II. — Le mode d'exploitation
Sous quelle forme juridique pourra se faire l’exploita. tion européenne? Il est difficile de répondre actuelle-
ment à cette question. On peut néanmoins envisager
l'hypothèse du fermage, du métayage et de l'exploitation directe avec louage de service.
Le fermage paraît n'avoir aucune chance de réussite. La terre n’a pas de valeur foncière proprement dite; seuls comptent le travail et les produits. Les indigènes n’ont pas la notion de la propriété foncière privée et ne peuvent y accéder qu'avec lenteur. Le fermage ne sera vraiment possible que le jour lointain où une population dense sera suffisamment éduquée.
Lesmêmes objections peuvent être faites au métayage. L'expérience a montré que les indigènes ne doivent pas être livrés à eux-mêmes (1), et le programme d’action poursuivi depuis un quart de siècle l'a suffisamment prouvé. On peut néanmoins concevoir un métayage d’une nature spéciale où des Européens collaboreraient à l'exploitation en fournissant le cheptel, le matériel agricole et surveilleraient le travail (2).
Dans les exploitations européennes, une direction blanche avec main-d'œuvre indigène, paraît seule praticable, mais on se heurte alors aux difficultés rencontrées par les nouvelles exploitations agricoles européennes récemment créées en À. O.F. qui arrivent difficilement à recruter leur main-d'œuvre.
Le louage de service, tel qu'il est conçu en Europe, doit subir des dérogations lorsque le contrat de travail existe avec des primitifs ayant besoin d’une tutelle étroite, juste et ferme. En cette occurrence, le contrat de
I. C'est l'avis de M. Belime, de M. A. Chevalier et de tous ceux qui, ayant séjourné longuement en A. O. F. donnent par leurs connaissances scientifiques et pratiques, des avis éclairés.
2. Voir au chapitre « Togo » ce qui est dit au sujet de la société la « Cotoa ». D'autre part, le métayage serait praticable dans les cultures irriguées du Moyen-Niger avec une main-d'œuvre éduquée provenant de l’Afrique du Nord ou d'Egypte.
travail est compliqué d'une responsabilité morale plus grande de l'employeur en face de l'employé qui est un grand enfant. D'autre part, le noir est moins souple, s'adapte moins facilement que l'Asiatique, mais, comme tout humain, a le sens inné de la justice. Aussi un grand prestige et une autorité efficace soutenue par l’'Administration, paraissent-ils nécessaires à l’Européen.
Le procédé de la réquisition et l’impôt de prestation en nature, non rachetable sauf pour certaines catégories d’indigènes (1), ont permis dans le passé d'exécuter nombre d'entreprises absolument nécessaires. La réquisition paraît encore utile dans les jeanes colonies comme le Soudan, la Haute-Volta, la Côte d'Ivoire où les travaux de routes, ponts, puits, points d’eau sont appelés à modifier l'état barbare du pays et où le recrutement de travailleurs volontaires se heurte à de grandes difficultés. Le système de la réquisition est le seul qui se soit montré efficace. Toutefois, il n’a pas été sans offrir des inconvénients. Le prestataire, généralement bien nourri sur les chantiers, et convenablement payé, obéit à la contrainte. Pour cette raison et paree qu'il ne
1. Un arrêté du 1er mai 1919 a réglementé les prestations dues par les indigènes non citoyens français dans les pays de protectorat du Sénégal. La durée de la prestation est de douze jours par an et par prestataire. Elle ne s'applique pas aux constructions neuves, mais à l’entretien des routes, de travaux d'intérêt local, à la création de pistes, etc. Les commandants de circonscription établissent le programme des travaux en juillet et les rôles des prestations le 1°r novembre. Sont exemptés des prestations les vieillards, femmes, enfants, infirmes, les militaires, les agents de la force publique et de l’administration, les membres des tribunaux indigènes, les chefs de tribus, de villages, de canton ou de provinces, les élèves des écoles officielles. La prestation est due en nature. Peuvent la racheter : les habitants de certains centres urbains, les indigènes portés sur les rôles de la
population flottante, les indigènes employés sur les entreprises privées. |
travaille pas pour lui, le rendement est souvent médiocre.
Il est a remarquer d'ailleurs que la réquisition en A. O.F. a été notoirement plus douce que dans les colonies anglaises d'Afrique. Nous l’avons bien constaté lors de la guerre par la facilité de recrutement d’une armée noire, qui aurait été impraticable, si le régime français s'était montré intolérant et s'était aliéné les populations. On pourrait soutenir avec vraisemblance que la réquisition, humainement, justement appliquée et rémunérée, peut être une forme d'éducation chez les indigènes les plus primitifs, en les astreignant à travailler durant un temps déterminé par avance, avec une régularité qu’ils ignorent.
Les nombreux mobilisés rentrés d'Europe (1) tendent d'ailleurs à créer un état d'esprit nouveau et il est possible que dans un délai assez court s'implante le louage de services Lel qu’il est conçu dans les pays civilisés.
Il est bien entendu que la réquisition ne peut pas, en principe, être appliquée dans les exploitations européennes privées, sauf dans les cas où celles-ci présentent un intérêt général et d'urgence. Les exploitations européennes donnent lieu à des contrats de travail analogues à ceux usités en Europe avec les modalités nécessitées par les circonstances de lieu.
L'administration de la colonie étudie une réglementation du travail tendant à faciliter le recrutement par les garanties données aux engagés et engagistes et à instituer une procédure d'arbitrage simple et rapide (2).
1. L'A. O. F. a fournis 163.000 combattants durant les hostilités.
2, Sur la main-d'œuvre, voir général Iélo, La colonisation et
la main-d'œuvre au Soudan et en Haute-Volta, 1 brochure in-8. Comité du Niger, Paris, 1923.
ITT. — Les renseignements scientifiques, statistiques et pratiques en matière cotonnière
La culture européenne, aussi bien que la culture indigène rationnellement faite, ne prospérera pas sans disposer d’une façon permanente de renseignements scientifiques et pratiques, de statistiques précises. C’est là une œuvre qui, tout au moins dans la période des débuts, incombe principalement aux pouvoirs publics. À ce point de vue, les Etats-Unis disposent d’un outillage considérable, œuvre du temps et de l'expérience. Il serait puéril de demander à l'Afrique Occidentale une organisation tout à fait disproportionnée à la production actuelle. Toutefois, on estimera peut-être utile, dans un rapide aperçu, de connaître l'organisation américaine dont l’exemple est utile dans tous les pays cotonniers.
Le Bureau météorologique du ministère de l’Agriculture à Washington, collectionne et publie, pendant la période de croissance du coton, des rapports hebdomadaires sur la pluie, la température et l’état de la culture. Le Bureau statistique du même Ministère, qui existe depuis 1882, rédige annuellement sept bulletins contenant des rapports et jugements d’experts, sur l’état de la récolte comparé aux années antérieures et sur les probabilités de la prochaine récolte. Le rapport du mois de juin évalue l'étendue de la surface de terrain planté en coton ; cinq publications paraissant le premier de chaque mois, de juin à octobre, rendent compte de
’état des plantations et le rapport de décembre donne
une évaluation de la récolte totale à espérer. Dans les
cinq rapports mensuels, le chiffre 100 désigne l’état nor- Bloud 18
mal — conception nullement claire — et les chitfres de comparaison publiés, désignent, quand ils sont supérieurs, un développement excellent : au-dessous de 100, ils indiquent un développement médiocre des plantes, mais le chiffre normal 100 n’est jamais atteint dans les rapports officiels sur le coton.
Cinq agents spéciaux du ministère de l'Agriculture, les « Special fields agents », sont chargés de recueillir sur place les renseignements statistiques. Ils sont attachés chacun à un groupe d'Etats, voyagent constamment dans leurs districts ét se renseignent, soit par leurs propres yeux, soit par des conversations avec les planteurs, acheteurs de coton, banquiérs ou fournisseurs de machines agricoles, ou à tout autre source paraissant digne de foi ; une série de correspondants leur font des rapports mensuels. Des correspondants des comtés et villes, ainsi que des ferrniers isolés et des établissements d’égrenage, adressent leurs rapports directement à Washington. Chaque Etat possède en outre un agent statistique qui a sous ses ordres une équipe de correspondants, il y a 12.000 correspondants dans tout le pays, différents de ceux qui rédigent les rapports directs pour Washington ; ces derniers se chiffrent également à plusieurs milliers. De toutes ces informations, Washington tire alors la moyenne et publie le résultat.
Malgré une organisation aussi complète et coûteuse, la valeur des rapports généraux est souvent problématique. Ils ont plus souvent donné lieu à des spéculations que servi au commerce légitime. Aussi l'insuffisance des rapports du ministère de l'Agriculture a eu pour suite l'élaboration de l'aperçu statistique de la production paf une autre voie, celle du bureau de recensement
dépendant du Département du Commerce et du Travail à Washington. Cette administration publie depuis l’année 1900 des statistiques suivies sur la quantité de coton manipulé dans les établissements d’égrenage et élabore entre septembre et mars, dix rapports basés sur les déclarations de 924 fields agents. Cependant, l’exactitude des déclarations des établissements d’égrenage est contestée. Outre ces rapports partiels, le bureau de recensement publie annuellement un rapport sur la production, l'exportation et l’importation du coton et de ses produits dérivés, et un autre rapport étudie la consommation annuelle et l’existence du stock de coton, fin août de chaque année, aux Etats-Unis et dans les principaux pays industriels.
Il est clair que dans un pays aussi neuf que l’A. O. F. où la production cotonnière est à l’état embryonnaire,on ne songera pas à créer une administration spéciale et coûteuse dont l’étendue d’action serait pour le moment très réduite.
Le rôle des pouvoirs publics semble devoir consister dans la publication périodique de renseignements culturaux et statistiques permettant d’apprécier l’importance des cultures, les surfaces ensemencées, le choix des semences, l’action de la température et des pluies, la présentation de la récolte, l'importance de la cueillette, les résultats. Il est intéressant et utile pour un planteur du Soudan, par exemple, de connaître les méthodes suivies et les résultats acquis au Dahomey ou à la Côte d'Ivoire, et réciproquement. Il a été publié jusqu'ici de simples statistiques annuelles de la production,qui sont souvent incomplètes ou contradictoires,
L'Inde est aujourd’hui pourvue d’Instituts scientifiques, qui publient régulièrement des rapports sur la
culture et possède de nombreux collèges agricoles (r).
Le Comité colonial allemand publiait deux fois par an, dans des rapports spéciaux qui constituent une précieuse source d'informations, des détails complets sur son activité dans le domaine de la culture cotonnière (2).
La création d'un institut scientifique s'impose en A. O. F. Il pourrait être adjoint à l'inspection du Service général des Textiles et paraîtrait désigné pour publier ou faire publier à Bamako même, sous forme de revue mensuelle ouverte à tous les spécialistes et aux agriculteurs de la colonie, des renseignements précis analogues à ceux publiés par le Bureau d'Agriculture de Washington. Cette revue contiendrait des articles d'intérêt général utiles à l’agriculture tropicale en A. O.F, in diquerait les surfaces cultivées, le développement des diverses récoltes, leurs perspectives quantitatives et qualificatives, les prix de revient, la température, etc... En ce qui concerne le coton, elle renseignerait sur le nombre de balles récoltées, égrenées, expédiées aux centres indigènes et aux ports. Elle serait utilisée par
1. M. A. Chevalier raconte (Revue scientifique, Paris, 14 mars 1925) que lors de son voyage d’études aux Indes néerlandaises en 1914, il a constaté que ces colonies employaient dans les établissements de l'Etat ou les stations privées 60 docteurs ès sciences occupés à des recherches relatives aux améliorations agricoles ; à Bentenzarg seulement une dizaine de naturalistes travaillent à ces recherches, à l’Institut de Passervan, au centre de Java, entrenu exclusivement par les planteurs de canne à sucre. Il existe des services consacrés à l’étude des sols, à la bactériologie, à la physiologie végétale, à la phytopathologie et à la génétique, avec un budget d’un million et demi de florins.
2. Les résultats obtenus sont contenus dans un ouvrage du professeur Dr Zimmermann, d’Amani, publié par les soins du Comité sous le titre Méthodes de culture du coton dans les colonies allemandes.
EUR ON + in
ET L’AFRIQUE OCCIDENTALE FRANÇAISE a8r
les bulletins des bourses de commerce de la Métropole, les périodiques de l’industrie textile et la presse coloniale. On faciliterait ainsi le travail des planteurs dans
la colonie et les commerçants de la Métropole seraient exactement renseignés (1).
1. Une semblable revue aurait nécessairement des correspondants au Havre, à Roubaix et dans les centres industriels consommant le coton de l’A. O. F. afin de renseigner les planteurs de la colonie sur l’état du marché et les désirs des clients.