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I. — La civilisation indigène

Sans une main-d'œuvre suffisamment nombreuse et experte, l’agriculture est impossible dans un pays comme l’A. O.F. où l’Européen ne peut se livrer luimême au travaii de la terre. Cette main-d'œuvre est rare, physiquement pauvre, pas éduquée (1).

Dans les régions de culture sèche du cotonnier, Haute-Côte d'Ivoire, limites sud du Soudan et de la Haute Volta, limites est de la Haute Guinée, la densité de la population est de 5 à 8 habitants au kilomètre carré ; sur le Moyen Niger, dans la zone de culture par irrigation, cette densité est encore inférieure.

L'insuffisance de la population est donc manifeste. Celle-ci vit dans un état misérable, est insuffisamment et mal nourrie. La mortalité infantile est de 50 à 80 0/0. L'harmattan, lorsqu'il sévit prématurément dans l’une ou l’autre région du Soudan est une cause de famine à laquelle l'absence de moyens de transports ne permet pas de porter remède.

Sauf dans les rares centres de colonisation comme

1. Suivant le dernier recensement, inférieur à la réalité, car il ne comprend que la population recensée pour l'impôt, la population se répartit comme suit: Sénégal: 1.225.523 h.; Côte d'Ivoire : 1.545.680 h.; Dahomey 842.243; Soudan: 2.474.589 ; Haute Volta : 2.975.442: Niger: 1.039.042; Guinée: 1.895.951; Mauritanie : 261.746; Togo: 675.340. Total avec le Togo: 12.283.216,

le Bas-Sénégal et les Côtes du Dahomey où la présence ancienne de l’européen a influencé les mœurs, l’indigène est un primitif; c’est un grand enfant.

Un aperçu rapide de la religion, de la famille, de la propriété et de la vie sociale permettra d’avoir une idée de la mentalité de l’indigène dans ses lignes principales.

Sauf au nord du Sénégal et sur les confins du désert où le voisinage des Maures, des Touaregs et des Berbères a répondu l’islamisme, la religion de Mahomet n’a pas eu d'influence sérieuse sur les noirs, même sur certaines races que nous classons à tort comme appartenant à l’islamisme. Les adeptes sont de plus en plus rares à mesure que l’on s’avance vers le sud.

A l'exception de quelques dizaines de milliers d’adeptes récents au christianisme en A. O. F. l'immense majorité de la population est païenne. Par ailleurs les musulmans et les chrétiens restent fidèles à une bonne part de leurs anciennes croyances.

M. Maurice Delafosse (1) a donné, sous une forme aussi claire et complète que possible dans sa concision, un aperçu d'ensemble sur l’histoire, les civilisations et les caractères matériels, intellectuels et sociaux des populations de race noire qui habitent le continent africain et nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici quelques brefs passages qui nous intéressent.

« En quoi, dit-il, consiste ce paganisme en soi disant tel, qui est la religion de presque tous les Nègres et qui, à cet

1. Maurice Delafosse, ancien gouverneur des colonies, professeur à l'Ecole coloniale et à l'Ecole des langues orientales. Les Noirs de l'Afrique, 1. vol. Collection Payot, 1922. Chap. VIII et IX.

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égard, mérite plus d'intérêt qu’on ne semble en avoir porté jusqu'à présent? On le qualifie généralement de « fétichisme » mais le fétichisme, c’est-à-dire la croyance à la vertu des fétiches ou talismans n’est pas une religion; ce n’est que l'un des aspects les plus apparents de l’universelle superstition. On rencontre du fétéchisme dans toutes les religions, même les plus évoluées et les plus dégagées de la matière, et les Noirs chrétiens comme les Noirs musulmans sont aussi fétichistes que les Noirs païens : ils ont seulement plus de fétiches, car ils ont conservé ceux du paganisme et y ont ajouté ceux qu'ils ont trouvés dans nombre de pratiques, peu canoniques d’ailleurs, du christianisme et de l’islamisme.

La religion des noirs de l'Afrique et en réalité l’animisme, c’est-à-dire la croyance à la toute-puissance des esprits, auxquels le fidèle rend un culte consistant enprières, offrandes et sacrifices, en vue de s’attirer leurs faveurs, de détourner de lui-même leur colère ou de l'appeler sur ses ennemis.

Que sont ces esprits? Ce n’est pas l’esprit du bien et l’esprit du mal, ce ne sont pas de bons esprits et de mauvais esprits. L’animisme des Noirs n'a rien de dualiste et ce qui a conduit plusieurs missionnaires à le présenter sous cet aspect ne peut être qu'une réminiscence subjective de l’opposition faite par certains chrétiens entre Dieu et le Diable.

Les Nègres africains croient que tout être animé renferme en lui, en plus de son corps, deux principes immatériels. L'un, sorte de souffle ou de fluide vital, n’a pas d'autre rôle que d'animer la matière et de lui communiquer la vie et le mouvement; c’est un principe sans individualité ni personnalité propres, qui est éternel en ce sens qu’il est antérieur au corps qu'il anime présentement et lui survivra pour aller en animer un autre, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. Comme la matière, il est divisible à l'infini et peut se dissocier en divers élément dont chacun suffit, seul ou combiné avec un autre élément venu d’ailleurs, à animer un corps donné. Lorsqu'un homme vient à mourir, c'est que

le souffle vital a abandonné son enveloppe charnelle pour aller immédiatement créer une nouvelle vie soit dans un fœtus humain ou animal en gestation, soit dans une pousse végétale en germination. Bien entendu, cette sorte de fluide sans personnalité, sans intelligence, sans volonté, que l’on pourrait comparer à un courant électrique, n’est l’objet d'aucun culte. C’est un esprit si l’on veut mais seulement au sens étymologique du mot (spiritus, souffle).

Le second principe est bien différent: né avec le corps qui l’abrite et en même temps que lui, il constitue la véritable personnalité de l'être auquel il communique la pensée, la volontéet la force d'agir; le souffle vital permet aux membres d'un homme ou d’un animal de se mouvoir, à la sève d'un arbre de circuler dans ses vaisseaux, mais ce mouvement et cette circulation ne sauraient s’accomplir s'ils n'étaient ordonnés par l'esprit. S’il arrive qu’un jour le contrôle du souffle vital échappe à l’esprit et que comme conséquence, le souffle quitte son enveloppe et que la mort s’ensuive, c'est qu'un autre esprit plus fort a neutralisé le premier : voilà pourquoi tout décès est attribué par les Noirs, non à des causes matérielles, qui n’en sont pour eux que les causes secondes et occasionnelles, mais à l'influence psychique d’un esprit malintentionné, seule cause réelle et première de la mort,

Après le décès d’un être jusque-là animé, son esprit seul demeure et il demeure tel qu'il était du vivant de cet être, avec la même personnalité, le même caractère, les mêmes affections et les mêmes haïines. Seulement, il n’a plus de Poule vital à commander, ni d’enveloppe charnelle limitant sa fantaisie et il n’en devient que plus puissant, n'étant plus gêné dans son action par la nécessité de diriger la vie du corps et de se guider en quelque sorte sur le souflle vital, Aussi le divinise-t-on alors et c'est là qu’il faut trouver l’origine du culte des défunts ou plutôt des esprits des défunts, des mânes des ancêtres.

Si tout être animé — homme, animal ou végétal vivant — possède les deux principes dont il vient d'être parlé, les êtres inanimés — défunts, animaux ou végétaux morts, minéraux

solides, liquides ou gazeux — Sont naturellement dépourvus du souffle vital,ce qui n’a aucune importance au point de vue religieux, mais sont doués chacun d'un esprit personnel, intelligent et agissant, d'autant plus efficace, ainsi que je le disais tout à l'heure qu’il n’a pas à se préoccuper du corps inerte qui n’est que sa représentation matérielle et auquel ne le lie pas l'obligation de contrôler le jeu d’un soufile vital absent. Le corps d’ailleurs peut se dissocier, ainsi qu'il arrive pour les cadavres, et l'esprit n’est pas tenu d’en faire sa demeure constante.

Qu'il s'agisse de l’esprit d’un défunt ou de celui d’une montagne, d’un bloc de pierre, d’un gouffre, d’un fleuve, du ciel, de la pluie ou du vent, de la terre et surtout d'une terre déterminée, de la parcelle du sol sur laquelle on vit, c’est toujours pour les Noirs, la même nature d'esprit, c'est toujours un principe invisible mais qui voit tout, qui se rend compte de tout, susceptible, qu'on peut offenser sans le vouloir, irascible également et capable de faire expier durement les offenses même involontaires qui lui ont été faites, mais faible et vaniteux aussi commé l'homme qui l’a créé à son image et se laissant émouvoir et amadouer par des prières et des offrandes ou fléchir par des sacrifices propitiatoires.

.… On offre en général aux esprits le sang des victimes qui sont des poulets, des chiens, des chèvres, des brebis et qui, autrefois étaient souvent des êtres humains...

La question n’est pas complètement tranchée de savoir si les Noirs de l'Afrique, en dehors de toute influence musulmane ou chrétienne croient à un Etre Suprême, à un Dieu unique. Il semble bien que cette croyance est à peu près universelle chez eux, mais elle est d'ordre cosmogonique plutôt que d'ordre religieux .'Ils admettent que le monde et les êtres qu’il renferme, y compris les esprits, ont été créés par un Eire supérieur, dont ils reconnaissent l'existence, mais dont ils se désintéressent parce qu'ils ne sauraient comment entrer en relation avec lui et parce que lui-même se désintéresse du sort de ses créatures, n'ayant rien du Dieu Providence des religions occidentales, Aussi l’'Etre

‘ Suprême n'est-il jamais l'objet d’un culte quelconque chez les animistes africains, à moins qu'il ne soit identifié avec le ciel, divinité génératrice qui féconde le sol au moyen de la pluie, ou avec la terre, divinité fécondée et productrice.

Comme je le disais plus haut, la superstition règne chezles Noirs comme chez tous les hommes, plus souverainement encore chez ces peuples ignorants, que le mystère impressionne au plus haut point, que chez des populations que la nature plus positive de leur esprit, une instruction plus généralisée et une religion plus abstraite ont pu débarrasser en partie de cette plaie de l'humanité. La croyance, aussi naïve qu'indéracinable, aux vertus des amulettes et des talismans est légendaire chez les Nègres.…. »

L'animisme a ses temples qui sont parfois des huttes, souvent des arbres ou des bois sacrés, fréquemment des rochers ou des grottes, ses autels, qui peavent être un banc en terre battue, le pied d’un arbre, une urne renversée, une pierre plate, etc., des prêtres qui sont les patriarches pour le culte des ancêtres, les « maîtres de la terre » pour le culte de la terre et des eaux et un clergé particulier initié dans des sortes d'écoles aux rites plus o1 moins secrets de certains cultes plus spécialisés.

«Les fabricants d'amulettes, dit M. Maurice Delafosse, les magiciens et les sorciers ont beau jeu en un tel milieu. De nombreux devins prédisent l’avenir ou révèlent les choses cachées, au moyen de procédés dont plusieurs ressemblent à ceux qu'emploient nos diseuses de bonne aventure.L’envoûtement sous diverses formes est pratiqué sur une grande échelle. Des gens passent pour avoir reçu en naissant le pouvoir de tuer ou de rendre malade à distance, grâce à de mauvais sorts qu'ils jettent parfois inconsciemment, sur leurs ennemis ou sur des inconnus ; ces jeteurs de sort sont naturellement très redoutés; des divinités spéciales, dont le culte comporte des rites étranges, mystérieux et compliqués,

ont été inventées, et des sociétés secrètes se sont créées en vue de découvrir les sorciers, d’assimiler ou au moins de contrébalancer leur pouvoir et au besoin de les mettre à mort. » |

… Se +

La famille et les biens.— «Chez les Noirs de l'Afrique, dit M. Maurice Delafosse (1), le groupe auquel nous donnons particulièrement le nom de famille, c’est-à-dire le groupe formé par le père, la mère et leurs enfants, n’a qu’une importance secondaire. Souvent même il n’existe pas, en ce sens que le mari d’une femme, chez beaucoup de peuples noirs, n’est qu'époux et n’est pas père, attendu qu'il n’a aucun droit sur les enfants nés de ses œuvres : ces derniers, dans ces cas, appartiennent uniquement à la famille de leur mère et c’est l'aîné des frères de celle-ci qui exerce sur eux des droits paternels et est responsable de leur vie et de leurs actions.

« Je sais fort bien que les peuplades africaines chez lesquelles se rencontre ce système, poussé jusqu’à ses dernières limites, ne sont pas actuellement les plus nombreuses. Mais le fait qu'il s’en trouve et qu’il s’en trouve un peu partout incite à étudier la chose de près. Et l’on s’aperçoit alors que cette coutume, qui n’admet la parenté qu’en tige utérine, a dû être autrefois universellement observée chez les Nègres et qu’il en subsiste encore, à des degrés divers, des traces multiples et indéniables.

« Les auteurs arabes qui nous ont parlé de Ghäâna et du ‘Manding à l’époque du Moyen Age font observer que dans ces Etats, la succession se transmettait, non pas de père à fils, mais de frère à frère utérin ou d’oncle à neveu fils de sœur. D’après les traditions indigènes, ce seraient les Bambara qui, les premiers au Soudan, auraient rompu avec cet usage et c'est de là que viendrait leur nom — bam-ba-ra ou bam-ma-na signifiant « séparation d'avec la mère » — tandis que ceux d’entre les Ouangara qui étaient demeurés fidèles à

1. Maurice Delafosse, les Noirs de l'Afrique, collection Payot.

la vieille coutume auraient reçu le nom de Manding ou Mandé — ma-nding ou Ma-ndé signifiant «enfant de la mère ». — De nos jours la parenté masculine ou consanguine a persisté chez les Bambara et a triomphé chez les Sarakollé et chez une partie des Mandingues où Malinké ; mais beaucoup de ces derniers n’admettent encore que la parenté féminine ou utérine comme conférant le droit d'héritier et il en est de même chez la plupart des Peuls et des Sérères et chez un nombre considérable de peuples noirs du Soudan, de la Côte de Guinée et de l'Afrique sub-équatoriale.

« Ceci n'empêche pas d’ailleurs le rôle de chef de famille d’être rempli par un homme, quoiqu'il le soit quelquefois par une femme ; mais chez les populations qui n’admettent que la parenté utérine, le chef de famille est le frère utérin de la mère. Chez les autres populations, c'est le père:

« Chez les unes comme chez les autres, le groupe formant à proprement parler la famille comprend tous les descendants vivants d’un même ancêtre commun — ancêtre féminin chez les premières, ancêtre masculin chez les secondes — ou du moins tous ceux de ces descendants qui habitent dans le même lieu ou qui sont demeurés en relations les uns avec les autres. Ainsi comprise, la famille est, on le conçoit, bien différente de ce que le mot représente habituellement à notre esprit. Les familles comptant des centaines de membres ne sont pas rares ; l'usage de la polygamie a souvent pour résultat de faire dépasser de beaucoup ce chiffre. L'unité sociale que constitue chacune d’entre elles se double d’une unité politique ; en matière de justice civile, comme en toute autre matière, la famille prime l'individu : la société noire est foncièrement collectiviste.

« Chaque famille a un chef, le patriarche, qui est, d’une manière générale, le premier-né de la génération la plus ancienne. On le désigne souvent sous le nom du « père » ou de « grand-père », mais souvent aussi sous celui de « vieux » : c’est l'« ancien ». Il exerce sur tous les membres de la famille la même autorité qu'exercé chez nous le père sur ses enfants, mais son pouvoir ne s'étend pas en dehors de ses membres eux-mêmes ; il en résulte que dans une famille basée sur la

descendance masculine, les épouses des membres de la famille échappent à l'autorité du patriarche et, qu’inversement, dans une famille basée sur la descendance utérine, les maris des femmes membres de la famille n'appartiennent pas à celle-ci, mais aux familles de leurs mères. Il découle de ce principe ‘des situations assez compliquées : l'épouse doit obéissance à son mari, mais non au patriarche de qui relève son mari. :

« En réalité, nulle part chez les Noirs la femme n’est considérée comme incorporée à la famille de l'époux; elle continue, après le mariage, à faire partie de sa propre famille, mais elle en est distraite momentanément au profit du mari et, par suite, au profit de la famille de celui-ci. C'est pourquoi la coutume universellement admise dans l'Afrique noire exige, pour qu'il y ait union valide et régulière, que la famille du futur verse à la famille de la future une indemnité en compensation du tort causé à cette dernière famille par le prélèvement d’un de ses membres. Il n'y a pas comme on l’a prétendu à tort, achat de la femme par le mari, puisque l’épouse ne cesse pas d'appartenir légalement à sa propre famille et ne devient nullement la chose de l'homme qui l’a épousée ; il y a seulement versement d’une indemnité ou, plus exactement, d’une caution, laquelle d’ailleurs varie énormément selon les pays et selon la condition des futurs époux, pouvant aller de plusieurs milliers de francs à un objet qui ne vaut que quelques centimes ; dans ce dernier cas, il n’y a plus que l’accomplissement d’une simple formalité, exigée par le respect des traditions coutumières.

€ Dans certaines régions a subsisté une habitude qui était générale autrefois et qui consistait à remettre à la famille de la future une véritable compensation en nature sous les espèces d’une autre femme ; la sœur du futur était donnée en mariage au frère de la future.

« Lorsqu'il y a rupture du mariage par suite du divorce, l'épouse répudiée retourne dans sa famille, qui restitue à la famille de l’ex-époux le cautionnement qu’elle avait reçu d'elle. Tel est au moins le principe ; il peut subir des atténuations du fait des circonstances particulières. Quant aux

enfants nés de l’union rompue, ils appartiennent à la famille de la mère chez les populaiions qui n’admettent pas la parenté utérine ; chez les autres, ils sont généralement attribués au père, mais à la condition que la famille de celui-ci renonce au remboursement de la caution versée. Parfois, lorsqu'il y a plusieurs enfants, on procède à un partage amiable entre les deux familles.

« Les enfants non émancipés, c'est-à-dire célibataires — car l'émancipation ne peut résulter que du mariage — font partie de la succession de celui de leurs auteurs auxquels les unissent les seuls liens de parenté reconnus par la coutume locale. Là où la parenté en tige utérine est seule admise, les enfants ne changent pas de condition à la mort de leur père qui est considéré comme ne leur étant rien ; à la mort deleur mère, ils sont attribués à l'héritier de celle-ci, c’est-à-dire en général à l'aîné de ses frères utérins, lequel exerçait déjà sur eux les droits paternels du vivant de sa sœur. Là où la parenté consanguine est, au contraire, la seule que l’on reconnaisse, les enfants appartenant légalement à leur père, ne changent pas de condition à la mort de leur mère ; lors du décès du père, ils sont attribués à l'héritier de celui-ci, qui peut être l'aîné de ses frères ou l’afné de ses fils : dans ce dernier cas, c’est l’aîné des enfants qui devient le père légal de ses frères, sous la tutelle de quelque parent âgé s’il est encore un enfant.

« Aussi a-t-on pu dire à juste titre qu'il n’y a pas d’orphelins chez les Noirs. On pourrait ajouter qu'il n’y a pas non plus de veuves, ou tout au moins de veuves exposées à la misère, puisque la veuve retourne dans sa famille et reste à la charge de celle-ci tant qu’elle n'est pas remariée; à moins qu’elle ne fasse partie ainsi qu'il arrive souvent, de la succession de l'époux défunt et ne tombe à la charge de l'héritier de celui-ci.

« La polygamie est partout autorisée, mais elle n’est pas de pratique constante. En fait, le nombre des épouses est proportionné à la richesse du mari. Le cautionnement à verser pour la première femme est généralement payé par le père ou le chef de famille du futur, qui, n'étant pas marié

encore, n’est pas émancipé; mais, pour les autres, c'est au mari lui-même à faire face à la dépense : aussi les pauvres sont-ils presque tous monogames par nécessité ».

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« Disons un mot des biens, en commençant par les biens fonciers. La terre, selon la conception indigène, n'appartient à personne; elle n'appartient pas non plus à tous, ainsi qu'on l’a souvent dit à tort. En droit, elle est considérée comme la chose des premiers occupants, en l'espèce des Négrillesautochtones ou des divinités locales quiles ont remplacés ou sont censées les représenter. En fait, la terre est un dieu, que personne ne songerait à s'approprier et encore moins à vendre ou à acheter. Mais, par des offrandes, ou des sacrifices réglés par des rites consacrés, la famille noire arrivée la première sur un terrain inoccupé a obtenu de la divinilé locale le droit et le privilège d’user de ce terrain, droit et privilège qui se transmettent dans cette même famille de génération en génération.

« Nul individu, nulle collectivité n’a donc sur le sol des droits de propriété réelle et nul ne peut aliéner un sol dont il n’est pas propriétaire. Mais il existe, entre les mains de collectivités ethniques déterminées, constituées chacune par les descendants de la famille arrivée la première sur le terrain et ayant accompli les rites nécessaires, des droits d'usage et d'exploitation que la collectivité titulaire peut céder en tout ou en partie, à titre gracieux ou onéreux, à d'autres collectivités ou à des particuliers, à condition toutefois d'en obtenir l'autorisation de la divinité par l’accomplissement de nouveaux rites.

«Chaque collectivité propriétaire des droits d'usage et d'exploitation d’un terrain donné à un chef, qui est généralement le patriarche dela famille la plus ancienne et quiporte le titre de « maître de la terre ». Il est à la fois le grand prêtre de la religion locale et l'administrateur du sol : iln’est pas nécessairement le chef politique du pays. Le fait pour lui et sa collectivité de tomber sous le joug d’un conquérant iudividuel ou collectif ne lui enlève rien de ses prégoratives

religieuses et terriennes et c’est pourquoi, dans beaucoup de villages, de cantons ou de royaumes, on trouve, à côté d’un chef politique qui tient en mains les rênes de l'Etat, un « maître de la terre » qui peut n'être qu’un pauvre hère, maïs qui jouit d'un prestige intangible et sans lequel le chef politique ne peut rien faire lorsqu'il s'agit d’un sacrifice à offrir aux divinités du lieu ou d’une répartition à faire des terrains de culture. La conquête ne donne aucun droit sur le sol conquis : c’est un principe qui n’a jamais cessé d'être respecté par les plus fameux conquérants noirs.

« Tout ce qui n’est pas la terre peut être possédé en toute propriété avec faculté d'aliénation, soit par des collectivités,

soit par des individus. La source de la propriété réelle est

le travail : Le produit d’un travail devient la propriété effective de l’auteur du travail, lequel peut disposer de ce produit comme il l'entend, le donner ou le vendre, le prêter à intérêt ou sans intérêt. S'il s’agit d'un individu le produit de son travail constituera, à sa mort, sa succession ; le fait d’avoir acheté un bien, de l'avoir reçu en donation ou d’en avoir hérité confère les mêmes droits que le fait de l'avoir créé par son propre travail. Si l’auteur du travail est une collectivité, le produit de ce travail constitue un bien collectif, sur lequel aucun des membres de la collectivité, y compris son chef, n’a de droit spécial et dont il ne peut être disposé qu'avec l'agrément de la collectivité toute entière ou de ses représentants autorisés : telest Le cas du bien de famille, dont le patriarche, chef de famille n'est que dépositaire et administrateur.

« Le cultivateur n’est pas propriétaire du sol qu’il cultive mais il l’est des céréales qu’il a semées ou récoltées, au même titre qu'il peut l’être du salaire qu’il a gagné en travaillant pour le compte d’un autre, des bœufs ou des esclaves qu'il a achetés ou des richesses qu’il a acquises par l'héritage (1) ».

La vie sociale et matérielle. — Les indigènes ont

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