‹ Le Problème Cotonnier et l'Afrique Occidentale FrançaiseChapitre 4 sur 69 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Les essais de culture sèche du cotonnier sont poursuivis depuis le début du siècle dans toutes les colonies de l'A. O, F. sous deux formes différentes.

La première a consisté à distribuer aux indigènes des semences américaines ou des semences indigènes sélectionnées, à encourager la culture indigène par des mesures administratives et à assurer l’écoulement de leurs récoltes en en garantissant l’achat.

Cette méthode n’a pas réussi, soil parce que les indigènes, abandonnés à eux-mêmes, ne modifiaient pas leur mode rudimentaire de culture, soit parce que les variétés de semences américaines, n'étaient pas adaptées au sol et au climat Si cette méthode ne doit pas être totalement abandonnée, elle ne justifie plus des sacrifices pécuniaires importants.

La deuxième a consisté en des essais, restreints à quelques hectares, de culture rationnelle sous surveillance européenne, sur des terrains choisis par les agents de l'Association cotonnière ou dans les stations agricoles de l'Administration. Les résultats ont été très inégaux parce que les essais ont été faits la plupart du temps dans des régions, sur des sols et dans des conditions variés,ne convenant pas souvent à une culture payante

du cotonnier et parce qu’ils n’ont pas été poursuivis avec ténacité.

Il eut paru plus logique de présenter les résultats sous forme de synthèse applicable à l’ensemble de la colonie. Comme nous nous trouvons en présence d'expériences sporadiques sur un immense pays à climats, sols et

productions variés, les résultats ont été si différents qu'ils ne permettent pas encore une généralisation,

basée sur un ensemble de faits probants. Aussi a-t'il paru préférable d'exposer rapidement la situation présente, colonie par colonie, en groupant le Sénégal et la Mauritanie, le Soudan Français, la Haute-Volta et le Niger, puis la Guinée et la Côte d'Ivoire, enfin le Dahomey et le Togo. L'historique des essais ou campagnes cotonnières est présenté sous forme d’appendice à la fin du volume (x).

Siles expériences faites n’ont pas encore abouti à une solution nettement positive, elles ont du moins permis de démontrer que l'Ouest-Africain, où le cotonnier pousse partout à l’état sauvage, remplissait les conditions climatériques favorables à la culture sèche et de déterminer la zone où cette culture pourra être faite avec des rendements réguliers et payants, permettant d’envisager une production importante et un marché du coton susceptible de lutter avec les autres pays producteurs.

C'est dans cette zone que tout l’effort prochain devra être porté (2).

1. L'historique des essais est peut-être appelé à rendre quelques services aux colons et administrateurs ne connaissant pas les expériences passées et qui tentent vainement de nouveaux

essais dans les régions où leurs prédécesseurs n'ont recueilli que des déceptions.

2. On'trouvera dans le chapitre V « Résultats et avenir de la culture sèche » la délimitation de la zone de production avec un projet de première mise en valeur.

CH&SPITRE PREMIER

I. — Le Sénégal. —Le Sénégal, possession ancienne, a unesuperficie de 192.000 kilomètres carrés et 1 million 225.000 habitants, soit une densité moyenne de 6,3 habitants au kilomètre carré. On peut le diviser au point de vue physique en trois régions: 1° le fleuve: 2 la partie centrale : Cayor, Siné-Saluom ; 3° la Casamance. Les villes principales sont Dakar (33.000 habitants), Saint-Louis (18.000 habitants), Rufisque (11.500 habitants). On compte 5.300 Européens, dont 4 400 Français.

Le climat est très chaud, mais un des plus salubresde l'A. O. F. et l’Européen s’acclimate facilement. L'année se divise en deux saisons : la saison sèche, qui dure d'octobre à juin durant laquelle la température du jour est élevée et sèche. Les nuits sontfraiches et il se forme une abondante rosée. La saison des pluies, ou hivernage. de juin à octobre est chaude et humide. La chute annuelle d'eau est d'environ o m. 50. La température annuelle moyenne est de 23 degrés, mais n’est pas uniforme dans toute la colonie. A Saint-Louis et à Dakar, elle varie entre 9 degrés et 35 degrés. Le climat est tempéré pendant huit mois del’année. A l’intérieur, la température s'élève parfois à 45 degrés à l'ombre. Le vent d'Est domine durant la saison sèche et le vent d'ouest

durant l’hivernage. ’

Le territoire de la Casamance au sud présente un climat tout différent. La chute d’eau annuelle est de o m. 75 à 1 mètre. La saison bumide y occupe une large place et le vent d’est est moins prolongé.

Les sols de la vallée du Sénégal sont de deux types : sols sableux, sols argileux. Leur mélange donne souvent des sols silico-argilenx. Les sols argileux sont imperméables et la sécheresse persistante du climat leur donne une dureté telle qu’ils ne sont cultivables qu'après avoir été largement et longtemps imbibés d’eau. Ce sol se crevasse profondément par la sécheresse qui amène la mort des arbustes un peu délicats comme le cotonnier. Les sols sableux absorbent rapidement l’eau et la laissent s’écouler à une grande profondeur, si elle n’est pas arrêtée à faible distance par un sol imperméable. Les terrains qui conviennent le mieux à la culture du coton et que l’indigène sait d’ailleurs choisir sont les silico-argileux. Les régions les plus favorables au point de vue de la nature du sol seraient les provinces Serères, le Siné, le Saloum etla Haute-Casamance, cette dernière région étant favorisée par des rosées abondantes.

Le cotonnier se rencontre à l’état naturel sur toute l'étendue du Sénégal et la culture indigène existait à l'état rudimentaire avant que l'introduction des tissus européens et la culture plus lucrative de l’arachide ne l'ait presque détruite, si ce n’est dansles centres éloignés des moyens de transport. |

La culture du coton est peu pratiquée par les indigènes dans la vallée du Sénégal et seulement dans la limite étroite où la crue du fleuve apporte chaque année l’eau indispensable à la fécondation et à la croissance du cotonnier.

Le cotonnier est semé immédiatement après le retrait des eaux, alors que la graine trouve une terre profondément imbibée. Il est traité en plante vivace et recépé chaque année afin de donner des rejets capables de fructifier normalement. On trouve des cotonniers de 7 à 8 ans d'existence, mais la plupart n’ont que 4 à 5ans. Si la crue du fleuve est basse, les cotonniers de l’année précédente, qui ne reçoivent pas d’eau, sont rabougris ou périssent. Le rendement en fibres à la deuxième année est supérieur à celui de la première ; il ne commence réellement à décroitre qu'à partir de la troisième ou quatrième année. L’indigène a aù se plier aux conditions d’un climat semi-désertique, dans une région où les chutes annuelles de pluies ne dépassent pas 50 centimètres en année moyenne et où le cotonnier, sans irrigation artificielle, n’atteint pas la première année une vigueur normale,

Il faut bien dire que malgré la eulture perannuelle (1) l'indigène n’évite pas au cotonnier les effets du climat: le rendement reste très faible, la qualité des fibres est au-dessous de la moyenne.

Ilest donc difficile de fixer une importance même approximative à cette culture réduite et les chiffres fournis quant à quelques provinces ne peuvent être pris que comme de simples indications.

La culture est en décroissance marquée, sauf dans les régions oùles marchandises européennes pénètrent plus difficilement. La vente des cotonnades européennes et la culture plus rémunératrice d’autres produits, telle l’arachide, devaient en effet faire diminuer et même supprimer une culture qui, pour être rémunératrice,

1. La culture perannuelle par opposition à la culture annuelle consiste à laisser plusieurs années le même arbuste en terre.

bo LE PROBLÈME COTONNIER

exige des procédés modernes et scientifiques. Les hauts prix atteints actuellement ont pu donner un regain d’activité à cette culture, mais c’est là une situation toute temporaire.

La région de Bakel, où les ensemencements se font en juillet, produisait avant 1914 une récolte évaluée en moyenne à 120 tonnes, celle de Kaedi,environ 30o tonnes. Toute la récolte était consommée sur place. Dans cette dernière région, les ensemencements s'y font en juilletaoût et la récolte dure de mi-novembre à mai inclus à raison d’une cueillette par semaine. La culture est abandonnée dars les régions de Matan, Podor, et Dagana. Dans la région de Djolof, la culture a presque disparu entièrement devant l'importation des tissus européens. Le cotonnier est cultivé dans le Baol et les Pays Serères, mais c’est seulement dans les provinces Sérères, que cette culture se pratique sur une certaine étendue, dans le Dioba et le Dieghan, principalement, où les villages produisent une petite quantité. Les plantations durent en moyenne quatre ans. Dans le Siné et le Saloum, M. Yves Henry évaluait à environ 3.000 hectares les surfaces cultivées en cotonniers auprès des villages, par petits champs de 100 à 125 pieds. Les indigènes recèpent tous les deux ans et leurs cotonneraies durent quatre ans en moyenne. (1)

La récolte se fait par les femmes et les enfants chaque semaine, de novembre à avril, suivant les variétés et les

1. Toutes les variétés connues de cotonnier indigèhe, cultivées en Sénégambie peuvent se ramener aux trois types suivants : le N'Dargau, d'un blanc terne, le Mokko d’un beau blanc brillant le N'Guiné, plus où moins rouge. La variété N'Dargau qui peut atteindre l’âge de 10 ans, est la plus répandueet la plus employée.

Sur la description de ces espèces et la culture indigène, voir Yves Henry, Le coton dans l'A. O. F., vol.in-8, 1906,

ET L'AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE 5t

régions. Les femmes commencent l’égrenage après la récolte des arachides. Il se fait à la main à l'aide d’un - instrument très rudimentaire composé d’une pièce de bois et d’une tige de fer servant à pousser les graines sur la pièce de bois, en retenant les fibres par pression sur le billot.

Le rendement à l'hectare est insignifiant dans les années de sécheresse. Dans les années moyennes, on peut estimer celui-ci de 150 à 200 kilos de coton brut à l’hectare ne donnant pas plus de 22 0/0 de fibre nette, soit environ 40 kilos à l'hectare.

Le filage et le tissage se font à la main suivant des procédés analogues à ceux employés autrefois dans les villages de nos vieilles provinces françaises.

Le coton se vend non égrené et l'indigène n’apporte jamais au marché du coton égrené.

L’exportation du coton a toujours été inexistante si ce n’est dans des circonstances particulières, comme durant la guerre de Sécession ou grâce aux subventions de l'Administration lors des essais de Richard- Toll en 1910.

En résumé, par suite de l'insuffisance des pluies et du régime des vents, les faibles rendements à escompier en culture rationnelle rendent la culture sèche du coton industriellement impraticable en Sénégambie. Par ailleurs, il a été obtenu dans la culture irriguée sur le Sénégal, à Richard-Toll et à Podor, des rendements égaux et même supérieurs à ceux de l'Egypte. (1)

II. La Casamance. — La Casamance et principalement la Haute -Casamance différent assez sensiblement

1. Sur les essais de culture sèche sous direction européenne voir l’appendice.

du reste de la colonie du Sénégal. Le pays fest plus accidenté. On y rencontre les premiers contreforts du massif du Fouta-Djalon. Le climat tient le milieu entre celui de la Guinée et celui du Sénégal. Il n'est jamais bien chaud, contrairement au reste de la colonie et les saisons, tout en participant du climat tropical par l’alternance des pluies et de la saison sèche, sont influencées par la situation maritime du pays. Les chutes annuelles de pluies, sans atteindre la hauteur de 3 mètres comme sur les côtes de Guinée, donnent une moyenne d'un mètre, contre o m. 40 à Oo m. 50 à Saint- Louis.

La colonie borde les deux rives du fleuve la Casamance navigable en toutes saisons jusqu'à Zighinchor et jusqu'à Sedhiou pour les petits vapeurs fluviaux. De très nombreux cours d’eaux sillonnent le pays et on peut dire que tous les villages peuvent communiquer avec le fleuve par barques ou pirogues. Ce pays donnerait la plupart des produits tropicaux. Le climat est sain et habitable pour les Européens ; les seuls jusqu'ici qui y résident, à part de rares exceptions, sont les fonctionnaires coloniaux et quelques commerçants. Si le développement de ce pays cependant proche de l'Océan a été très lent, c'est que son accès est rendu fort diflicile par la barre de l’embouchure de la rivière et un barrage de sable ne laissant le passage qu'aux petits vapeurs. Il est par ailleurs dénué de moyens de transport et dépourvu d'une main-d'œuvre sérieuse. Les peuplades qui l’habitent (Balantes, Diolas et Bagnouns) semblent être les débris de nations plus nombreuses qui auraient été refoulées vers le littoral sous la pression continue de races mieux douées au point de vue de l'intelligence et des vertus guerrières. Elles vivent dans

un état affligeant de dégradation physique et morale. (1)

Le coton existe à l’état sauvage dans la Casamance el les indigènes de quelques districts de la Haute-Casamance le cultivent dans leurs lougans, en mélange avec le mil, pour leur usage personnel. Il n'existe pas, à notre connaissance, de documents sur l’importance et la valeur de ces cultures qui sont peu étendues.

En résumé, la Casamance, principalement la Haute- Casamance paraît remplir au point de vue de la chute annuelle des pluies, du régime des vents et de l'hygrométrie, des conditions favorables à la culture sèche du cotonnier, mais les rares essais auxquels il a été procédé jusqu'ici par les Européens ne permettent pas une conclusion affirmative (2).

III. La Mauritanie. — La colonie de la Mauritanie, au nord du Sénégal, comprend la partie ouest de la zone saharienne de l’A. O. F. qui s'étend du Sahel soudanais à l'Océan. La superficie est supérieure à 300.000 kilomètres carrés et la population de 260.000 habitants, inférieure à 1 habitant par kilomètre carré. Cette population est composée d’un mélange d’arabes et de berbères, connus sous le nom de Maures, peuple de pasteurs peu apte au travail manuel.

La chute moyenne annuelle d’eau n’est pas supérieure à o m. 30 et l’aridité du pays s'oppose à la culture

1. La Casamance, par sa situation géographique, son climat, l’infériorité et le petit nombre des autochtones, les immenses étendues de terres libres semblerait désignée pour une expérience d'immigration d’une race asiatique ; par exemple la création de deux ou trois petits villages asiatiques sur la rive du fleuve. Nous renvoyons à ce sujet à la partie de ce travail consacrée à La main-d'œuvre.

2. Sur les essais de culture sèche sous direction européenne, voir l’appendice.

Bloud

SI

sauf sur la frontière sud limitée par le fleuve Sénégal et sur les dépressions où se trouvent les points d'eau.

Le coton n’est cultivé de manière appréciable que par les noirs, dans le cercle de Guidimaka, sur le Sénégal, où il trouve des conditions climatiques assez favorables, Il fait l’objet d'un commerce de bandes tissées à usage de pagnes. L’exportation est évaluée à 60 tonnes. Il est vraisemblable que la culture cotonnière n’existera jamais en Mauritanie si ce n’est peut-être un jour sur le fleuve Sénégal et par irrigation.

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