ABUS
cerne le labourage à la charrue. On ne pouvait donc les considérer comme d’habiles cultivateurs capables d’être abandonnés à eux-mêmes sans un supplément de conseils et de direction. Aussi en vue de fortifier l’instruction reçue à l'Ecole, résolut-on de ne pas renvoyer directement dans leurs districts d’origine les élèves sortants. On se décida à les diriger tout d'abord sur une Ecole pratique située non loin de l’Ecole d'agriculture et dans laquelle ils pouvaient commencer sous les yeux de leurs professeurs l'exploitation rationnelle d’une pièce de terrain, dont on leur faisait concession. C'était seulement à l'expiration de cette seconde période d’instruction de trois ans, au cours de laquelle les jeunes homies s’habituaient à un travail basé sur leur propre iniliative, qu'ils étaient autorisés à s'établir dans leur pays d’origine (1),
Il semble que cette méthode d’enseignement, apparemment bien conçue, aurait dû donner d’excellents résultats. Il n’en fut rien. L'Ecole de Nuatja dut être fermée en 1912 ét ne subsista qu’à titre de station agricole d'essai. Le noir, rentré dans son village, reprenait les habitudes ancestrales, grattait la terre avec la houe, Ceëi ne s'explique pas par l’indolence propre aux indigènes. Le noir livré à lui-même, subissant l'influence du milieu, s'est montré incapable d'élever, dresser, soigner et utiliser les animaux de trait. Dans ces pays, les animaux de trait exigent des ménagements et des soins attentifs. On doit rentrer et conserver durant l'hivernage les fourrages nécessaires à la nourriture pendant la saison sèche, La méthode et la prévoyance indispensables ne peuvent être assurées qu'avec l’auto-
1. D'après le rapport du délégué allemand au 7° Congrès International cotonnier.
D 3 à 6 ! LE PROBLÈME COTONNIER
rité et le concours de l'Européen: dans certaines circonstances il faut avoir recours aux artisans du village ou des villages voisins,au charron pour réparer la charrue, ferrer les bœufs ou le mulet, au menuisier, au charpentier et au maçon de village pour agencer une écurie, un hangar, une clôture, ou assurer certains travaux intérieurs de la ferme. Si l’indigène peut faire beaucoup de ces choses lui-même, il n'en a pas toujours le temps, absorbé qu'il est par la culture. Le noir rentré dans son village ne trouvait aucun de ces artisans et ne pouvait
profiter de l’enseignement reçu.
M. Leploe, directeur général de l’agriculture au Ministère belge des Colonies, exposait comme suit au Congrès d'Agriculture coloniale de Paris en mai 1918, les caractéristiques du programme d’enseignement pratique agricole au Congo belge :
1° Les Ecoles d'agriculture sont exclusivement pratiques. Les élèves y travaillent pendant deux ans à l’exécution des cultures et récoltes de plantes alimentaires et de cultures d'exploitation, dont une partie du produit argent leur appartient et leur sera payée à la fin de chaque année.
2° Les élèves de 10 à 15 ans auront, si possible, suivi des classes primaires d'écriture et lecture en langue indigène. Ce sont surtout des fils de notables, de commerçants indigènes, etc. ils sont recrutés avec l’aide des commissaires de district;
3 Chaque Ecole reçoit 100 hectares de terre. Les cultures sont aménagées d’après les indications de l’'agronome du district, qui iaspectera l'Ecole périodiquemeni ;
4° Les écoles sont autant que possible, confiées à des missionnaires catholiques et protestants, ce qui assure l'économie, la continuité dans les méthodes et la confiance des indigènes ;
5 Des Ecoles d'agriculture en tout analogues aux précédentes, sont créées pour les filles, les travaux d'agriculture étant, en Afrique Centrale, pratiqués exclusivement par les femmes;
G Les cultures sont faites par Les procédés et avec les instruments en usage dans les villages indigènes: on évitera soigneusement de laisser croire aux indigènes que les cultures nouvelles ou procédés nouveaux sont plus difficiles ou exigent un matériel coûteux ;
7° Chaque élève a l'usage d’une parcelle de 10 ares qu'il cultive à son profit exclusif et dont les produits lui seront achetés par le directeur de l'Ecole, au tarif fixé par l'Etat. L’appât d’un gain pécuniaire immédiat nous paraît le stimulant le mieux adapté à la mentalité du nègre centre africain, et nous en avons fait la base principale du projet. Il est certain que si les gamins de l'Ecole gagnent rapidement quelque argent, leurs parents et amis, qui ne manqueront pas de les visiter fréquemment et de demander ou voler les variétés de cultures nouvelles apprendront bien vite à perfectionner leurs cultures.
8° Au surpius, l’enseignement agricole se donnera aussi sous une autre forme,les dispositions nouvelles en matière de prestations, permettant aux commissaires de district d’exercer une pression sur les chefs et les notables et même sur les individus, pour répandre des cultures nouvelles ou développer des cultures existantes. Le succès remarquable du premier essai de cette méthode (culture du riz par les Arabisés du Congo Cen-
tral) a prouvé sa grande valeur pratique ; on en est convaincu par l'empressement avec lequel l'indigène adopte des cultures nouvelles depuis qu’il est certain de pouvoir les vendre à bon prix.
Cette forme d'enseignement agricole est soumise à la visite répétée des cultures indigènes par des agronomes et des moniteurs indigènes attachés au service de l’agriculture. C’est donc une forme qui exigera un nombreux personnel européen : mais son efficacité est telle et ses effets sont si rapides, que la dépense est minime en proportion des résultats. La culture du riz est passée en un an par cette méthode, de 5.000 à 20.000 tonnes et nous a permis de ravitailler l’armée anglaise et le Congo français (1).
Nous craignons que les fermes-écoles installées ou projetées en À. O. F. n'ajoutent aux autres expériences du même genre une nouvelle déception, Il serait toutefois imprudent de porter un jugement provenant d'une généralisation hâtive. La diversité des races, de leurs aptitudes et de leurs mœurs, permettra peut-être à la ferme-école de donner sur certains points des résultats heureux. L'expérience de Nuatja, au Togo, avec une race de noirs intelligents et travailleurs comparés à d’autres races de l'A, O. F., paraît cependant assez coneluante, Quelle sont les causes de cet échec ? Elles paraissent pouvoir se résumer ainsi :
1° Le noir rentré dans son village natal subit l’influence du milieu et reprend d'autant plus vite les
1. D’après le compte rendu du Congrès d'Agriculture colcniale, Paris, 1918,
habitudes de ses ancêtres qu'il a peu de besoins et manque souvent de prévoyance ;
2° Le noir, instruit à la ferme-école et revenu dans son village, est un isolé au milieu d'ignorants. Il n’a plus que sa case, son lougan et le matériel agricole qui lui a été donné, L’artisan du village est trop primitif pour lui être utile. Si la charrue ou la herse ne fonctionnent plus, si le joug du bœuf et le harnais du mulet sont détériorés, personne ne pent les réparer; s’il a besoin d’une écurie pour abriter ses bœufs ou un mulet, d'un hangar pour rentrer son fourrage, personne ne sail les construire : si un bœuf est malade, il ne peut en emprunter ou en louer un autre; si le bœuf meurt, il ne sait comment le remplacer. Le noir ne cultivera rationnellement que le jour où il sera placé dans un milieu social permettant une culture rationnelle.
3° L’indigène n'est pas sollicité par le commerce pour la vente de ses récoltes, sauf sur les points où les transports sont faciles. Une grande partie de l'A. O.F. échappe à l’action du ;commerce par l'absence de moyens de transports. L’indigène ne cullivera rationnellement que le jour où il sera certain, par une expérience répétée, de vendre sa récolte un prix rémunérateur, comme le fait existe déjà avec l'arachide au Sénégal,
4° L'indigène n’a pas, à proximité, une foire locale ou un bourg, où il est sûr de trouver ce dont il a besoin et de vendre à un prix connu ce qu'il ne veut plus. Si son bœuf ou son mulet a péri, comment le remplacer immédiatement, comment vendre rapidement celui qu’il ne veut plus garder ? Où acheter une pièce de rechange de harnais ou de herse, une charrue en remplacement de
celle qu'il avait et les objets utiles à une petite culture, si modeste soit-elle ?
On voit par là comment l’indigène renvoyé dans son village après une instruction agricole de plusieurs années dans la ferme-école, se trouve dans un isolement qui le lcontraint en grande partie à vivre et travailler comme ses congénères.
La vie économique du paysan européen, si élémentaire soit-elle dans quelques cas, présente une certaine complexité. Il a à proximité une foire ou un bourg où il peut vendre une vache ou acheter un cheval ; il est sollicité de vendre à un cours connu et public par le courtier en grains, le marchand de bestiaux, etc... s’il le désire, il peut vendre directement et facilement les produits de son bien; ‘en un mot ïilja la facilité de monnayer tout ce qu'il possède et de se procurer auprès de nombreux commerçants tout ce qu’il désire. L’artisan de village est à sa disposition ; le maréchal-ferrant ferre son cheval ou son bœuf et a souvent quelques connaissances de médecine vétérinaire, le charron répare ou construit le tombereau ou la voiture à fourrage, le maçon construit un hangar, répare la maison ou l'écurie, le menuisier travaille pour lui, le ferblantier de passage répare les seaux, les arrosoirs, les ustensiles divers. Le paysan, même celui établi au loin dans la montagne ou dans la forêt, profite d’une organisation sociale complexe et de moyens de transports commerciaux. En A. O. K., l'élève de la ferme-école, revenu dans son village n’a pas les moyens d’un travail pratique et l'écoulement assuré de ses produits.