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L'ASPECT ECONOMIQUE ET FINANCIER DE L'IRRIGATION

La solution du problème cotonnier en À. O. F. a soulevé deux thèses contradictoires, Certains spécialistes partisans exclusifs de la culture sèche, font remarquer que les indigènes pratiquent cette culture de temps immémorial, que l'A. O. F. est avant tout le pays des noirs, et soutiennent, dès lors, avec vraisemblance, qu'il suffit de les éduquer ei de perfectionner leurs méthodes, d'améliorer leurs semences, pour obtenir rapidement une production considérable de fibres dont l’industrie métropolitaine s’accommodera parfaitement Ils font valoir, en outre, que la culture par irrigation sur le Niger et le Sénégal, entraînerait une dépense atteignant le milliard de francs (non compris les frais de mise en culture du sol) et des délais d'exécution d’une trentaine d'années. D'autre part, l'exécution des barrages, canaux, nivellements, etc... absorberait pendant de longues années une énorme main-d'œuvre plus utilement employée ailleurs (1).

1. Cette thèse est notamment celle de MM. Mangin et Rignault, ingénieurs agronomes, chargés de mission en À.0.F,

Alors que ces spécialistes prétendent résoudre le problème cotonnier par la culture sèche et donnent en exemple l'orientation actuelle du Brésil, d’autres soutiennent, avec autant de vraisemblance, que la culture irrignée, par ses rendements réguliers, importants et de qualité supérieure, peut seule donner rapidement satisfaction à l’industrie métropolitaine. Il n’y a nulle obligation, disent-ils, d'exécuter simultanément l'eusemble des travaux. Ceux-ci doivent être faits par tranches successives, d’après les disponibilités en main-d'œuvre et en capitaux. La main-d'œuvre ne fera pas défaut puisqu'on en a trouvé pour les 3.000 kilomètres de voies ferrées en exploitation. On peut la transporter sur les rives désertes du Niger en créant de nouveaux villages et l’on transformera ainsi progressivement cette vallée en une Mésopotamie française. Quant aux capitaux engagés dans les premiers travaux, l'exemple des Anglais aux Indes et en Egypte, des Hollandais à Java démontre suffisamment que ceux-ci seront largement rémunérés (1).

« L'irrigation, dit M. Carde (2) a pour premier avantage de régulariser la production. Alors qu'en culture sèche, les rendements peuvent varier du simple au triple suivant les années, il est rare que la terre irriguée et cultivée avec méthode laisse subsister entre les bonnes et mauvaises récoltes une marge importante. Un autre avantage de la culture sous irrigation réside dans l'accroissement considérable des rendements.En Egypte, avant que le sol eût été détérioré par l'abus de la culture permanente et l'insuffisance du drainage, il n’était

1. Cette thèse est notamment celle de M. Dybowski. 2. M. Carde, Gouverneur Général de l'A. O. F. Circulaire du 15 mars 1924.

pas exceptionnel que de bons terrains rendissent 500 kilogrammes de coton fibre à l’hectare. »

« Aujourd'hui, les rendements moyens, dans le äelta du Nil avoisinent 300 kilogrammes ; on obtient à peu près autant en Arizona et au Turkestan et, au Soudan Français, dans certains essais récents effectués près de Ségou, on a récolté 720 kilogrammes de fibre à l’hectare ».

« Par ce système, la terre utilisée dans les conditions les meilleures, se trouve considérablement valorisée et la concentration de la production sur des espaces réduits aboutit en définitive à une diminution des travaux agricoles et de la main-d'œuvre employée. »

«Il est donc du plus haut intérêt de rechercher comment et dans quelle mesure l'irrigation peut être appliquée dans nos grandes vallées africaines à la culture du cotonnier. »

Nous estimons qu'il n’y a pas lieu de prendre parti entre les partisans de la culture sèche et de la culture irriguée. Le problème cotonnier en A. O. F. peut être résolu simultanément sous les deux formes. Si les obstacles importants à vaincre dans les deux cas sont de nature différente, ils paraissent de même grandeur. D'un côté, l'éducation agricole des indigènes s’est montrée longue et difficile, de l’autre, l’exécution de travaux très importants, avec une main-d'œuvre insuffisante demandera également beaucoup de temps, sans l'introduction d’une main-d'œuvre étrangère à l’A. O.F.

Dans tous les cas et malgré l’admirable obstination du Gouvernement et de l'Association cotonnière colo-

niale à vouloir établir une culture sèche rationnelle au Soudan, à hauteur du Moyen Niger, il paraît démontré que sans irrigation, une culture à rendements moyennement payants, en marché normal, est impossible aux abords du Sénégal et du Moyen-Niger, où la chute annuelle et régulière des pluies ne donne pas l’eau nécessaire à la nourriture des plantes.

Même sous un climat relativement humide, l’irrigation est un adjuvant précieux. En Orient, en Perse, dans le Turkestan, aux Indes et en Egypte, l'irrigation est la grande source de la fertilité. Elle ne fournit pas seulement l’eau indispensable à la végétation, mais elle apporte souvent les matières fertilisantes et s'oppose au développement des plantes nuisibles. Les eaux, selon leur teneur en oxygène, en acide carbonique et en limon produisent des effets variables suivant la proportion de ces éléments. Les vallées du Gange, de l’Indus, du Mékong, du Mississipi, de la Mésopotamie et du Nil peuvent être citées comme des exemples typiques.

Les quantités d’eau d'irrigation à employer varient suivant que le terrain plus ou moins sableux ou argileux retient ou ne relient pas l’humidité. C'est ainsi qu’en Egypte et pour un sol contenant de 30 à 50 0/0 de sable on projelte à la surface de 1.200 à 2.000 mètres cubes à l’hectare, tous les dix ou quinze jours. La quantité d’eau à l’hectare atteint 2.500 à 3.000 mètres cubes si la proportion de sable est de 5o à 80 o/o. Les arbustes étant disposés en lignes sur de petits billons entre lesquels se trouvent les rigoles, l'irrigation est facile, mais son aménagement demande toutefois l’aide d’un technicien expérimenté.

Le développement des travaux d'irrigation est une

des opérations les plus importantes à réaliser en A. O.F. après la construction des voies ferrées pour aider à l'augmentation du rendement agricole.

La possibilité de réaliser ces travaux dépend : a) de la nature du sol et du climat ; b) du prix du mètre cube d’eau déversé sur le sol ; c) de l'abondance et du prix de la main-d'œuvre.

Les conditions de sol et de climat sont réalisées sur le Niger et le Sénégal. Quant au prix de revient du mètre cube d’eau, il dépend du capital engagé dans les travaux, des frais d'entretien et d'exploitation de ces travaux.

Il ne faut pas que importance des frais entrave la réalisation des travaux d'irrigation : aussi devons-nous profiter de l’expérience acquise hors de nos colonies. Les résultats obtenus dans les colonies anglaises de l'Inde et les colonies hollandaises de Java indiquent les meilleures méthodes de réalisation technique et financière.

Les irrigations aux Indes britanniques ont fait l’objet devant le Congrès d'Agriculture coloniale de 1918 de rapports remarquables de M. Normandin. Ces rapports montrent que les Anglais ont exécuté de toutes pièces dans les régions peuplées de l’Inde, comme les deltas de Madras, ou celles comprises entre le Gange et la Jumma, des travaux gigantesques, qui ont été couronnés de succès, tant au point de vue technique que financier. Les avances faites sous forme d'emprunt pour l’exécu+ tion de ces travaux dans l'Inde s’élèvent à près d'un milliard ; elles ont procuré aux capitaux engagés des bénéfices considérables. On sait qu'en Egypte le Gouvernement britannique a dépensé également plus d'un milliard en vue de l’utilisation des eaux du Nil et que

c’est à ces dépenses que l'Egypte doit sa prospérité agricole (1).

Un fait d'ordre général, concernant l’ensemble des colonies françaises ressort des travaux de la section des irrigations au Congrès d'Agriculture coloniale de 1918 : c'est la nécessité d'établir dans chacune de ces colonies, un service d’hydraulique solidement constitué, perma: nent, centralisé sous les ordres des Gouvernements généraux, travaillant en étroite collaboration avec les Autorités administratives et documenté par un service d'agriculture également permanent, fortement organisé et largement pourvu en personnel, laboratoires, champs d'expériences et crédits.

Le Congrès fut ainsi amené à se préoccuper du recrutement et de l’organisation d’un corps d'ingénieurs coloniaux d'hydraulique ; comme conclusion générale de ses délibérations, il demanda instamment aux pouvoirs publics que la question toute entière de l'établissement des services d’'hydraulique agricole dans nos colonies soit étudiée sans retard et reçoive une prompte solution (2).

Cette demande du Congrès de 1918 n’est pas restée entièrement sans effet. Le gouverneur général de l'A. O. F. a en effet créé à Bamako par arrêté du 6 mars 1924, une Inspection du Service général des textiles et de l'hydraulique agricole, avec un service local dans chaque colonie. Ce service est à ses débuts ; il aura à se développer suivant les besoins de chaque colonie et dans la mesure des crédits disponibles.

1. D’après le rapport général de M. du Vivier de Streel au Con: grès d'Agriculture coloniale, 1918.

2. D’après le rapport général de M. Barois, inspecteur général des Ponts et Chaussées.

Avant d'aborder le problème de l'irrigation en A.O.F. il est bon d'examiner brièvement ce qui a été fait dans les pays de nature semblable, afin d’avoir des termes de comparaison et de saisir l'importance du programme à accomplir.

L'irrigation peut exister sous deux formes différentes : d’abord l'irrigation par gravité, c’est-à-dire la distribution des eaux provenant des barrages et des débordements du fleuve, ensuite l'irrigation par pompage mécanique. Seule l'irrigation par gravité est susceptible de transformer de vastes étendues en terres fertiles.

À Java, où l’eau provient de barrages, on a été conduit pour sa distribution, à établir des rotations, qui à égalité de débit permettent l'irrigation d’une plus grande superficie. Le périmètre irrigable est partagé en un certain nombre de parties à peu près égales ; les époques auxquelles commence l’arrosage et par suite, la mise en culture de chacune de ces parties s’échelonnent sur quatre, cinq, six ou sept semaines. Certaines entreprises sucrières payent de 6 à ro francs par hectare pour le remboursement des frais d’exploitation des réseaux d'irrigation (prix antérieurs à 1918).

Dans le nord de l'Inde où l’eau a une valeur considérable, les Anglais ont fait des travaux énormes, qui ont coûté plus d’un milliard et ont porté leur attention sur le détail de la distribution. Ils ont même établi en certains endroits des appareils régulateurs de débit à la tête des plus petites rigoles, dont le débit est de 20 à 100 litres par seconde. Il existe tout un personnel indigène chargé de la distribution et de la perception des

taxes d'irrigation. Il est intéressant de signaler que les ingénieurs ont des pouvoirs de magistrats pour tout ce qui concerne la distribution. Ils peuvent infliger un emprisonnement d’an mois et une amende de 100 roupies. Leurs décisions sont susceptibles d'appel, mais sont immédiatement exécutoires, nonobstant appel, en ce qui concerne la prison. Les ingénieurs font souvent usage de ces pouvoirs (1).

Le mérite principal des Anglais aux Indes, ce n’est pas seulement d’avoir soulagé la misère extrème des Indiens, c’est d’avoir pu mobiliser assez de capitaux pour réaliser leurs énormes systèmes d'irrigation et d'avoir fait rendre le maximum à ces capitaux.

En Indo-Chine française la question de l'irrigation a été envisagée, surtout au Tonkin. En Cochinchine, la régularité du climat a entraîné d’une façon générale celle des récoltes ; d’un autre côté, la faible densité de la population a permis de ne cultiver que les terres riches, le plus souvent irriguées et drainées naturellement par le jeu des marées.

Au Tonkin, on a établi un réseau d'irrigation par gravité qui fonctionne dans les plaines de Kep et de Voï, sur une surface de 7.500 hectares et qui donne des résultats très satisfaisants, dans la plaine de Vinh Yen, sur une surface de 17.000 hectares. Le Parlement a approuvé en principe l’exécution d’autres travaux semblables intéressant 72.000 hectares dans le bassin du Song bau. À

L'Annam comprend un certain nombre de plaines d’étendue variable qui sont placées à l'embouchure des

1. D’après le rapport de M. Normandin, ingénieur des Ponts et Chaussées au Congrès d'Agriculture coloniale. Paris, 1918.

différentes rivières descendant de la chaîne de montagnes. Toutes ces plaines sont susceptibles d'irrigation par gravité au moyen de barrages construits sur les rivières qui les arrosent, et de canaux appropriés. Le travail a été exécuté dans la plaine de Phan-Rang par des propriétaires ; il a été envisagé par l’administration dans celle de Thanh-Hoa (sur 50.000 hectares) et de Thua-Thien.

En Egypte, les principaux travaux comprennent : le barrage du delta à 25 kilomètres en aval du Caire, d'une longueur de 1.000 mètres, contruit par Mougel- Bey, ingénieur français, le barrage de Kifta (Basse Egypte), le barrage d'Assiout (Haute Egypte), le barrage Esneh (Haute Egypte) le réservoir d’Assouan, destiné à substituer le régime desirrigations au régime des inondations, d’unèé capacité de deux milliards 300.000.000 de mètres cubes, des canaux, drains, ouvrages d'art divers exéculés dans la Basse Egypte, pour utiliser le réservoir.

En Afrique Occidentale, rien n’a été réalisé jusqu'ici, mais, nous avons les projets et les plans de M. l'Ingénieur Bélime qui sont dans leur ensemble définitifs. Les travaux sont d’ailleurs, en principe, commencés (mars 1925). L’irrigation sur le Niger d'abord et plus tard sur le Sénégal prendra une importance considérable dans la colonie. La dépense sera élevée et dépassera de beaucoup les moyens des budgets ordinaires. Aussi l'irrigation, comme à Java, aux Indes ou en Egypte devra-t-elle donner lieu à l'établissement de taxes et d’un impôt foncier garantissant les emprunts du Gouvernernent ou des sociétés concessionnaires.

Les résultats obtenus ont démontré que les grands travaux d’hydraulique agricole sont rémunérateurs. Le pourcentage du revenu net par rapport au capital de premier établissement varie de 9 à 28 0/0, dans l’Inde età Java, suivant les frais d'installation. C’est un rendement qui permet non seulement de rémunérer les capitaux engagés, mais de les amortir.

L'irrigation donne lieu en Egypte à une organisation administrative spéciale. Il n’existe ni taxe d’eau, ni impôt d'irrigation. L’impôt foncier englobe tout et cela est logique, car dans cette contrée aride, les terres qui ne reçoivent pas d’eau sont pratiquement sans valeur. A la suite de la révision effectuée de 1899 à 1907, l’impôt foncier égyptien a été fixé à 28, 64 o/o de la valeur locative des terrains. L’impôt moyen des terres sous irrigation perenne ou par inondation était en 1910 de 57 fr. 5o par hectare. Les terres jouissant de l'inondation permanente sont naturellement taxées plus lourdement. Avant la révision de 1899, l'impôt des terres . Karadji, laissées à la population et payant le tribut, atteignait parfois en Basse Egypte 107 francs par hectare (1).

Par la suite, le maximum imposable fut fixé à 1or fr. 50. La moyenne des terres sous irrigation pérenne paie de 70 à 80 francs. Les frais de fonctionnement, d’entretien et d'administration de l’ensemble des irrigations égyptiennes sont évaluées de 8 francs à 8 fr. 50 par hectare aménagé. La différence constitue le revenu net que retire le Gouvernement Khédivial des travaux

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