autrichien ». Les
Tchèques enfin combattent avec acharnement, au nom de l’Au-