L'évolution créatrice, chap. 1v, p
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Arrivés là, nous devrions entreprendre une seconde critique, dirigée cette fois contre un certain rationalisme, pour définir la pensée en tant que réalité fondamentale. Comme tout à l'heure, nous nous bornerions à en esquisser les grandes lignes, à en décrire les principaux moments, à en faire entrevoir le programme. Mais je puis abréger davantage encore. Qu'il me suflise de renvoyer à un travail antérieur !, où j'ai montré que la pensée fondement de l'existence, la pensée réalité génératrice et première, est la pensée-action, non la pensée-discours, c’est-à-dire la pensée comme effort d'invention créatrice, non comme système de formes et de catégories. L'esprit est liberté. Aucune législation rigide ne le domine absolument. Ses principes sont une œuvre de sa vie, une œuvre toujours mêlée de contingence. Sans doute un a priori gouverne son expérience phénoménale. Mais cet a priori n’est point un code arrêté de règles intangibles. Il ne faut y voir qu’une poussée dynamique assez imprécise, une orientation générale qui laisse beaucoup de jeu, quelque chose comme une exigence d'unité inexprimable en soi et que toute formule particularise en l’adaptant à des circonstances contingentes. Ainsi, de nouveau, il y aurait cercle vicieux à concevoir l'esprit vivant comme réductible à la raison pure.
Cela posé, nous sommes à présent en mesure d’ordonner la série dialectique d'où sortira l’aflirmation de Dieu. Comme il s’agit seulement de poser le problème, non de le résoudre en détail, quelques mots suffiront sur chaque point:
1. Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 25 février 1904. — Cf. aussi mon article Sur la logique de l'invention, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, mars 1905. x
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1° La réalité est devenir, effort générateur, ou — comme dit M. Bergson — jaillissement dynamique, élan de vie, poussée de création incessante. Cela, tout le montre dans la nature ; et nous le sentons mieux encore en nousmêmes, dans l’être que nous sommes et où nous puisons sous les espèces de la durée vécue l'intuition la plus vive de la réalité profonde, c’est-à-dire de cette activité spirituelle dont émanent les immobilités relatives qu’on appelle matière ou raison purè.
2° Le devenir cosmique est orienté dans un sens défini. Non pas que la suite qu’il déroule tende vers une limite extérieure, mais elle accuse un caractère interne de convergence. La réalité universelle est progrès, c’est-à-dire croissance, ascension vers le plus et le mieux, c’est-à-dire enfin marche au parfait. Cela encore, tout le montre dans la nature, notamment l’évolution biologique. Tout le montre aussi en nous, et l’histoire et la psychologie en témoignent également. En somme, l'existence même est effort d’accroissement, travail de réalisation ascendante. Ainsi le moral apparaît comme le fond de l’être.
3° L'esprit est liberté, puisqu'il est à la racine de l’être, puisqu'il est action créatrice et même en un certain sens action d’autogénèse. En d'autres termes, la liberté de l'esprit, c’est ce caractère même de son action d’être premier principe dans l’ordre de la matière aussi bien que dans celui - de la législation rationnelle : en sorte que cette action, présupposée par toute chose, ne saurait à son tour sans cercle vicieux être expliquée par rien de physique ou d’abstrait. La liberté de l’esprit, toutefois, n’est point totalement souveraine : ce n’est pas, au plein sens du mot, une liberté
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absolue. Car, sans entrer en des analyses qui dépasseraient le cadre du présent travail, nous pouvons noter qu’elle implique effort et qu’elle comporte défaillance ; Vhistoire de la vie comme l’histoire de la pensée en témoignent. II est facile de discerner en elle trois éléments qui limitent son indépendance tout en respectant son autonomie: 1° un élément négatif, résistance à vaincre, obstacle à surmonter, cette obligation de mécanisme, qui constitue le germe de la matière; 2° un élément formel, condition à remplir, besoin à satisfaire, cette obligation d'unité, qui constitue le germe de la raison ; 3° un élément directeur, qui oriente vers le parfait, qui sollicite au mieux, je ne sais quelle exigence d’ascension, quel principe de croissance, qui est à la lettre inspiration. Voilà, en abrégé, ce que nous appelons la réalité morale. Cette réalité morale, esprit de notre esprit, est radicalement irréductible à toute autre forme de réalité, de par sa place même au sommet ou plutôt à la source de l'existence. Il faut donc en affirmer le primat et c’est cette affirmation qui constitue l'affirmation de Dieu.
On voit donc en quel sens on peut et on doit dire que Dieu existe, qu’il est réel. Cela signifie d’abord qu'il est non pas au dessous, mais au dessus de toute existence et de toute réalité proprement dites, qu'il y aurait contradiction par conséquent (ou plutôt cercle vicieux) à se le représenter sous l’une quelconque des formes dont l’expérience ou la raison nous offrent le modèle. Et cela signifie d'autre part que nous avons à nous comporter par rapport à lui comme par rapport à la source où nous puisons et devons puiser notre propre existence et notre propre réalité.
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3. Personnalité de Dieu. — D'une certaine manière, nous serions autorisés à soutenir que le problème de Dieu est à présent résolu, au moins le problème de l'existence. En effet, affirmer Dieu, au sens qui vient d’être indiqué, ne répugnera sans doute jamais à personne, paraîtra au contraire s'imposer à chacun, parmi ceux qui ont le sentiment de la vie spirituelle. À peine vraiment y a-t-il là une question pour peu que l’on sache entendre les termes de l'énoncé. Vivre, c’est croire en Dieu ; et connaître Dieu, c'est prendre conscience de ce qu'implique l'acte devivre.
Cependant nous ne saurions nous déclarer satisfaits à si bon compte. Il serait prématuré de clore tout de suite notre enquête et de passer sans plus de préliminaires au problème de la nature divine, des attributs divins. Quelque chose reste auparavant à établir pour que nous puissions légitimement prétendre avoir atteint le vrai Dieu. Je regarderais en effet comme une équivoque déloyale d’employer ce nom à désigner un simple principe abstrait, ou une catégorie purement formelle, ou un aspect idéal du flux cosmique, ou encore une sorte de force inconsciente et aveugle. Dès lors une question nouvelle se pose. Le Dieu que nous avons défini et trouvé, est-ce un Être, une Personne ? D'un mot, faut-il dire Dieu ou Le Divin ? Voilà au fond le seul problème décisif : problème de la personnalité plutôt que de lexistence. Les croyants sont, avant tout, ceux qui affirment la personnalité divine ; les athées, ceux qui la nient. Serons-nous athées ou croyants ?
N'allez pas croire que ce problème soit facile, je ne dis pas même à résoudre, mais simplement à formuler en termes corrects. La notion de personnalité divine est pleine
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d’obscurités et d’embüches. Que signifie-t-elle au juste? quel est son contenu, sa teneur ? On ne le dit guère, d’habitude. Et pourtant il faudrait bien savoir avec précision ce que l’on se propose de chercher, sous peine de se perdre en vaines logomachies.
Donc, quand on dit que Dieu est personnel, qu'est-ce que l’on veut dire? Voilà ce qu'il importe d’élucider tout d’abord, pour être en mesure de voir ensuite si l’on a raison ou tort de parler ainsi.
La définition de l’École s'inspire d’une ontologie toute grammaticale et juridique, qui procède par combinaisons conceptuelles abstraites et que l’on peut tenir pour définitivement périmée aujourd’hui. Prenons en effet la formule de Boèce telle que l’adoptent saint Thomas et, après lui, l’ensemble de la scolastique : Persona est naturae rationalis individua substantia. A quoi l’on ajoute souvent, comme caractère propre de la personne, qu’elle est su Juris et alleri incommunicabilis. Que vaut cette formule par rapport à Dieu? Quant à la seconde partie, c’est une locution empruntée à la langue du droit. Inutile d’y insister. Elle suppose d’une part une individuation préalable avec une relation d'ordre social qui à leur tour supposent en somme le problème déjà tranché. D'autre part elle implique un anthropomorphisme que sans doute on pourra peut-être ultérieurement justifier, mais qui en toute hypothèse ne constitue pas un point de départ acceptable. Quoi qu'il en soit donc de l’appendice, examinons terme à terme la formule initiale. Substantia : qu'est-ce à dire ? Les mêmes théologiens nous répondent: Quod per se exsistit, et non in alio. Ceci peut s'entendre si on le prend comme
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signifiant le primat de l’exigence morale inspiratrice, que sa position « première » fait radicalement irréductible et indépendante. Mais toutes les difficultés reparaissent avec l'adjectif individua. N’exprime-t-il pas une limitation inconcevable en Dieu ? Nous ne pouvons lui trouver en l'espèce d'autre sens qu'un sens négatif, à savoir celui d’incommunicable, d’incomparable, Dieu principe inspirateur ne pouvant être pensé sous aucune des formes que nous offrent l’expérience et la raison. Mais alors ne semble-t-1l pas que la personnalité proprement dite soit exclue aussi bien que l’impersonnalité abstraite ? Toutefois le principal de la formule provient de l’adjonction naturæ rationalis, ce qui nous amène aux essais de définitions plus ou moins psychologiques.
L’écueil rencontré cette fois, c’est l’anthropomorphisme ; et je n’ai pas besoin de m’y appesantir. Aucun des éléments qui composent le concept positif de personnalité ne convient tel quel à Dieu. Or comment effectuer la transposition requise ? Nous lisons dans S'. Thomas‘: « Conveniens est ut hoc nomen — persona — de Deo dicatur : non tamen eodem modo quo dicitur de creaturis, sed excellentiort modo. » Fort bien ; mais c’est ce mode « éminent » que nous n’arrivons pas à préciser, si peu que ce soit. Suffit-il d’invoquer l’analogie et de conserver l’image de la personnalité humaine en se bornant à dire que d’ailleurs la ressemblance est infiniment déficiente ? Solution illusoire ! Peut-être tout à l'heure pourrons-nous y revenir dans une certaine mesure, quand nous aurons un moyen de définir la déficience. Mais actuellement ? Cela équivaudrait