DEUXIÈME PARTIE
Un chemin vers Dieu
L'inquiétude humaine
En ouvrant cette série d’entretiens, — où je me propose de tracer à grandes lignes un chemin de pensée vers Dieu, avec l’intention désormais d’écarter les discussions de pure philosophie théorique pour leur substituer un effort d'analyse réflexive qui mette pratiquement et directement en face de l’exigence religieuse, — je ne puis éprouver la moindre hésitation sur le choix d’un point de départ. Il s’agit tout d’abord de comprendre comment et pourquoi surgit devant l’homme un problème dont il est lui-même l’inconnue, un problème de destinée, de jugement, de conduite, et que ce problème s’impose à chacun de nous, qu’il est installé d'avance au plus intime de notre cœur, qu’il nous prend aux entrailles, que nous ne pouvons par aucune fuite échapper à son étreinte. Ce n’est pas une question de simple curiosité spéculative: c’est une question vitale, dont nous ne saurions sérieusement, sincèrement nous désintéresser. Je dis plus: qu'il lui plaise ou non, qu'il s’en rende compte ou l’ignore, en fait, nul ne s’en désintéresse. Tout homme rencontre ce problème et tout homme le résout, bien ou mal. Dans la perspective qui
138 Un chemin vers Dieu
doit être ici la nôtre, tel est le commencement nécessaire, inéluctable. Voilà donc le thème sur lequel vont porter nos réflexions d'ouverture, non pour y découvrir quelque nouveauté, mais pour reprendre vive conscience du grand fait spirituel où sont les sources de toute recherche ultérieure, pour en méditer la leçon que trop facilement on oublie. Un guide s'offre d’ailleurs à nous, qu'il suffira de suivre dans ce premier examen.
Rappelez-vous Pascal et sa méditation enflammée sur la folie de l'indifférence et du divertissement, sur l'étrange misère de ceux qui vivent sans inquiétude supérieure, abandonnés aux vains soucis des jours stériles, quand, masquée par eux, mais toujours pendante au fond, une affaire est en cause où il y va de notre tout. D’une main frémissante, Pascal arrache ces voiles de lâcheté : il met à nu la plaie. Osons nous voir avec lui dans la vérité tragique de notre condition réelle ; une fois au moins, osons regarder en face le mystère poignant de notre vie. Laissons s’élever en nous les voix de l’angoisse humaine ; ou plutôt sachons écouter dans notre conscience : elles y parlent. « C’est une chose horrible de sentir s’écouler tout ce qu’on possède. » Tout s'écoule en effet ; et notre vie même est fuite incessante vers un inconnu mystérieux. Où allons-nous ainsi ? à quoi nous prendre ? de quoi nous relever ? que faire de notre effort » où mettre notre enjeu ? Problème de la destinée : problème qu’on n’élude pas, puisque le négliger, c’est le résoudre encore en un certain sens. Nous sommes embarqués. Il faut bien conclure. Le fait seul de vivre enveloppe et constitue déjà une solution. Car vivre, n’est-ce pas toujours agir et dès lors toujours affirmer ? L’unique alternative qui nous
L'’inquiétude humaine 139
soit ouverte est de chercher virilement une réponse réfléchie ou de laisser se produire en nous une réponse de fortune au hasard des soufles qui nous emportent.
Aussi bien il y a la mort, qui conclura pour nous, à notre défaut. Elle est à la fois certaine et, elle aussi, elle surtout, inconnue. Elle est là, tout près, en nous, déjà au travail. Peu de chose, la chose du monde la plus fragile nous sépare seule de ce gouffre où tout semble s’engloutir. Nous avons cependant une heure de conscience et de raison, une heure pour savoir et pour vouloir. Allons-nous la perdre, l’employer à « jouer au piquet », et nous en aller ensuite seuls et ignorants dans l’épouvantable nuit ? Quelle horreur serait celle de cette minute suprême, où nous sentirions qu'il est trop tard, que l’inexorable solitude a commencé, que nous aurions pu chercher etque nous ne le pouvons plus, que nous glissons sans retour sur la pente qu’on ne remonte pas, que nous voici sur les bords de l’abîme final, et que nous avons nous-mêmes amassé la nuit qui, de toutes parts, monte en nous! Ridicule ici de faire les braves ; et méprisable de fermer les yeux. Je ne puis comprendre, avec Pascal, que ceux qui cherchent en gémissant. Que telle soit notre conduite, tandis que, pour nous, il fait jour encore ! Qu’au moins nous ayons tenté ce qui est en notre pouvoir ! Essayons de réaliser, devant le regard de notre esprit, et notre misère et notre grandeur, chacune immanente à l’autre. On n’y pensera jamais trop ; on ne perdra jamais sa peine à y revenir. Car là est le nœud du drame, aussi vieux que l’homme, et toujours nouveau.
Aujourd’hui, nous sommes, nous vivons ; et ce simple fait, ce fait plutôt qui nous paraît simple, mais qui au
140 Un chemin vers Dieu
fond cache en lui une telle complexité que notre pensée s’y perd, ce fait nous charge déjà de responsabilités infinies. — Nous sommes : c’est dire que nous formons centre dans l'interaction universelle, qu’un double lien d’influence réciproque nous rattache de proche en proche à tout dans le vaste monde, que tout vient peser sur nous comme à notre tour nous pesons sur tout, que nous portons en nous un raccourci de la nature entière, et qu’ainsi, quand nous agissons, c’est à la lettre tout l’univers, dont nous constituons l’aboutissement à la conscience et à l’activité libre, c’est tout l’univers qui se trouve engagé, qui agit en nous et par nous. — Vous vivons: c’est dire que nous sommes riches de tout notre passé, de tout le passé de notre race, de tout le passé de la vie, que nous résumons toute son histoire, tout cet immense travail poursuivi durant d’innombrables siècles, au prix de tant de sacrifices, de tant de souffrances, que nous plongeons par nos racines les plus profondes jusque dans la nuit des premières origines, que nous condensons en notre nature le prodigieux effort qui nous a précédés et qui arrive en nous à la lumière et à la liberté consciente, et qu’ainsi encore une fois, quand nous agissons, c’est toute la longue suite anxieuse d’une évolution tendue à travers les âges vers une obscure et lointaine espérance que nous ramassons en unité d'ensemble pour la continuer et l’infléchir dans telle ou telle voie, c’est tout l’élan créateur, qui est le fond de l’être universel, que nous faisons se déterminer et conclure. — Pour soutenir ce poids si lourd, un suprême honneur nous échoit, le don d’un incomparable privilège : celui d’une conscience qui se possède elle-même, qui devient capable de raison et d'amour,
Wa
L’'inquietude humaine 1/1
qui porte même au delà de tous les horizons naturels. Seuls dans les étendues désertiques de la matière, seuls parmi la foule des vivants enchaînés au sensible, nous percevons une clarté de pure intelligence, nous entendons l'appel d’une “exigence morale indéfiniment libératrice, nous entrevoyons enfin plus haut que les plus hautes cimes de ce monde une Bonté toute puissante veillant sur nous.
Voilà sans doute un premier aspect de notre grandeur ; et, à bon droit, il nous exalte. Mais, renversement soudain : au sein même de cette gloire, quelle faiblesse et quelle misère ! Comment surtout, dans le sentiment d’une telle solidarité qui subsiste à travers une situation si exceptionnelle, comment trouverions-nous le repos ? Une inquiétude jaillit en nous du spectacle de l’immense univers muet. Sortons en esprit de nos chambres, de nos villes, de ce décor de civilisation qui nous enchante, qui arrête partout nos regards et qui les ramène incessamment vers nous. Plus hardis, plus vrais, plaçons-nous en face de la Nature entière et la contemplons dans la splendeur de son prodigieux déploiement. À cette vue, une angoisse monte en nous. Qu'est-ce que l’homme, avec sa raison, avec ses désirs de justice et d'amour, avec ses préoccupations religieuses, dans le double infini de l’espace et du temps ? Nous n’en sommes plus à concevoir le petit monde clos et borné des Anciens, ce monde fait à notre chétive mesure, dont nous occupions le centre et dont notre pensée achevait sans peine le tour. Les voiles sont tombés ; des abîmes se sont ouverts, devant lesquels notre imagination elle-même ploie et succombe, comme consternée d'horreur. La durée, elle aussi, dont nous pensions toucher les origines, la durée se
prolonge au delà de toute limite accessible, au fond d’insondables nuits. Engloutis dans l’espace, perdus dans le temps, voici que notre histoire n’est plus qu’une petite lueur tremblante qui court éphémère et incertaine sur un flot d'ombre. Dans leur éloignement incalculable, depuis d’incalculables millénaires, les constellations dessinent leurs immuables figures. Qui ne frémirait d’effroi devant ces immobiles regards, devant ces regards sans âme, qui semblent dire le néant de nos espérances et l'illusion de nos pensées ? Nul homme n'échappe au frisson qui traversait Pascal devant le silence éternel de cet impassible infini. L’indifférence morale de cette immensité nous met au cœur un froid de mort.
Oui, par ce que nous possédons clairement de nousmêmes, nous ne sommes qu’un imperceptible point « dans l’ample sein de la nature » ; et quand nous venons à y réfléchir, un vertige nous prend de nous voir si petits, si perdus. Quelle portée peuvent avoir les jugements de notre conscience ? quelle valeur nos rêves, nos émotions, nos désirs, nos espoirs ? Notre vie n’est qu’une réussite précaire et momentanée, un équilibre vacillant, un éclair fugiif. Nous sommes dominés de toutes parts : une force inconnue nous a lancés dans la vie, nous impose nos conditions de vie, nous retranchera bientôt malgré nous de la vie; et pendant la courte phase de notre passage, tandis qu’un courant irrésistible nous emporte, — nous ne savons où ni comment, — combien ténu et fragile est le lien qui nous rattache à l’être, combien débile notre machine ! Un instant d’oubli, et nous voilà ressaisis par l'énorme mécanisme aveugle hors duquel nous avions à peine émergé.
L'inquiétude humaine 143
Il n’est pas même besoin d’oubli : notre existence est à la merci de quelques pulsations trop rapides contre une paroi trop frêle, de quelques infimes réactions chimiques, du moindre choc des forces qui nous entourent, d’une vapeur ou d’un grain de sable. En attendant le heurt fatal, qui tôt ou tard se produira, souvent la maladie nous ronge, l’infirmité nous paralyse. Par les sens et par l'imagination, la matière qui est installée en nous, qui nous tient au plus secret de nous-mêmes, la matière nous trompe et nous opprime ; elle nous abuse de fantômes, elle nous commande, elle nous dévore : notre personnalité même et notre raison peuvent demain devenir sa proie. Même à l’état normal, qui n’a senti le poids de l’animalité qu’il soulève péniblement, qui lui résiste et qui parfois l’entraiîne ? Quel trouble de songer à tout cet inconscient qui fermente en nous, qui d’une certaine façon est nous et que pourtant nous ne connaissons pas ! Pour quelle part entre-t-il dans les pensées, les sentiments et les actes que nous regardons comme nos actes, nos sentiments, nos pensées ? Savons-nous ce qui, en ce moment même, se prépare et s’élabore sourdement dans ces profondeurs obscures ? Tout à l’heure cependant nous le penserons, nous le voudrons, nous le ferons, avec l’orgueil peut-être de nous admirer dans nos œuvres. Sans doute, un suprême effort de tension spirituelle peut nous arracher à cet empire de ténèbres, nous hisser hors de cet esclavage. Mais quel effort y faut-il ? et comment en serons-nous capables ? et jusqu’à quel point? et avec quelle durée? et enfin n'est-ce pas courir le risque, dans l'intensité de l'effort, que l'instrument de notre corps soudain se brise et nous manque ? Ainsi la pensée elle-même
1/1 Un chemin vers Dieu
semble en nous ennemie de ce qui constitue notre principe d'insertion dans l'être.
Voilà ce que dit la chair. Mais vous savez comment Pascal en dissipe le mirage. La pensée a beau gémir en nous: c’est elle pourtant qui fonde notre seule vraie grandeur, c’est d’elle qu’à juste titre nous prétendons nous relever et d'elle que nous nous relevons en effet. Roseaux, nous plions au moindre souffle ; mais roseaux pensants, nous nous redressons plus haut que l’univers même qui nous écrase: car nous connaissons sa victoire, et lui n’en sait rien. De quel droit, pour juger de l’être, se placerait-on au point de vue de son déploiement matériel dans le temps et l’espace ? Ce n’est qu'aux yeux de l'imagination matérialiste, — l'imagination est toujours matérialiste, — que la quantité d’espace et de temps mesure le degré d’être.
Plus profondément, plus vraiment, le cœur et la pensée de .
l’homme sont un autre infini qui enveloppe à son tour celui de l’univers muet. Ce sont là deux ordres d’infinitude : chaque point de l’une contient toute l’autre. Et ainsi la parité se rétablit. Il y a plus. Suivons encore et toujours l’admirable méditation de Pascal. « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits : car il connaît tout cela, et soi; et les corps, rien... De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. » Mais l'esprit comprend la matière, qui est toute suspendue à lui. L'espace et le temps, dont l'infinité nous accablait, tiennent tout entiers dans la pensée el n'existent que par elle. Et voici donc la situation retournée. Il est vrai que, par l’espace et le temps, bien
L'’inquiétude humaine 145
qu'immanents à l’esprit, c’est tout de même un infini sans caractère moral qui se manifeste. Mais qu'est-ce à dire ? La même réponse vaut toujours. Nous sommes plus que simple mouvement de froide connaissance, plus que pensée créant le réel parce qu’elle perçoit le vrai. « Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d’un ordre infiniment plus élevé », devant lequel s’'évanouit tout le reste. « De tous les corps et esprits, on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, et d’un autre ordre, surnaturel. » Or le surnaturel, nous en sommes, ne füt-ce que par un éclair de foi inquiète, qui ne peut se contenter de rien ici-bas, qui cherche, qui aspire, qui appelle, et qui, par son inquiétude même, se confie et se donne et mérite, entrainant tout l'esprit qu’elle anime, avec toute l’existence qu'il fonde.
En définitive, par la pensée, nous pénétrons notre misère, nous la faisons consciente, nous devenons capables de l’accepter, de lui donner un sens, une valeur: et du même coup nous lui marquons sa limite, que nous dépassons. Par la pensée, nous comprenons à notre tour, nous contenons en nous l’univers et l'infini des temps ou des espaces qui naguère nous engloutissaient. Par la pensée, nous participons au seul être véritable, au principe nécessaire et ingénérable comme indissoluble de l'être, au premier principe qui seul fonde cette matière même et son mécanisme sous le poids desquels tout à l’heure nous nous sentions accablés. Et c’est par la pensée encore que nous devenons capables d'amour, de cette démarche d’âme gé-
146 Un chemin vers Dieu
néreuse, de cette création incomparable et transcendante à tout mécanisme, par qui l’univers jusqu'alors aveugle et fatal prend une figure neuve, par qui est introduite et travaille désormais en lui une efhicace et réelle négation de la matière et de la mort. Et c’est enfin par la pensée que chacun de nous se hausse à la dignité d’agent libre et d'agent moral, source de nouveauté originale et irréductible, centre où le jaillissement créateur du monde se poursuit dans une lumière grandissante et devient peu à peu capable de choisir ses voies, sommet où s’élabore et se prononce, jusqu’à devenir une force active à son tour, au dessus de tout ce qui est, un jugement sur ce qui vaut.
Voilà notre grandeur vraie. Elle nous fait réellement supérieurs à tout ce qui nous environne, malgré les démenüs de l’apparence. Elle nous sacre d’un reflet d’absolu. Oui; mais encore un coup, au sein même de cette grandeur, quelle détresse et quelle misère ! et que nous restons loin de trouver le repos ! Par la connaissance, nous dominons en effet cela même qui, d’autre part, nous écrase. Il est vrai ; Mais que savons-nous et que pouvons-nous savoir, Si tout s’entretient dans le monde, au point que, pour connaïtre vraiment et pleinement quoi que ce soit, nous devrions connaître tout ? Pascal nous montrait déjà placés entre deux infinis: infini de grandeur et infini de petitesse, où nous nous perdons également. Depuis Pascal, notre‘vision de l'univers s’est encore formidablement agrandie; et de plus nous avons découvert ce qu’il ne faisait que pressentir à peine: l'infini dela durée et l'infini de la structure matérielle. Devant le tout, plus que jamais, notre esprit se sent défaillir ; et il retrouve le tout dans la moindre partie.
TA
L’inquiétude humaine 147
Notre science, dont nous sommes si fiers, et d’ailleurs si justement fiers, notre science n’est cependant qu’une petite lueur vacillante au sein d’une immense nuit. Que d’inconnu nous entoure! Nulle part, nous ne dépassons la surface des phénomènes, dont la complication intérieure défie toutes nos tentatives de capture; et les phénomènes, qui au surplus demeurent pour la plupart hors de nos prises, les phénomènes eux-mêmes ne sont que la surface du réel. Mesurez d'après cela quelle distance nous sépare d’un état où le savoir humain serait prêt à se convertir en sagesse libératrice !
Mais il y a pire ; ‘et le peu que nous savons est encore trop pour nous. Qui pourrait, aujourd’hui, synthétiser et porter dans son intelligence et maintenir devant son regard l’ensemble total de ce que l’esprit humain a découvert et pénétré? Notre science, dès à présent, nous échappe : elle n’est plus en proportion avec nos facultés. Et tant que durera l’ordre présent des choses, tant que subsisteront les conditions actuelles de la vie, nous ne pouvons pas prévoir qu’il en soit jamais autrement. Alors une question se pose, angoissante, mais impérieuse. Pour qui travaillons-nous quand nous élaborons si lentement, si péniblement, si douloureusement parfois la science et la sagesse humaines ? Pour qui tous ces efforts, tous ces dévouements, tous ces sacrifices ? Pour qui le labeur séculaire et les matériaux de synthèse peu à peu accumulés ? Si encore d’autres un jour devaient réaliser la vue intégrale et une qui nous est interdite ! Si la société des hommes, à défaut de chacun, finissait par constituer l’homme universel qui totalise le savoir et la justice! Nous nous berçons de ce rêve. Et puis les
148 Un chemin vers Dieu
nuées s’amassent, et les orages éclatent, et les tempêtes se déchaïnent ; et devant l’œuvre humaine dispersée à tous les vents de la violence, une voix s’élève en nous, voix de plainte et de doute, voix d'interrogation anxieuse, qui pleure sur l'illusion morte et qui demande où mettre désormais l'espoir.
Ne pensons même plus aux injures du sort collectif, aux catastrophes générales ; regardons seulement les menus travaux de recherche individuelle. C’est une souffrance véritable que de constater chaque jour combien rares, combien précaires sont l'intelligence, la raison, la sagesse, autour de nous et en nous-mêmes. « La justice et la vérité, dit Pascal, sont deux pointes si subtiles que nos instruments sont trop mousses pour y toucher exactement. S'ils y arrivent, ils en écachent la pointe, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai. » N'est-ce pas une expérience quotidienne ? L'erreur nous guette partout et, à chaque instant, nous fait trébucher. Les sens et l’imagination nous déçoivent, nous leurrent, nous dictent nos conclusions à notre insu même. La raison, sans doute, est leur juge légitime et compétent, au moins en droit; mais, en fait, c’est un juge bien prompt à se laisser prévenir. À mesure qu’on en connaît mieux les ressources, la souplesse, l’habileté, on la trouve étrangement facile à ployer en tous sens, à tomber misérablement dans le péché de dialectique menteuse. Jusqu’à quel point échappe-t-elle aux suggestions de la coutume ? et jusqu’à quel point ce qu’elle nomme nature ou principe nécessaire n'est-il pas déjà coutume ? Où prendre de quoi juger avec certitude et justesse ? Comprenez bien que la parole de Pascal sur « notre impuissance de prouver
L’'inquiétude humaine 149
invincible à tout le dogmatisme » n’est pas d’un sceptique, mais d’un homme qui a pratiqué la science, qui a fait plus que l’entrevoir de loin, qui a mis effectivement la main à l’œuvre. Tant d'efforts, d'essais, de critiques, de retours sur ce que l’on croyait établi, pour aboutir à quoi? à une vérification de détail! Celui qui a vécu cette expérience, qui a conservé le souvenir de tout le travail exigé par l’établissement du moindre résultat, celui-là se demande avec angoisse de quoi il est capable dans les causes majeures. Il devrait alors tenir dans l’unité d’un seul acte d’attention une foule de regards ouverts sur une foule d’aspects. Qui n’a senti, à l'heure de la découverte, l’afflux des idées, leur intarissable jaillissement, et l'infini qui réclame d’être pensé à la fois ? Mais la pensée de l’homme est linéaire ; et, füt-ce en restant sur une ligne unique, elle ne peut pas aller jusqu’au bout de l'attention requise. Elle se tend ; la voici qui pénètre dans les mondes inconnus ; et soudain la borne surgit, qu'il faudrait franchir ; et c’est la rupture, la fuite, l’éparpillement. Ainsi notre raison rencontre sa misère au sein même de sa grandeur, dans cet infini qu’elle effleure, qu’elle frôle, qui la hante, dont elle vit, et qu’elle ne peut saisir, étreindre.
Que maintenant nous nous tournions vers ce qui nous est le plus propre, vers ce qui semble nous appartenir le plus et le mieux, vers nos dispositions, nos sentiments, nos attitudes intérieures, trouverons-nous quelque grandeur plus ferme ? Si nous ne sommes pas de ceux qui ne vivent que l’apparence de leur vie, qu’un rien divertit et dissipe, si nous descendons un peu profondément dans nos ténèbres intimes, l’analyse de conscience nous montre, éclairée sou-
150 Un chemin vers Dieu
dain d’une effrayante lumière, notre propre contradiction. Amour, volonté du vrai: nous ne mettons rien au-dessus ; mais tout bas, secrètement, n’en avons-nous pas crainte et presque haine ? Chaque idée contient en soi sa négation, chaque dévouement son refus. Nous n’allons jamais jusqu’au bout de notre pensée, de notre vouloir ou de notre cœur ; et nous ne savons pas davantage tenir un milieu d’étroite sagesse : car, dans tous les ordres, l'esprit en nous ne peut rien sans la chair et la chair sans repos convoite contre l'esprit. Sentiment et passion nous font peur, parce qu'ils nous ferment aux justes critiques ; mais, sans eux, nous tombons dans la langueur, dans la nonchalance. Il nous faut donc, pour atteindre la vérité, de quelque genre qu’elle soit, il nous faut cela même qui tend à nous en détourner. Et il nous faut aussi l'absorption dans l’objet, oubli de tout hormis un point; et cela nous condamne presque fatalement à ne plus voir qu’un seul côté des choses ; et nous risquons alors de nous perdre par la culture monstrueuse d’une puissance exclusive.
Entrons même plus avant aux retraites cachées des âmes, dans ces régions de crépuscule intime où s’élabore notre moi, où jaillit le flot qui est nous. Réfugions-nous au sanctuaire de la conscience morale. Allons-nous enfin nous trouver nous-mêmes, stables au fond sous la surface troublée ? Nous sommes, hélas ! un empire divisé contre luimême. L'équilibre entre nos puissances, ce serait la joie et le repos ; mais nous ne savons le réaliser un peu durable que dans la médiocrité. Lorsque nous descendons sincères et recueillis aux sources de notre conscience, un sentiment s'éveille et s’aflirme toujours davantage à mesure que nous
L'inquiétude humaine 191
apprenons à nous connaître, un sentiment qui nous pénètre, qui nous submerge, qui nous dissout, le sentiment que nous n’avons rien en nous Où nous puissions nous prendre et que, livrés à nous seuls, nos volontés elles-mêmes nous échappent. C’est une chose horrible, disait Pascal, de sentir s’écouler tout ce qu’on possède : combien plus horrible encore de sentir s’écouler tout ce que l’on est ! Rien de sûr -en nous, semble-t-il ; rien dont nous puissions dire: voici ma demeure à jamais, me voici moi-même établi dans l'être. Que sommes-nous, quand nous ne sommes que nous ? Nos évidencesles plus vives se ternissent et s’éteignent pour faire place à des évidences contraires. Nos amours les plus nobles meurent en nous d’une silencieuse et lamentable mort. Nos résolutions les plus fermes se dissipent comme l’eau courante. Où découvrir ce qui fixera notre cœur, notre pensée, notre vouloir? La disproportion est partout, ridicule et affreuse, entre le rêve et l’acte. C’est au plus intime fond de nous-mêmes que la certitude, que la réalité nous manquent. L'homme se cherche et ne se trouve pas.
Et sa misère va plus loin encore. Ce qu’il trouve, ce n’est pas seulement l’inconsistance, mais la contradiction intérieure. Cela même qui à ses yeux est le mal, qu’il repousse et condamne, dont il déteste la laideur et la honte, cela même, chaque jour, voici qu’il y tombe, d’une chute si prompte et si facile qu’elle semble presque fatale. Ai-je besoin de multiplier ici les paroles? Chacun, pour peu qu’il s'interroge, ne se répondra que trop clairement à lui-même. Le défilé des souvenirs passera devant lui en cortège implacable. Une conscience humaine, fût-ce parmi les meilleures, c’est une histoire semée de désertions et de défaites, c’est
152 Un chemin vers Dieu
un champ plein de ruines, œuvres — sinon de révoltes ouvertes — au moins de défaillances, qu’il faut bien reconnaître consenties malgré le vouloir étouffé qui, dans les profondeurs, proteste sourdement. Le dernier pas est fait ainsi et il est possible de conclure. Nous ne sommes pas : nous voulons être ; mais cette volonté, secrètement désireuse de faiblir, se refuse à elle-même la force qui la rendrait eMcace ; et nous restons déchirés entre des vœux contraires : : trop grands pour nous contenter de la simple vie animale, incapables cependant de nous installer sans retour dans la vie spirituelle.
L'homme est donc ainsi fait qu’il ne trouve en rien de ce que lui offre la nature, la sienne ou celle du dehors, une plénitude et perfection de réalité capable de remplir tous ses besoins, une réponse de joie et de repos exauçant l’appel infini dont la tendance constitue son être même ou plutôt l’amorce de cet être naissant. Des aspirations contraires lé travaillent, qui ne peuvent être satisfaites toutes ensemble, parce que, une fois développées jusqu’à un certain point, elles deviennentincompatibles. Une inquiétude est donc en lui, qui le porte à changer sans cesse, à chercher et vouloir toujours au delà de ce qu’il possède. Ce qu’il cherche et veut sans trêve, c’est l'équilibre intérieur, l'harmonie de ses puissances, une direction d’effort et un centre d'intérêt qui donnent sens et valeur à sa vie. Mais une dualité profonde le divise : car il est tout à la fois sensible et raisonnable, individuel et social, enclin à l’égoïsme et au dévouement, réaliste et idéaliste, mélangé de matière et d'esprit. Un double idéal l’attire : idéal d’expansion et idéal de pureté. Lui-même se sent double, partagé entre
L’inquiètude humaine 103
deux lois qui se combattent. Dans quelle voie découvriratil une authentique définition de lui même? dans quelle voie dégagera-t-il son humanité? Problème qui le hante, qui le trouble, autour duquel rôde éternellement son angoisse. L’homme est énigme pour soi, énigme et scandale. De sa grandeur même naît sa misère, puisque c’est de penser qui l’anéantit devant l’énormité des choses, qui le voue à l'ignorance, à la douleur, au péché, qui lui rend la mort absurde et horrible, qui évoque en lui le sentiment du vide et du conflit où son âme s’épuise. Mais cette misère est inséparable de son bien le plus précieux, car il est homme par elle et ne parviendrait à l’oublier qu’en tombant au dessous de lui-même, en renonçant à toute vie digne à ses yeux d’être vécue. L'homme, en un mot, se voit grand par cela même qui le rend aussi misérable, par cela seulement. Tragique et singulière condition, qu’il n’est capable ni de supporter ni d’abolir. De là l'inquiétude qui le tourmente sans relâche en le poussant d'essais en essais toujours trompés, mais qui fait aussi que malgré tout se réalise dans le monde un progrès de conscience : inquiétude née avec lui et dont rien ne peut le distraire aussitôt qu’elle a été par lui, même confusément, aperçue.
Voilà notre état réel, fait de grandeur et de misère à la fois, l’une au sein de l’autre et celle-ci renaissant de cellelà ; voilà notre condition, pleine de contrariétés et de contrastes déconcertants. De là notre ennui dans le repos, notre inconstance dans l’effort. Il faut toujours à l’homme autre chose que ce qu’il a, parce que, dans ce qu’il a, il trouve toujours sa borne ; et c’est pourquoi il vit toujours dans le regret du passé ou l’espérance de l'avenir, jamais
154 Un chemin vers Dieu
dans le présent. L'homme est un être essentiellement instable, que sa nature même force à poursuivre toujours un équilibre toujours fuyant.
Est-il besoin maintenant d’invoquer, à titre de confirmation objective, le témoignage de l’histoire ? Il nous montre de nouveau la perpétuelle agitation des hommes, impuissants à réaliser leurs vœux aussi bien qu’à se tenir satisfaits dans aucun état. C’est là — pour qui sait voir — une réalité universelle, non le fait d’un peuple ou d’une époque. Il serait facile d'interroger les civilisations et les siècles : partout, au rythme près des vicissitudes, on recueillerait la mème réponse de trouble et d'angoisse, la même inexorable tristesse, la même impuissance de paix, la même désolation accablée, rebelle à tous les divertissements. Toutefois pareille revue n’ajouterait vraiment que peu de chose à nos conclusions, si ce n’est une preuve de valeur générale. Mais qui en doute ? Inutile donc d’y insister. B-
L'essentiel était de rappeler en nous l’homme à son cœur, d’y réveiller au besoin l’inquiétude assoupie. Nous savons désormais que toujours, par le fait même de vivre, et fûtce en nous laissant vivre au hasard, étant ce que nous sommes, nous prononçons un jugement de valeur sur la vie, nous nous orientons vers un but, nous nous débattons entre des besoins et des évidences contraires, nous choisissons enfin de mettre en quelque chose notre joie et notre espoir. Il s’agit de ne pas opérer ce choix à l’aveugle. Un problème est ainsi posé en nous, que nous devons travailler à définir, puis à résoudre.
ra
d Pos Mere Fr é