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CHAPITRE III

L'hypothèse scolastique.

Cette conception philosopliiquc a des origines très reculi'cs. On la connaissait déjà avant Aristotc, qui fut toutefois le premier à lui donner sa forme scientifique. On la retrouve, aux premiers Ages chrétiens, dans les œuvres des Pères de l'Eglise, en particulier dans le livre des Confessions et dans les Dialogues de saint Augustin. Enfin, elle fut communément acceptée par les philosophes scolastiques et les docteurs du moyen-nge, dont saint Thomas est le représentant le plus autorisé.

Ce système peut se ramener à trois propositions fondamentales.

Les corps simples et les composés chimiques sont des êtres doués d'une véritable unité substantielle, spécifiquement distincts les uns dos autres, et naturellement étendus.

Ces êtres possèdent des puissances actives et des puissances passives qui émanent de leur fond et lui sont indivisiblcment unies.

Ils tendent d'une manière stable ù certaines fins

spéciales qu'ils réalisent par l'exercice de ces mêmes puissances (1).

De ces principes généraux se déduit un corollaire important : c'est la transformation substantielle des corps. Une fois posée l'unité des substances chimiquement composées, et leur distinction spécifique d'avec les éléments intervenus dans leur formation, on ne peut se refuser à admettre que ces éléments générateurs doivent, dans leur synthèse, revêtir un état substantiel nouveau.

Cet exposé succinct demande quelques développements.

Le procédé le plus simple et le plus efficace pour faire entendre exactement tout le système scolastique, c'est l'analyse de la transformation substantielle ; car de cette conception bien comprise et sainement interprétée découlent, par voie de conséquence logique, toutes les vérités contenues dans la théorie thomiste sur la nature des corps.

Précisons-en le sens et la portée (2).

Pour qu'il y ait transformation d'un être en un autre, deux choses sont absolument requises : il faut d'abord qu'une partie de cet être persiste à travers la succession des changements, jusque dans le terme des modifications par où il passe ; sinon, la substance

(1) St-Thomas Cont. gent. 1. IV, c. 10. « Res naturalis per formam qua perficitur ia sua specie habet iaclinatiouem iu pi'oprias operatioues et pi'opriiim fiuem quem per operationes oonsequitur : quale enim est unum(|uodque, talia operatur et in .sibi couvenientia tendit. "

(2) Conf. cl. De San, Inst. inethaph. spec. t. 1. Cosm. p. 169. — — P. CoiuoWi, Inst. phil. spocul , lect. XXII. — Em. Zigliara, Summa. pliil., p. 69. — Domet de Vorges, Aun. de phil. chrôt. 1888.

prétendument soumise à cette transmutatmn disparaîtrait totalement, pour faire place à une substance ontir-ronicnt nouvelle, qui proviendrait du nt'ant. Au lieu d'une transformation, ce serait l'annihilation d'une substance accompagnée de la création d'une autre.

D'autre part, si cet être ne perd pas une partie vraiment constitutive de son essence, en échange d'un autre élément qui lui soit également essentiel, on ne peut le dire transformé, car le changement, ne l'atteignant pas dans son fond, ne donne pas, à parler rigoureusement, naissance à un nouvel être.

On comprend dès lors cette formule fondamentale qui l'ésume la théorie : tous les corps capables de subir un pareil changement renferment nécessairement, malgré leur unité essentielle, deux éléments constitutifs : l'un variable et susceptible d'être remplacé successivement par des déterminations substantielles nouvelles, l'autre servant de substratum, c'est-à-dire de fond commun, à ces mêmes réalités. Les scolastiques donnaient à ce substratum le nom de - matière première - par opposition au corps existant déjà dans la nature, qu'ils appelaient - matière seconde. ■> Et cette autre réalité qui, par son union avec la matière première, en fait telle ou telle substance déterminée, s'appelait la - forme substantielle. •'

Nous avons à examiner de plus près ces deux éléments constitutifs de l'être corporel.

La matière première.

La matière première, pour nous servir du langage de l'Ecole, c'est le substrat réceptif des formes essentielles. C'est une partie de la substance, mais elle est incapable de constituer à elle seule aucun corps de la nature. Dans la théorie scolastique, tous les corps, même les éléments simples de la chimie, comme l'Hydrogène ou rOx3fgène, n'ont leur nature distinctive que grâce à la détermination de cette matière par un principe spécifique d'information.

Destiné, à titre de fond commun, à recevoir ces formes essentielles , et ultérieurement toutes les propriétés accidentelles, cet élément doit être par lui-même une réalité indéterminée, dont l'actualisation première et fondamentale vient de la forme.

Toutefois, ne l'oublions pas : l'abstraction qui nous fait regarder à part la matière première n'est pas une séparation réelle, elle n'est que mentale; et si nous considérons dans un corps existant une partie sans l'autre, il n'en est pas moins vrai que l'une dépend intrinsèquement de l'autre pour exister, et que la matière qu'il nous plaît de considérer sans la forme, est, de fait, toujours déterminée par elle à une espèce particulière. Il n'y a donc pas lieu de se demander comment une réalité indéterminée pourrait se trouver dans la nature.

On comprend aussi aisément que le créateur n'a point appelé à l'existence une matière informe, pour

— tl!l -

en façonner ensuite les diverses substances du monde iiiorjjaiiiquc. Au contraire, à l'état initial elle s'est ti'onvéc directement unie aux formes essentielles de quelques corps simples, dont la combinaison devait produire les multiples composés de la chimie.

La matière n'existera donc jamais en dehors du corps ou privée de tout principe spécificpie. Néanmoins, dans la pensée, elle précède la forme qui la détermine; elle est en effet le sujet qui reçoit, et par conséquent, elle est logiquement antérieure à la chose reçue.

La description que nous venons de donner de cet élément matériel nous dit aussi quelle connaissance nous pouvons en avoir. L'olyct de nos perceptions sensibles est toujours quelque chose de concret et de déterminé : ce sont les phénomènes individuels inhérents aux substances corporelles, ou mieux les corps manifestés par ces phénomènes. L'imagination et les sens internes, à leur tour, ne peuvent re]iroduire que les objets perçus préalablement par les sens externes. Ce serait donc on vain (ju'on essaierait de se représenter sensiblement ce fond persistant, cet élément consubstantiel , par lui-même indéterminé, et privé de toutes les propriétés qui distinguent les corps.

La raison, et la raison seule, peut le connaître. l'^llo n'en a même pas un concept propre et immédiat, puisque son objet propre est l'être corporel. C'est uniquement par voie de raisonnement et par l'analyse de la transformation substantielle, qu'elle

parvient à s'en faire une idée en partie positive, en partie négative, à le concevoir comme un sujet incomplet servant de substrat aux types spécifiques du monde matériel (1).

La forme.

Le second élément constitutif de la substance c'est la forme. A cette notion la philosophie, d'accord avec le langage vulgaire, attache l'idée de détermination. Mais il 3' a dans les corps deux sortes de déterminations. Les unes présupposent la substance déjà toute formée; elles s'y ajoutent pour lui donner un perfectionnement secondaire qui n'entre jamais dans sa constitution intime. Ces sont des formes accidentelles ou simplement des accidents. Les autres, au contraire, plus profondes, concourent à la formation même de l'être. On les appelle des formes substantielles .

La forme n'est autre chose que cette partie de la

(1) Pour se former le concept universel de la matière première il faut se représenter le substratum matériel à part de toutes les formes particulières avec lesquelles il se trouve toujours uni dans la réalité. Ainsi conçu, il implique seulement une relation avec une forme quelconque, et l'on peut dire en toute vérité qu'il est apte à devenir tout corps de la nature. Il en est autrement si on le considère déjà réalisé dans telle ou telle substance particulière. Dans ce cas, l'évolution de cet élément matériel peut être très restreinte, car elle dépend de la nature du corps oii il se trouve, et des principes qui régissent les transformations des êtres, .■^insi, les substances élémentaires de la chimie ne peuvent se transformer les unes dans les autres; la matière de 1 Hydrogène par exemple n'est point susceptible d'être informée par la forme spécifique de l'Oxygène. Lorsque ces deux corps s'unissent suivant leurs affinités natives, à raison du principe d'action et de réaction, ils s'al'érent mutuellement et donnent néces.sairement naissance à une forme nouvelle, essentiellement distincte de leurs formes individuelles.

substance, cette réalité qui, en sunissant à rélémcnt matériel, ou fond comnuin, le détermine à devenir avec elle un corps d'une espèce définie. Elle est le principe sjx'cifiiiue des êtres de la nature. En d'autres termes, la ditférence e.s.sentielle entre les multiples espèces tient à la diversité des formes.

Mais les substances corporelles, depuis les corps simples de la chimie jusqu'aux, animaux les plus parfaits, forment une échelle graduée de perfections essentielles. C'est pourquoi l'Ecole admet une hiérarchie de formes dont chacune communique au corps qu'elle détermine, avec sa perfection caractéristique, toutes les perfections des êtres inférieurs (1).

Néanmoins, malgré sa supériorité sur l'élément matériel, ce principe spécifique n'est qu'une substance incomplète, car le corps résulte de l'union de ces deux éléments.

La matière dépend de la forme en ce sens quelle trouve dans la forme ce qui lui manque pour qu'elle puisse exister, savoir la détermination. De même la forme corporelle a besoin do la matière comme d'un sujet en dehors duquel elle ne peut ni naître ni exister (2). Lorsqu'elle actue ce sujet matériel, elle n'agit donc pas sur lui à la focon d'une cause efficiente qui produirait un effet en dehors d'elle-même, mais elle s'y communique tout entière et lui reste intimement unie.

Le rôle essentiel de la forme, on le voit, c'est de

(1) s. Tlionias. Quaest. de auiina, ait. 0. Cfr. IJ' Vau WeJdingeu, Alhert-le-Grand, d'après son plus récont critiqup. p. .'H et suiv. {i) Kleutgen, La philosophie scolastique, t. 111, p. 303.

déterminer l'être substantiel des choses. On peut dès lors concevoir combien serait inutile la présence de plusieurs formes dans une même substance corporelle.

D'ailleurs, cette hypothèse n'est même pas admissible. Supposons, en effet, que deux principes spécifiques d'information viennent à déterminer successivement la même matière; par le premier, l'être complet serait déjà constitué; partant le second ne pourrait être qu'accidentel, car, tout ce qui s'ajoute à la substance est nécessairement un accident.

On se heurterait à des inconvénients tout aussi graves si l'on admettait que ces informations se font d'une manière simultanée. Cette pluralité de principes spécifiques s'oppose en effet à l'unité de l'être. Car puisque chacun d'eux détermine et constitue avec le sujet matériel ou fond consubstanticl une substance individuelle, ce même sujet apparticnch'ait simultanément h plusieurs corps distincts , voire même à plusieurs espèces, si ces principes étaient spécifiquement différents.

A ces raisons les scolastiques ajoutaient un argument dont nous aurons d'ailleurs l'occasion de vérifier la valeur : c'est que pour que l'élément matériel puisse recevoir une information nouvelle, il faut que le corps où il se trouve revête certaines dispositions spéciales appropriées à la réception de cette forme déterminée. Dans le cas d'une actuation simultanée par deux formes essentielles distinctes, il devrait donc présenter en même temps des dispo-

sitions contraires. Une telle supposition est évidemment insoutenable.

Inutile encore de supposer que l'une de ces formes ilépcnd intrin.sèquemcnt de l'autre, qu'elle joue le rôle de disposition prochaine ;"i l'égard d'un principe plus parfait. S'il n'v a pas de milieu entre la forme essentielle et les déterminations accidentelles, la première information aurait toujours pour eti'et de constituer l'être spécitiquc de la chose ; la seconde deviendrait ainsi accidentelle, ou l'unité de la substance serait détruite par la présence et l'information simultanée de ces principes.

Pour le même motif, l'Ecole regardait comme erronée cette autre opinion d'après laquelle il existerait, à côté du principe spécifi(iue de chaque être, des formes latentes. Quel sens d'ailleurs attribuer à ce mot ? Les formes corporelles , nous l'avons vu, n'ont d'existence que dans le corps où elles se trouvent unies à la matière. Dès lors, ou bien elles se communiquent à l'élément matériel en lui donnant réellement et non virtuellement sa détermination; mais alors elles cessent d'être latentes pour devenir entièrement actuelles, et nous revenons à l'hypothèse d'une pluralité de formes dans un même sujet ; ou l)ien cette communication n'a pas lieu , et , dans ce cas . elles n'existent d'aucune manière, pas même à l'état latent; car leur union intime avec l'élément matériel est une condition nécessaire de leur existence même latente, et elle ne peut se réaliser sans ((u'il en résulte une déter-

mination réelle et actuelle, qui n'a rien de latent. Toute substance corporelle tient donc son être, son espèce et son unité essentielle d'une seule forme ou d'un seul principe spécifique d'infonnation.

On pourrait considérer enfin la forme à un autre point de vue, et se demander si elle est un principe simple ou composé de parties intégrantes, si elle peut être oui ou non divisée.

En rigueur de termes, ni la forme ni la matière ne sont séparément divisibles, par la raison qu'elles ne possèdent pas une existence propre. L'être vraiment existant, c'est le composé substantiel formé par leur union. Dès lors, la seule chose qu'on puisse soumettre à la division c'est le corps, et la question revient à savoir si par le fractionnement d'une substance matérielle la forme essentielle se trouve indirectement partagée en parties quantitatives. Ainsi conçue cotte question se résout sans difficulté. C'est un fait d'expérience que les végétaux et les animaux inférieurs sont réellement divisibles. Chacun sait qu'il est très facile de multiplier une espèce végétale par bouture ou par la greffe ; de même la division d'un ver de terre peut donner naissance à plusieurs individus de la même espèce. Les formes des êtres inorganisés étant moins parfaites, il semble très légitime d'affirmer qu'elles sont étendues comme le corps lui-même, et partant composées de parties intégrantes (1). Parle fractionnement du corps elles se trouvent divisées au même titre que le sujet matériel.

(1) s. Thomas. De uatura niateriae, c. 6.

Cependant, il ne faudrait jias s'imaginer qu'avant la division, ces parties possèdent dt'jà une sorte tl'indépendance ou une existence isolc^e. Elles sont au contraire intrinsèquement unies entre elles et constituent une seule réalité composée mais susceptible d'être fractionnée.

D'autre part, comme toute suljstance corporelle, à raison de sa nature spécifique, demande pour exister une certaine quantité de matière, il est clair que la division ne pourra dépasser certaines limites, sans amener la transformation de l'être en un autre qui ne subsisterait qu'à raison d'une information nouvelle.

Le coinpo.sé substantiel.

Cette étude sur les deux éléments constitutifs du corps nous a déjà rendu manifeste leur aptitude naturelle à former un être doué d'une véritable unité. L'élément matériel, ou fond commun consubstantiel, se présente à nous comme une substance incomplète, destinée par sa nature à servir de substratum aux principes spécifiques. Indéterminé en soi, il a pour première exigence de recevoir cette détermination intime capable d'en faire un corps d'une espèce particulière. De son côté, la forme corporelle, substance également incomplète, demande, elle aussi, pour être réalisée et pour constituer un corps en se communiquant, un sujet d'inhérence, dans lequel et avec lequel elle existe ; mais tandis que l'élément matériel n'a d'autre ri'»lc que de

recevoir ce qu'elle lui donne, elle n'a d'autre nature que de lui donner ce qu'il doit recevoir pour posséder son actuation essentielle. Intrinsèquement dépendantes l'une de l'autre, ces deux parties de la substance n'existent qu'en vue de leur union, et dans cette union même, elles s'exigent mutuellement pour recevoir dans cette intégration, le complément substantiel dont elles ont respectivement besoin.

Cependant, si nous voulons saisir la raison intime de l'unité de l'être corporel, il nous faut pousser un peu plus loin cet examen.

Comme nous l'avons vu, la dépendance réciproque des éléments constitutifs, et surtout l'indétermination naturclledu sujet matériel récepteurde l'information, ne permettent point de leur attribuer une existence indépendante ou propre dans un état d'isolement : la seule réalité vraiment apte à subsister dans la nature, c'est l'essence réelle résultant de leur union intrinsèque. Si tel est le caractère de cette union, et si partant il en résulte une véritable unité, on comprend sans peine qu'il suffise d'un seul acte d'existence pour qu'une telle essence devienne un être dans toute la rigueur des termes. Par contre, aussi longtemps que l'on place entre ces parties une distinction réelle, on ne voit pas comment elles peuvent constituer une seule puissance réceptive. D'ailleurs, que deviendrait alors l'actuation de l'élément matériel par le principe spécifique déterminant? Tout au plus serait-il permis de croire que ces deux

éléments constitutifs sont juxtaposés ou qu'ils se conipénètrent. Mais la juxtaposition et la conipénétration n'engendrent pas l'unité. Dans les deux cas, la matière resterait nécessairement indéterminée, et l'on détruirait l'unité de l'être.

Pour donner un sens objectivement fondé à cette union intrin.'èque, et sauvegarder l'unité de l'csscncc. il reste donc à admettre que le résultat de cotte association constitue une seule réalité composée. En d'autres termes, il n'intervient pas, dans le composé substantiel, de distinction réelle entre la matière et la forme (1).

L'essence réelle vraiment une. dans l'union de ses éléments constitutifs, actuée par un seul et même acte d'existence, telle est, .semblc-t-il. l'explication nécessaire et suffisante de l'unité de l'être corporel.

Toutefois, c'est à bon droit qu'on donne aux corps le n<im de composés substantiels, car le substrat d'inhérence peut être isolé de toute forme déterminée, en ce sens qu'il peut passer de l'état d'union avec une forme donnée à un état d'union nouvelle avec une forme différente.

Les j)roj)riétés du corjjs.

Nous avons fait connaître les éléments essentiels dont se compose la substance matérielle. Mais les

(1) s. Thomas. De pliiialitatc formariim • quia materia non diflert a forma in composilo nisi potentia etc. - Cfr. G. Labousse, Piael. met. spec. p. 59.

corps de la nature possèdent aussi tout un ensemble de propriétés accidentelles. Telles sont par exemple, l'étendue, la couleur, la saveur, les odeurs, les forces calorifiques, électriques, etc. On leur donne le nom d'accidents parce que leur aptitude naturelle est d'adhérer, ou plutôt, suivant le sens étymologique, d'advenir [ad, cedere) à une chose déjà subsistante. Elles n'interviennent donc jamais comme éléments essentiels dans la constitution fondamentale du corps, mais elles sont des perfections secondaires dont le corps a besoin pour son développement et pour l'exercice de son activité.

Quoique toutes ces propriétés existent dans la substance, toutes cependant n'ont pas avec elle la même connexion. Les unes sont variables et mol)iles, et le lien qui les unit à la substance est purement contingent. Aussi bien, celle-ci ne possède que l'aptitude naturelle à les recevoir. Les autres, au contraire, lui sont indivisiblcment unies et forment avec elle dans la chose cet état constant qui est le principe et le fomlemcnt de tous les perfectionnements ultérieurs. Les puissances actives et passives, que nous appelons du nom de propriétés, découlent du fond substantiel de l'être comme autant de conséquences nécessaires de son existence (1). Elles trouvent en lui la raison complète de leur réalité, à tel point que l'activité génératrice ne peut jamais produire un être qui ne soit doué de ces qualités

(1) Summ., p. I, q. 77, a. (3, ad 3.

inhérentes. En un mot, elles oui Icm-s i-.iciiios dans; l'essence même du corps.

S'il existe dans le monde corpoicl des substances essentiellement distinctes, il est dès lors naturel que toutes les puissances qui en sont inséparables, reflètent la nature spéciale dont elles émanent, soit par leurs caractères, soit par leur mode d'action ou par la direction de leur activité. Mais la raison première de la diversité des corps doit être cherchée dans leur forme essentielle. C'est donc à ce principe qu'il appartient de déterminer non seulement l'être spécifique mais aussi les puissances secondaires qui lui sont inhérentes. Ainsi, la forme. en actuant l'élément matériel, devient un principe foncier d'activité, et donne au corps et à ces forces accidentelles leur impulsion primitive et leur direction permanente, dans le sens de leur évolution naturelle.

La production des sicbstances corporelles.

Les changements qui se produisent dans la nature ne sont pas toujours accidentels. Certains d'entre eux pénètrent jusqu'à la substance même des êtres et la modifient. On les appelle pour ce motif des transformations substantielles. Cette espèce de changements, nous l'avons vu, consiste en un renouvellement ou substitution de principes spécifiques dans un substratum commun. Mais comme tout corps tient son être et son espèce de son principe d'infor-

mation, en perdant ce principe il perd aussi sa nature distinctive, de même qu'en acquéi'ant un principe nouveau, il devient une nature nouvelle. De son côté, 1 élément matériel qui persiste dans cette succession étant incapable d'une existence isolée, et ne pouvant jamais exister sans être déterminé par l'un ou l'autre de ces principes, on comprend que cette transmutation doit se faire d'une manière instantanée. Elle est un fait complexe, présentant deux aspects entre lesquels la raison peut bien établir une distinction, mais qui sont inséparables dans la réalité.

De là suit qu'aucune substance ne peut être engendrée sans qu'une autre cesse d'exister, et qu'aucune substance ne peut être détruite sans qu'une autre la remplace. C'est la pensée que l'école exprimait dans cette formule si usitée : ^ Comqjtio 'imius est generatio alterius et generatio xinius est corruptio alterius. ^

Pour se faire une idée exacte de ce changement, il est néanmoins utile de considérer séparément chacun de ses aspects. Soit donc d'abord la production de la substance ou la réalisation d'un principe spécifique nouveau.

Examinons la génération en elle-même.

Le principe déterminant des êtres matériels ne subsiste pas en lui-même. Substance incomplète, disions-nous, il requiert nécessairement un sujet d'inhérence pour naître et pour exister. On méconnaîtrait par conséquent son caractère de dépendance

intrinsèque, si l'on s'imaginait que l'activité génélatricc, dans la formation d'un nouvel être, réalise d'abord ce principe et l'unit ensuite au sujet ou substrat qu'il doit informer. Une telle réalisation serait évidemment indépendante de tout substratum; le principe aurait son existence propre, en un mo(. il deviendrait une substance complète.

Aussi telle n'est pas la façon dont se produisent les corps. I/activité génératrice s'exerce au contraire sur un être déterminé ; elle y cause des modifications et des altérations de plus en plus profondes, qui. naturellement, rendent impossible l'existence inaltérée de cet être, mais le prédisposent, le préparent et l'inclinent à une information nouvelle. L'expérience quotidienne nous le montre : une chose ne ces.se d'exister que lorsque les conditions naturelles de son existence font défaut; de même dans la production d'un nouvel être, la nature procède toujours graduellement et celui-ci n'arrive à son évolution définitive qu'après avoir reçu les prédispositions qui exigent sa naissance. C'est au terme de ces altérations et au moment où la proportion naturelle entre le fond de l'être et ses propriétés primitives est détruite que l'élément matériel se trouve informé par un principe spécifique nouveau (1).

La réalisalion dans un sujet prédisposé de formes qui en sont intrinsèquement dépendantes s'appelait

(1) La génération c'est donc simplement oe passage de la matière première, de Tètat de privation d'une forme essentielle à ra<î|nisition d'une t^le forme.

autrefois - réduction des formes r, eductio formarum e potentia materiae. " Elle consiste, on le voit, dans la mise en acte de ce qui était en puissance dans la matière.

En employant cette formule, l'Ecole avait principalement en vue de relever le caractère de dépendance de toutes les formes naturelles vis-à-vis de l'élément matériel, et de marquer en même temps la différence profonde qui sépare la production de ces formes de la création proprement dite.

L'action créatrice, en effet, ne consiste pas dans une transformation d'une chose préexistante, mais elle a pour terme un être subsistant qui a passé selon toute sa réalité du néant à l'existence. L'activité génératrice, au contraire, présuppose un sujet qu'elle élève à un état substantiel nouveau en le complétant par un principe spécifique.

Quoique le terme final soit réellement une substance, il n'est que le résultat positif de la transformation pure et simple d'un être antérieur.

Cependant, la génération implique toujours la naissance d'une forme nouvelle. Il y a donc lieu de se demander à quels agents on doit attribuer l'efficience qui la réalise.

Nous arrivons ainsi à la cause efficiente de la génération.

Lorsque nous jetons les regards sur le monde inorganique , et que nous étudions les rapports existants entre le composé chimique et les- éléments intervenus dans sa formation , nous trouvons fort

naturel d'attriliuor à l'action do cca raèincs éléments la réalisation du princijjc spécifique qui les ramène à l'unité dans la synthèse finale. Prenons, par exemple, une comliinaison très simple : celle de l'Iode et du Potassium.

Si l'on place ces deux corps dans les conditions requises pour que la réaction se produise, ils exercent l'un sur l'autre une influence réciproque, et donnent lieu à un dégagement de chaleur de 79 calories. Ce phénomène thermique manifeste évidemment la quantité d'action déployée par les substances réagissantes. Il mesure, disent les chimistes, leur affinité. D'autre part, les propriétés nouvelles du composé issu de cette réaction conservent de l'analogie avec les propriétés individuelles des composants, mais le changement est d'autant plus profond que l'échange d'activité a été plus intense. On pourrait citer ici des milliers d'exemples qui nous montreraient ce rapport constant entre l'intensité de la réaction et les caractères de la synthèse.

Si donc, dans le fait de la combinaison, et au terme des altérations réciproques, les éléments se trouvent ramenés à une unité essentielle par un principe spécifique commun, ce principe, scmblet-il, doit être aussi l'effet de leurs activités simultanées.

Sans doute cette détermination foncière est une réalité nouvelle, mais sa perfection no dépasse pas celle des agents; elle ne constitue qu'une partie de l'être corporel. Or, refuser aux créatures cette acti-

vite génératrice pour ce seul motif qu'elles produiraient une réalité qui n'existait pas auparavant, ce serait s'astreindre à bannir de la nature toute activité naturelle, car une action positive a toujours pour terme premier une réalité nouvelle (1).

(1) Considérée à ce seul point de vue, la production des principes spécifif|ues par les causes secondes se comprend aisément. Mais la théorie de l'école sur l'activité des êtres soulève à ce sujet certaines difficultés. La substance matérielle, dit-on, et même la substance créée, eu général, n'est pas immédiatement active par elle-même. Elle constitue une énei'i;:e foncière d'où découlent des puissances actives et passives, mais elle dépend de ces mêmes puissances pour exercer ses différentes espèces d'actions. Toutes ces énergies secondaires réellement distinctes entre elles le sont également du fond substantiel. En un mot, le principe immédiat de l'opération consiste en une puissance distincte de la substance (a). Or, si les agents matériels n'exercent jamais qu'une influence causale purement accidentelle, comment pourront-ils produire des formes essentielles? Certes, cette difficulté est très sérieuse. Il ne nous semble même pas riu'il soit possible de la résoudre. On dit bien que ces forces naturelles ont leur racine dans la substance, qu'elles lui sont intimement unies comme des instruments obligés, et qu'elles l'aident à atteindre ses fins; mais ces dénominations et ces relations ne changent aucunement la vertu intrinsèque de l'accident. Si le principe immédiat d'action reste accidentel, la perfection du terme substantiel dépassera toujours, nous parait-il, la puissance de sa prétendue cause.

Et il ne suffit pas, pour lever la difficulté, de supposer que ces puis.sances secondaires reçoivent de l'essence un accroissement d'intensité ou un perfectionnement intrinsèque.

D'abord, cette communication ne pourrait se faire par une activité proprement dite, car la substance serait elle-même active. De plus, quel que soit le mode de communication, les forces reçues par ces puissances doivent être accidentelles ou substantielles. Dans le premier cas, l'incapacité des énergies secondaires resterait la même. Dans le second, l'accident deviendrait le sujet d'une force substantielle, ce qui n'est pas admissible.

Inutile encore de s'imaginer que la substance, inactive sans ses forces accidentelles, devient néanmoins avec elles un seul et même principe d'action capable de réaliser une fiu'me essentielle.

Cet acte qui la détermine à l'activité, restant confiné dans le genre des

(a) S. Th. Summ. tbeol. I, q. 77, a. 1. Quae^^ disp. q. de spirit. créât . a. 11. Q. — de anima, a. 12.

Toletus : De anima, 1. 2, c .

Ld deslri'clioii de la si'.bst(Uire corporelle.

Lorsque l'activitd {génératrice transforme une substance en une autre, l'élûnicnt inutériel de la ])re-

accidonts, ne lui permettra d'exercer (|u'uuo intlueuce ncciilonlclle. Quel (|ue soit donc le ri'ile do ces puissauces, (nielle rpie soit leur union avec le fonds substantiel, il paraît bien difficile d'expliquer cet eflet sans admettre l'intervention d'une cause su|i6rieuro.

Aussi d'autres docteurs, et eu particulier Suarcz (a), préfèrent attribuer A la substance elle-même cette activité giiuôratrice. Selon leur opinion, les corps s'allèrent nJriproipieuient par le jeu do leurs énergies secondaires et donnent lieu A une résultante c|ui les prédispose a une information nouvelle; mais au terme de ces altérations, c'est sous l'influence iiiimodiato <le la substance que nait dans la matière le principe spéci(i(|tic.

Delà sorte, la diiriculté serait éviclemmcut résolue; cbaqne agent posséderait un principe d'activité i)roportionué A son eflet, car les formes essentielles auraient pour cause des forces substantielles.

Cc])endaut, on se demande s'il y a lieu de maintenir encore la dislinct ion réelle entre ['(^ssenco et les accidents. Si le principe foncier peut agir diri'Cteinent par lui-même, l'utilité des puissances accidentelles ne parall-elle pas contestable? Les auteurs de l'opinion n^entioiinée croient néanmoins qu'elles sont nécessaires et eu donnent les raisons suivantes. D'abord, comme tout être nouveau se foi'nie d'une matière prédisposée, il faut aussi que le générateur mette eu jeu certaines forces secondaires |"mr réaliser successivement ces dispositions requi.scs. Kn second lieu, on agissant simultanément avec le principe foncier, les puissances en (ioterminent l'activité et jouent même le rôle de causes instrumentales dans la production des formes.

Cette manière d'explicpier le fait en question présente A son tour certaines dlflicultés. Cependant les arguments que l'on apporte, à refl"et d'établir que la substance créée no |iout être immédiatenjent opéiante, n'ont peut-être jias toute la valeur qu'on serait tenté de leur attribuer. Le principal se formule dans les termes suivants : « Kn Dieu seul, diton. l'opération .s'identifie avec l'e.ssence: pour la créature, opérer est toujours quelque chose d'accidentel qui peut être ou ne pas être sans ili'ti'uire l'essi'iice. »

11 se trouve dans cet argument, un terme très important dont il faudrait d'abord bien préci.ser le sens. Il y a lieu de cousidérer l'opération soit ilans .son principe, soit en elle-même, soit dans son effet.

Si l'im se place au premier point do vue, il est très vrai do dire que ri'ssence divine, seule, constitue un |>rincipu complet d'.-iction, car Dieu

(a) Motaphys. Disput. XVII, .-^itI. H, XXI .'id XXV.

mière persiste et se retrouve dans la seconde, mais le principe spécifique qui en déterminait l'espèce est remplacé par un principe nouveau. On dit de cette première substance quelle est détruite, car elle n'a pu subir un tel changement sans perdre sa nature et son état substantiel antérieur ; un corps n'appartient jamais à deux espèces différentes.

En fait, le principe déterminant qui ramène à l'unité les composants d'une synthèse chimique, et qui leur donne un être nouveau, nécessite toujours la disparition des formes respectives de ces mêmes composants.

Cependant, il faut bien se garder ici d'une inter-

seul possède, en vertu de son essence, tout ce que requiert son activité.

Mais nul ne prétend attribuer à la créature une telle puissance d'action. Bien qu'elle soit active, la substance créée reste néanmoins un principe limité, incomplet, dépendant pour agir de conditions et de déterminations accidentelles.

Si l'on veut désigner l'activité elle-même ou l'influence active qu'exerce une cause dans la réalisation d'un terme, de nouveau, tous le concèdent, l'opération n'est essentielle qu'en Dieu seul: l'intellection et la volition constituent l'essence divine. Dans les créatures, au contraire, l'opération sera toujours quelque chose d'accidentel. Cette vérité se concilie parfaitement avec l'hypothèse mentionnée : une substance créée peut contenir en elle une puissance d'agir, sans être par cela même essentiellement opérante. Il suffit que les conditions d'activité lui soient accidentelles.

S'agit-il enfin du terme de l'opération? La raison nous dit qu'il faut placer une distinction essentielle entre le Créateur et son œuvre, et une distinction réelle entre les effets des causes secondes et les principes actifs qui les produisent. A ces trois points de vue, cet argument parait donc manquer complètement de force probante.

Pour démontrer la même thèse, ou ajoute aussi qu'entre l'acte et la puissance il existe une relation telle que si le premier est accident, la dernière ne puisse être substance. Mais y eùt-il dans cet adage une preuve sérieuse de la distinction réelle entre la substance et les puissances accidentelles . on soutiendrait encore avec raison qu'un efflet substantiel demande également une cause proportionnée, partant une influence immédiate du principe foncier d'énergie.

prétation cxagcréc. Sans doute, lors de la combinaison, les formes des éléments, comme telles, disparaissent, mais s'ensuit-il qu'elles ne soient plus représentées d'aucune façon dans le résultat final de la réaction? Hicn au contraire, l'école est unanime à l'affirmer, la synthèse nouvelle contient dans son unité essentielle, d'une manière équivalente, l'être de chacun de ses générateurs. liOrsque les éléments échangent entre eux leur activité, leurs diverses qualités s'atténuent mutuellement et finissent par donner lieu à une résultante mo^'enne de forces qui sont précisément les forces et les qualités du corps nouveau dans lequel les générateurs se trouvent fondus (1). De la sorte, ce composé participe do la nature de chacun de ses composants : il tient son espèce et son unité d'une forme spécifique intermédiaire entre les formes élémentaires, et les puissances actives qui se manifestent on lui représentent nécessairement les puissances tempérées des éléments intervenus dans sa formation : « sic igitur remissis excellentiis elementarium qualitatum, constituitur ex eis quaedam qualitas média, quae est propria qualitas corporis mixti « (2). " In mixto manent formae miscibilium secundum virtutcm •< (3).

(1) s. Thomas. Opusc. 33, De mixtione elemenlorum.

(2) In lib. I De générât., c. 11.

(3) De nat. mat., c. 8.

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