‹ Le problème de DieuChapitre 10 sur 32 · Concile du Vatican, Constitution Dei Filius, cap · texte numérisé non relu

Concile du Vatican, Constitution Dei Filius, cap

n'existe pas’. Les philosophes, à leur tour, interviennent. L'existence divine est-elle conçue comme une existence individuelle, séparée, analogue à la nôtre et à celles qui nous entourent? Voilà Dieu transformé en idole : car il n’est Dieu, c’est-à-dire principe suprême d'unité intelligible, qu’à la condition de demeurer supérieur à tout genre, à toute catégorie, transcendant à tout ordre, injuxtaposable et incomparable, surnaturel. Mais l’existence divine est-elle conçue au contraire comme ne ressemblant à rien de ce que nous connaissons, à rien de ce que nous désignons ordinairement par ce terme? Alors c’est l’agnosticisme qui devient l’écueil. Cette existence échappe désormais non seulement à toute constatation de réalité, mais à toute détermination idéale ; la notion même s’en évanouit dans le néant; et nous ne sommes plus en face que d’un mot vide, que d’un assemblage de syllabes sans signification. Il faudra découvrir, dans une idée convenable de Dieu, le moyen de circuler sans dommage entre ces deux abîmes.

Quelle marche suivrons-nous pour cela? et quelle méthode ? Nous reviendrons au concret de l’expérience religieuse. Il y a en somme trois sources principales de la croyance en Dieu, très bien distinguées par M. Belot ? : vie sociale, vie intellectuelle, vie intérieure. D’où une triple voie conduisant à une triple notion, au moins en apparence.

Nous aurons à montrer que ces voies ne sont point parallèles ; qu’elles se succèdent et se prolongent, plutôt qu'elles

1. Non parce qu'il est moins que ces choses, mais parce qu'il est incomparablement plus.

2. Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 26 octobre 1905,

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ne se rejoignent seulement à l'infini; qu’en un mot ce sont trois étapes, trois moments d’un même progrès. Ainsi se résoudra le problème auquel je viens de faire allusion. Du même coup notre plan se trouve tout tracé.

1. Le témoignage traditionnel. — Comment chacun de nous acquiert-il aujourd’hui encore l’idée de Dieu? La réponse est immédiate : c’est que nous sommes enseignés. Quelque développement que prenne par la suite notre autonomie rationnelle, — et toujours elle reste bien limitée, bien chancelante, idéal plutôt que fait, — nous naissons enveloppés par une affirmation sociale et traditionnelle qui seule tout d’abord nous détermine à croire. Voilà dans sa première phase la genèse effective de la foi, la vraie cause eflicace et agissante, la leçon indéniable que nous apporte l’histoire. Cela est du reste purement vécu, non réfléchi, indépendant de tout système spéculatif, je dirai même de toute préoccupation théorique, solution d’un problème de vie plutôt que de science. Lorsque je m’interroge sur les origines réelles de ma croyance en Dieu, je trouve un courant d’affirmation issu du plus lointain des âges, dans lequel je suis plongé de naissance, qui me saisit et m’emporte. Ce sont tous les hommes des siècles antérieurs continués par ceux d'aujourd'hui, ce sont d’antiques el puissantes institutions telles que l'Église, ce sont les mœurs, les habitudes, les souvenirs, presque toutes les idées, presque tous les sentiments, qui viennent peser sur moi, qui m'informent, qui m'inspirent. Ma croyance est comme incorporée à la vie même que j'ai reçue, que Je reçois chaque jour.

J'observe d’ailleurs qu’une expérience personnelle vient

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corroborer pour chacun de nous les enseignements de l’histoire et du milieu contemporain. Ici se réintègrent dans le tissu de notre dialectique la preuve par les aspirations de l’âme ainsi que les preuves tirées des besoins sociaux ou des prescriptions morales. Elles expriment notre participation, notre part contributive à l'expérience publique et séculaire, l’écho de cette expérience en nous. Par là, celleci prend un sens vivant à nos yeux; elle est revivifiée, convertie en notre chair et en notre sang ; tandis que nousmêmes sommes insérés dans la suite qu’elle constitue. Inversement, le témoignage de l’histoire établit l’objectivité des inquiétudes qui nous travaillent, des tendances qui nous meuvent.

Voilà donc sur quoi repose avant tout dans l’âme humaine la croyance en Dieu ; et tel doit être aussi par conséquent le point de départ de nos recherches, si nous voulons qu'elles correspondent à la réalité des choses, au lieu de se réduire à un simple jeu spéculatif. Maintenant il s’agit de mettre ces données en œuvre, de découvrir la véritable interprétation de ces faits indéniables, de comprendre exactement leur valeur et leur portée. Nous avons vu qu’on ne peut conclure ni par recours à une sorte de suffrage universel incompétent en l’espèce, ni par recours purement intellectuel et logique au principe de causalité, ni par recours sentimental ou volontaire aux intuitions du cœur ou aux exigences de la raison pratique. Il nous faut une solution concrète, vécue, mais qui ne demande aucun sacri- . lice à l'esprit critique. Pour en trouver le principe, une digression préliminaire est inévitable.

Cette digression a pour objet d'établir dans sa teneur

Cadre et principes d’une solution IOI

précise le concept même de réalité’. Voici une idée quelconque. Je me propose de chercher ce que nous voulons dire au juste quand nous disons qu’elle représente une existence réelle. Au nom de quels critères prononçons-nous un tel jugement ? et que signifie ce jugement ?

Il n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire, et qu’en effet le croit le sens commun, de répondre à ces questions d’une manière satisfaisante. Et voici pourquoi. On admet d'ordinaire qu’une chose ne peut être que réelle ou non, purement et simplement, sans qu'il y ait place en cela pour aucune mesure ou nuance. Or, tout à l’inverse, nous allons voir que l’attribut de réalité comporte essentiellement degrés el qualifications. En un sens, on ne pense rien que de réel, et réel est tout ce que l’on pense : car la pensée d’un néant ne serait qu’un néant de pensée. Mais le problème est de définir en chaque cas le.comment et le combien du réel.

Le sens commun se figure que le caractère de réalité peut être défini une fois pour toutes, exprimé par une formule qui serait valable uniformément pour toutes les circonstances *. D’où vient cette illusion *? De ce que, toujours utilitaire, le sens commun professe d’instinct une métaphysique réaliste‘. À ce point de vue, affirmer un objet

1. J'ai déjà traité cette question à plusieurs reprises: 1° Bullelin de la Société française de Philosophie, séance du 25 février 1904; 20 Correspondance

de l'Union pour la Vérité, 1906, n° 1; 30 Dogme et Critique, Paris, Bloud, 1907, pp. 197-199.

2. C’est pourquoi il ne peut se représenter Dieu comme réel sans assimiler ipso facto sa réalité à celle des choses créées : ce qui, au fond, n’est pas moins de l’athéisme que de dire Dieu inexistant.

3. Illusion que d’ailleurs le sens commun n’a que lorsqu'il spécule, non dans la pratique où il est beaucoup plus relativiste.

4. Il déclare en somme réel avant tout ce qui sert pratiquement: l'utilité joue donc pour lui le rôle d’un dénominateur mun,

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