‹ Le problème de DieuChapitre 17 sur 32 · Îd,, mai 1go · texte numérisé non relu

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tels moments de l’itinéraire vécu, où ils résument telles ou telles phases de l’expérience totale, seule génératrice de foi. Ils peuvent d’ailleurs véhiculer pour d’autres et semer en leurs âmes des germes d’action féconde et révélatrice : thèmes schématiques d'expériences toutes préparées et d'autant plus faciles à reproduire. Ainsi la spéculation théorique, produit de la vieeten un sens vie elle-même, peut être créatrice de vie. Mais c’est à condition évidemment qu’elle ne se fige pas dans une immobilité dédaigneuse de tout nouvel effort : elle ne saurait être vivifiante que si elle reste vivante.

Somme toute, on croit en Dieu plus qu’on ne le prouve. À dire vrai, on ne le démontre pas : on l’expérimente, on le vit. C’est ce que disait justement M. Leuba, presque sans exagération, à propos d’une enquête publiée dans le Monist : « Dieu n’est pas connu : he is used ». En d’autres termes, il ne peut être ici question que de certitude morale : nom qui désigne, je tiens à le redire, non pas un degré, mais un genre de certitude. Cette certitude est dite morale, d’abord parce qu’elle a pour objet une réalité morale, ensuite et surtout parce qu’elle requiert des conditions morales. On n’insistera jamais assez sur ses liens essentiels avec l’action effective, sur l'impuissance de la pure spéculation à l’engendrer. Voilà, ou jamais, le cas de tomber d'accord avec un certain pragmatisme. Toutefois on voudra bien remarquer la différence entre la doctrine que je défends et le pragmatisme anglais contemporain. Celui-ci, semble-til, substitue en somme au souci de la vérité une préoccupation de simple utilité. Je ne propose rien de pareil. Tout ce que je dis, c’est qu’en l'espèce la recherche du vrai doit

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être agie et vécue autant que pensée, que le discernement ne peut s’opérer ici que par expérience, par épreuve de mise en pratique, bref par un essai de réalisation effective. L’évidence ne précède pas l'adhésion, ne s’achiève pas avant et sans elle : évidence et adhésion se supposent réciproquement. À chaque instant, pour pouvoir aller plus loin, il: faut conformer sa conduite à ce qu’on a déjà saisi. On ne continue à voir etsurtout on ne voit davantage qu’à ce prix, comme on ne peut découvrir certains sommets qu'après en avoir gravi d’autres. L'intelligence ne saurait prendre les devants sur l’action, car nous avons affaire à une de ces réalités d'ordre moral qui ne peuvent être perçues qu’autant qu’on les accepte et qu’on les vit. Ainsi l’exercice de la liberté est une condition intérieure de la genèse même des preuves ; il est requis pour que celles-ci se constituent, se développent et prennent toute leur force‘.

Qu’une telle dialectique a pour caractère d’être également accessible à tous, il est aisé de s’en rendre compte. En matière morale, c’est la croissance qui vaut, plus que le degré atteint. La moralité ne se mesure pas surtout à l'intelligence ou au savoir, mais à l’orientation de vie, à l'intensité de progrès. On peut saisir une intuition morale très haute et très pure, mème à travers des symboles très imparfaits, même sous des espèces très grossières ; et la sainteté mène plus loin que le génie, — l’histoire le mon-

1. On peut dire que le pragmatisme anglais ne s'intéresse qu'au rendement pratique des idées, non point à leur vérité. Tout différemment, le pragmatisme auquel je me rallie cherche une vérité, mais pense que l'épreuve de rendement pratique est un moyen nécessaire de vérification. -

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tre, — quand la question est de percevoir le primat de la réalité morale. D’un homme à l’autre, finalement, si l’on suppose une égale bonne volonté, un égal amour et un égal courage, il n'y a de différence que dans l’aptitude à traduire en concepts les enseignements de l’action vécue ou à résoudre dialectiquement des difficultés d’origine spéculative, bref dans la faculté d'analyse, non dans la capacité d’intuition.

Mais alors, dira-t-on peut-être, nous voici en plein fidéisme. Et les intellectualistes vont ressortir le vieil épouvantail de la foi opposée ou du moins étrangère à la raison. — Méprise profonde ! Croyance n’est pas acceptation sentimentale ou volontaire malgré l’insuflisance des preuves, non plus que conjecture plus ou moins subjectivement probable suppléant aux lacunes du raisonnement objectif. Tout cela reviendrait à concevoir la croyance comme une science

déficiente, donc à méconnaître son originalité spécifique. | Comprenons mieux les choses. Croire, au sens qui nous occupe en ce moment, c’est essentiellement se mettre en état de reconnaître, de percevoir un fait donné dans la vie elle-même, avec la vie elle-même, un fait par conséquent que l’on vit en pratique, même quand on ne sait pas le traduire en discours. D'un tel fait il ne saurait y avoir démonstration proprement dite, et la foi demeure libre parce que la vie peut (encore qu’elle ne le doive pas) s'orienter vers son propre arrêt ou sa propre destruction. Mais, pourvu que l’on se donne, c’est-à-dire que l’on consente à vivre effectivement et sincèrement, et dans la mesure où l’on accomplit à cet égard l'effort nécessaire, il ÿ a d’un tel fait constatation incessante et progressive. En ce sens, la cer-

titude la plus légitime est toujours une foi, et la foi seule au fond est certitude parfaite et indéfectible.

Toutefois peut-on parler ici de Justification rationnelle ? et, si oui, en quelle mesure le peut-on ? Assurément il serait chimérique de rêver une syllogistique ayant la vertu de nous contraindre à reconnaître Dieu bon gré mal gré. En pareille matière, on ne saurait concevoir aucune démonstration proprement dite, au sens mathématique du mot : car, dans l’ordre moral, on ne perçoit la vérité d’une doctrine, c’est-à-dire son pouvoir vivifiant, que si on se laisse vivifier par elle, si on s’efforce de se vivilier en elle. Aïnsi la connaissance de Dieu est le fruit d’une expérience vécue, non d’un raisonnement abstrait’. Nul ne saurait être contraint par la seule force de la logique à croire en Dieu ; car nul ne peut se voir imposer brutalement de l'extérieur la perception d'une donnée interne sur laquelle il ferme les yeux. Seulement nul n’a le droit non plus de formuler une conclusion négative, qui refuse l'expérience; et celui-là, au fond, refuse l'expérience, qui s’en tient à une critique purement intellectuelle et raisonneuse, qui argumente et qui disserte au lieu d'agir. Or n’estce point en somme tout ce que l’on peut demander : que les négateurs soient convaincus de ne pouvoir nier légitimement et que les âmes de bonne volonté sachent la voie à suivre? J'ajoute qu'à ces dernières l’évidence luit bientôt, supérieure à toutes les évidences démonstratives. Gar c’est une évidence d’intuition, l'évidence

1. Je ne conteste pas, du reste, que cette expérience de vie implique des moments d'analyse conceptuelle,

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d’un acte d’affirmer, inhérent à l’exercice même de la recherche ‘.

En quoi maintenant peut-on dire qu'il y ait connaissance véritable de Dieu? Nous avons déjà répondu implicitement à cette question. On connaît Dieu dans et par le mouvement d'amour qui porte vers lui, autant qu’on lui ressemble et qu'on tend à lui ressembler davantage. Cela revient à dire que Dieu nous est connu par sa vie même en nous, dans le travail de notre propre déification. En cesens, on peut bien dire encore que, pour nous, Dieu n’est pas, mais devient. Son devenir est notre progrès même et, comme tout progrès, ne saurait être objet que d’intuition vécue, non d’analyse conceptuelle. Et c’est pourquoi les Saints, mieux que les génies, connaissent Dieu.

Par là, je ne prétends point, d’ailleurs, que les concepts n'aient aucun rôle à jouer, aucune valeur utile et féconde, Mais il faut bien comprendre ce rôle. Ils ne valent vraiment quelque chose que par leur dynamisme, leur succession, leur convergence, comme jalons d’un chemin à parcourir et à frayer toujours plus loin, comme relais où nous puisons des forces pour les dépasser. Ce qu'il y a de bon en eux, outre l’expérience acquise qu’ils résument et qu'ils nous permettent ainsi de refaire plus vite, c’est le mouvement qui les traverse, l'énergie motrice qu’ils concentrent, la direction qu'indique leur suite.

1. On voit l’analogie avec le Cogito cartésien, dont j'ai fait l'analyse — à laquelle je renvoie, — dans le Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 25 février 1904. Si je déclare que la foi en Dieu ne relève pas de la démonstration, ce n'est pas que j'en fasse une conjecture simplement probable, d'origine sentimentale ou volontaire : elle n'est pas au dessous, mais au dessus de la démonstration discursive.

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En définitive, c’est toujours à l'expérience religieuse qu’il en faut revenir. Aussi sera-t-il bon, pour conclure, d'en préciser une dernière fois la notion et les caractères :

1° Poursaisir une réalité morale, seule est compétente, seule est appropriée une expérience qui soit morale elle-même. Cette expérience, par conséquent, veut être pratiquement vécue, non pas seulement pensée ou rêvée; ou bien alors il n’y aurait que simulacre d'expérience. Une telle expérience, d’ailleurs, se juge pragmatiquement, à ses fruits, non à la facilité ou à l'exactitude plus ou moins grande avec laquelle on peut la faire entrer en de certains cadres théoriques fabriqués d'avance une fois pour toutes.

2° L'expérience religieuse est essentiellement une expérience traditionnelle et sociale. Cela résulte avec évidence de la manière dont se pose le problème et dont s’en jugent les solutions. Cela résulte encore de ce que nous sommes solidaires les uns des autres, solidaires des vivants et des morts, dans la recherche du mieux être en tout ordre. En fin de compte, là est le critère suprème : une orthodoxie qui fonctionne comme a priori informateur et discernant par rapport à l'expérience de chacun.

Et maintenant, pour conclure, sans doute pouvons-nous estimer que nous avons vu avec quelque précision comment se pose le problème de Dieu ; mais nous ne serions pas fondés au même titre à prétendre l’avoir résolu. La foi en Dieu se présente comme l’enveloppe de l’expérience morale tout entière : l’acquérir, l’accroitre et la vérifier est donc l'œuvre de toute la vie, non d’un moment ou d’un

1. Ce qui ne veut pas dire que jamais la conscience individuelle abdique :

mais cette conscience doit tendre à se former socialement, ; =

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individu. Cette foi s’approfondit et se précise, au point de vue philosophique, en passant par une série d’épreuves successives qu'il nous resterait à examiner et qui constituent les divers chapitres de la théologie : attributs divins, création et providence, discussion du panthéisme, problème du mal, etc. Je reviendrai quelque jour là-dessus, pour montrer que notre point de départ est gros de la conception chrétienne. Ce sera reprendre et approfondir dans leur détail les expériences particulières qui ont donné lieu aux arguments classiques : car ces arguments, au fond, prouvent moins l’existence de Dieu qu'ils ne déterminent ses attributs, une fois son existence admise.

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