PHILOSOPHIQUE
Que faut-il penser d'abord du dogme fondamental du système : le mouvement est une force, il est le seul principe d'activité de la nature matérielle?
Le mouvement, au sens rigoureu.\ du mot, désigne un changement successif. Aristote le définit : l'acte d'un être en puissance en tant qu'il est encore en puissance. Le mouvement, dit-il, est un acte. Ce
(1) Vci'det. Tliôoiie m6cani(|ue de la chaleur, t. I. p. 4-11.
n'est pas la sini'ple pidssance d'agir ou de recevoir. Nul ne dira d'une pierre immobile, susceptible d'être lancée dans l'espace, qu'elle possède déjà le mouvement; elle n'a que la puissance d'être soumise au mouvement, et celui-ci commencera avec la réalisation de cette même puissance. C'est donc l'acte d'une chose en puissance. Cependant, cette réalité ne peut être quelque chose d'achevé ou de complet sous tous rapports. Si nous considérons la pierre qu'on a lancée dans l'espace au moment oi^i elle occupe déjà, immobile, sa position nouvelle, on pourra bien dire qu'elle a été mue, mais elle ne sera plus en mouvement. Pour la concevoir dans l'état de mouvement, il faut se la représenter comme s'acheminant encore vers une position ultérieure. L'acte réel qui constitue le mouvement se présente ainsi tout à la fois comme la réalisation d'une puissance antérieure et un acheminement vers un acte ultérieur. Voilà pourquoi Aristote ajoute : en tant qu'il est en puissance' {\).
Cela posé, le mouvement, disons-nous, n'est jamais une force; en d'autres termes, le corps, en vertu du simple mouvement local, ne saurait réaliser un effet quelconque dans un autre corps. C'est, on le voit, l'antithèse de la proposition mécaniste.
Le mouvement, considéré dans ce qu'il a de réel, se réduit à cet acte, à cette détermination continue.
(1) Nous restreiguons ici la défiuitinn d'Aristote .tu mouvcmont local; c'est le seul qui nous intéresse actuellement : elle s'applique aussi aux autres mouvements appelés dans l'école « altération •> •■ accroissement - " décroissance ».
par Iaf|uelle un mobile se trouve à chaque instant dans un lieu (liffércnt. Or <iuel est l'cfiet propre et immédiat de cette actuation du mobile prise à tel moment détermine ? Cette actuation ne consiste nullement à communiquer au corps la puissance active d'acquérir une position différente de celle qu'il occupe en la recevant. Dans cette liypothèso, on concevrait (|u"un point matériel, en vertu même du mouvement (jui l'agite, puisse déterminer au mouvement un autre point matériel. Mais tel n'est point l'effet de cette détermination. Le corps qui la reçoit acquiert, en la recevant, sa position nouvelle et rien de plus. Si l'actuation successive venait subitement à cesser, il resterait parfaitement en repos et occuperait la place déterminée par son dernier acte. S'il continue sa marche, c'est grâce à la réception ininterrompue de cette même actuation.
Toute l'etiiciencc du mouvement local se ramène donc uniquement au changement de position du mobile où il existe, sans présenter aucun indice de force proprement dite ou de puissance d'action.
La raison pour laquelle on est tenté de considérer le mouvement local comme une force, c'est qu'à tout corps en mouvement appartient la puissance de produire des effets mécaniques. Lorsqu'une balle, lancée par une arme à feu, vient s'enfoncer profondément dans une pièce de bois, c'est au mouvement local de la l)alle que nous rapportons tout naturellement la compression du bois. Nous nous laissons alors conduire par les sens et l'imagination, et nullement
pai' la raison. Le mouvement local n'est jamais cause productrice d'un eifet; il y a dans la balle une énergie réelle distincte de ce mouvement. Cette énergie, destinée par nature à mouvoir le corps qui l'a reçue, continue nécessaii'ement cet efï'et, c'est-àdire le mouvement de translation de ce corps ; lors du contact, elle déploie son activité sur l'élément résistant jusqu'à son épuisement complet. C'est à cette énergie motrice qu'est due la compression dont il s'agit.
Et l'on ne peut sérieusement nier le fondement réel d'une pareille distinction entre cette énergie motrice et le niouvement local, car une telle opposition de caractères les sépare, qu'il n'est pas permis de les confondre. La note caractéristique du mouvement local, en effet, consiste dans la succession ininterrompue de positions ; la force motrice, au contraire, reste constamment la même malgré cette succession continue qu'elle détermine. Dans le cas supposé plus haut, lorsque la balle est soustraite à l'influence de son moteur, elle en a déjà reçu toute son énergie ; pendant toute la durée de son parcours, elle reçoit au contraire sans interruption les actes nouveaux, constitutifs de son mouvement. L'énergie motrice est donc essentiellement distincte du simple mouvement local; l'une est force, l'autre n'est jamais un principe d'activité.
Mais ici les partisans de la théorie mécanique nous arrêtent. Nous avons le grand tort, à leurs yeux, de ne pas tenir compte de la masse : - La
masse animée de vitesse, dit le I'. Secchi, est quelque chose (le plus que le simple mouvement, c'est une force dans la large acception du niot»> (1). L'objection aurait sans doute sa valeur si, indépendamment du mouvement, la niasse était douée dune force quelconque. Mallicurousomcnt, dans la théorie elle est absolument inerte; le seul principe d'activité c'est le mouvement local. Dans l'appréciation de la force la masse ne peut donc intervenir à titre d'élément constitutif, mais uniquement comme substrat du mouvement local.
Le mécanisme défend en second lieu la possibilité pour le mouvement de se transmettre d'un corps à l'autre.
Lorsqu'un corps on mouvement heurte un autre corps en repos, ou doué d'un niouvoment différent en grandeur ou en direction, il y a toujours apparemment soit partage, soit échange de mouvement. L'un gagne en vitesse ce que l'autre a ponUi. Le mouvement étant là, nous trouvons do nouveau fort naturel qu'il passe d'un corps à l'autre, qu'il se continue sous une forme ou sous une autre. Cette manière d'interpréter ce phénomène a reçu son expression fidèle dans la plupart dos ouvrages scientifiques do notre temps. Il se fait, dit-on, une transmission du mouvement.
L'analvsc du phénomène nous montre aisément qu'une telle transmission est absolument impossible. La rencontre de deux corps peut avoir pour résultat
(1) l.'uuité des foico.<! physiques, p. 13.
le repos du moteur et la mise en mouvement du mobile. Au même instant où s'arrête le moteur, le dernier acte constitutif de son mouvement , jusqu'alors incomplet, arrive à son terme, et donne au corps la position tranquille qu'il occupe. D'où vient le mouvement du mobile? Serait-ce de la série des positions occupées antérieurement par le moteur? II les a abandonnées une à une dans le parcours, et, des actes successifs qui lui ont communiqué ces différentes positions, il ne reste plus rien. Consistet-il peut-être dans les positions ultérieures que le moteur aurait pu recevoir? Pas davantage; cette série d'actuations possibles n'ayant jamais existé dans le moteur, comment de celui-ci pourraientelles passer dans le mobile ?
D'ailleurs, nous l'avons vu, toute la réalité du mouvement se réduit à une détermination accidentelle du mobile. Or il est naturellement impossible qu'une réalité de ce genre, intrinsèquement dépendante de la substance, puisse émigrer d'un corps à l'autre. Si donc le mobile a passé de l'état de repos au mouvement local, c'est grâce. à l'impulsion reçue de la force du moteur, et nullement à raison d'une transmission du mouvement. Si le moteur lui-même s'est trouvé en repos à la suite du choc, l'unique raison s'en trouve dans la destruction de l'énergie motrice dont il était animé. En exerçant, en effet, son activité sur le inobilo, il y a provoqué l'essor d'une force de résistance égale et opposée. Et cette réaction même, en détruisant l'énergie du moteur, a eu
pour résultat nécessaire la cessation du mouvement dont cette énergie était la cause.
Entin la théorie mécanique renferme une troisième proposition l'galcment inadmissible : c'est la transformation du mouvement local en lumière, chaleur, magnétisme, électricité, etc. Le mouvement local est une série d'actes incomplets par lesquels le corps se trouve à chaque instant dans un lieu diflcrcnt. Cette série d'actes peut être considérée de deux façons, soit au point de vue de la rapidité de leur succession dans le corps en mouvement, soit au point de vue de la direction que le corps suit en les recevant. Si le mouvement local, comme on l'affirme, était susceptibled'une transformation, celle-ci devrait évidemment se produire dans ces actes mômes, car en eu.\ .seuls rési<le toute la réalité du mouvement. Cela posé, considérons d'abord le changement de direction du mouvement. A la suite d'une impulsion tangent icUe tel corps en mouvcinent prend une direction obli(|uc i)ar rapport à sa direction antérieure, {^ue s'est-il pas.sé dans ce phénomène? L'acte qui donnait au corps sa position dernière dans la première voie a été simplement remplacé par un acte nouveau qui l'a constitué dans sa voie nouvelle. Et dans cette série do positions ou d'actes constitutifs de son mouvement actuel, il ne reste absolument plus rien des positions antérieures qu'il occupait dans la direction précédente. Il y a donc substitution d'un mouvement à un autre mouvement, mais nullement transformation : toute transformation exige
nécessairement qu'une partie de la réalité transformée demeure dans le résultat de la transformation. Or il est évident que ces conditions ne se réalisent pas dans le phénomène décrit. Il en est absolument de même du changement opéré dans la vitesse d'un corps en mouvement. Tel corps animé d'une vitesse de dix mètres à la seconde reçoit une impulsion qui lui donne une vitesse de cent mètres. A la série continue de positions occupées par le corps pendant la seconde précédente, et en vertu desquelles il avait parcouru l'espace de dix mètres, succède une série nouvelle qui lui fait parcourir un espace de cent mètres. Encore une fois, la série nouvelle ne renferme absolument, plus rien des séries antérieures; partant, il y a substitution et non transformation. Sans doute il s'est produit un changement véritable, mais c'est dans la cause du mouvement qu'il a eu lieu. Dans le premier cas l'impulsion tangentielle , en changeant le point d'application de la force motrice du mobile, a détruit une partie de celle-ci et s'est ajoutée à la force restante pour incliner le corps dans sa direction nouvelle. Dans le second cas, l'énergie primitive du mobile a été renforcée par la force motrice communiquée, et la succession de positions qui en est l'effet devient plus rapide. Que le corps soit donc animé successivement d'un mouvement de translation, de vibration ou de rotation, jamais il n'y a, dans aucun de ces cas , une transformation de mouvement. La transformation du mouvement en électricité,
force niafinétiquo, lumière ci chaleur, coninio le soutient l'hypothèse luécaniste, est par conscquent un non sens. D'ailleurs, fîit-elle possible, elle ne pourrait se faire sans l'intervention d'une force distincte du mouvement, et alors encore faudrait-il se demander comment cette force a l'étranfre propriété de transformer le mouvement en phénomènes qui sont absolument irréductibles entre eux, tels que le son, la lumière, etc.
Voilà pourquoi la réduction de tous les phénomènes de la nature au mouvement local transformé est démentie par un fait psychique que le partisan du mécanisme doit reconnaître avec nous. La conscience nous avertit que nous sommes constamment en rapport avec une multitude de phénomènes les plus divers. Ces mille teintes si variées des corps de la nature, cette chaleur qui impressionne nos orfjanes, ces sons harmonieux qui flattent, l'ouic sont bien apparemment, pour chacun de nous, des phénomènes irréductibles entre eux. Nous pouvons les considérer de plus près, les comparer l'un à l'autre, éloigner toutes les causes capables de troubler l'exercice normal de nos sens et de fausser le jugement de la raison; ces mêmes phénomènes ne nous manifesteront pas moins leur caractère spécifique. On tenterait vainement de réduire ces couleurs si diverses à un simple mouvement local, d'identifier le coloris de la feuille qui tombe avec le mouvement qui l'agite dans sa chute, de ramener les sons et la chaleur à des quantités différentes
d'un mèine mouvement, la conscience sensible ne cessera d'opposer à ces prétentions un solennel démenti.
Si le mécanisme était vrai, il ne nous resterait plus qu'à recourir, avec Descartes, à l'existence d'un mauvais génie, pour lui attribuer la cause des hallucinations de nos sens abusés.