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Le problème de la volonté profonde

Nous avons analysé le fait de l’inquiétude humaine et reconnu que ce fait pose un problème. Quel problème précisément? Voilà ce qu'il faut chercher aujourd’hui. L’homme a besoin de se connaître lui-même, afin de régler sa vie : cela lui est nécessaire, cela est même pour lui à vrai dire l'unique nécessaire. Et dans cet ordre, dès qu’il revient à son cœur, une question se dresse devant sa conscience, principale et décisive : qu’est-ce, au fond, que je veux par dessus tout ? Tenter d’y répondre, ce sera notre dessein, ce soir.

La réponse, dira-t-on peut-être, est immédiate : l’homme veut être heureux, il veut le bonheur. Il ne veut que cela, dit Bossuet, il veut tout pour cela. Et Pascal : « Tous les hommes recherchent d’être heureux ; cela est sans exception ; quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre, et que les autres n’y vont pas, est ce même désir, qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C’est le motif de toutes les actions de tous les

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hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre. » Sans doute il est possible de changer l'idéal du bonheur, de le restreindre ou de l'agrandir, mais on s’ingénierait en vain à détourner quiconque de s’en faire un et de le vouloir atteindre. Là est en effet le ressort le plus clair, le plus apparent de la volonté humaine, partout et toujours. Dès sa première pulsation de vie, sous forme d’abord obscure et instinctive, l'homme veut être et vivre ; puis, à mesure que s’illumine sa conscience, à mesure que s'éveille sa raison, il veut, avec une clarté grandissante, plus être et mieux vivre. Voilà, semble-t-il, sur quoi se règle sa conduite, le vœu profond qui anime tous ses actes. Qui cesse d’espérer, perd du même coup désir et courage d’exister. Inutile de rafiner là-dessus ou de subtiliser : car c’est un fait, le plus évident des faits. On peut sans doute élire un idéal de joie plus ou moins haut, plus ou moins pur, plus ou moins riche, plus ou moins noble. On peut concevoir la Joie sous forme égoïste ou sous forme universelle. On peut mettre sa joie dans le plaisir, dans la puissance, dans la beauté, dans le savoir, dans l'amour, dans la raison, même dans le sacrifice. Mais c’est toujours la joie qu’on cherche. Seulement, la même expérience, qui nous montre ce fait, nous montre aussi comme un fait non moins positif que l’homme ne sait nulle part trouver le bonheur : il ne sait pas même où le chercher, ni en quoi consisterait au juste ce qu’il cherche sous ce nom. En vain donne-t-il tout son effort. En vain il s’agite et se tourmente. À mesure qu'il multiplie les essais, tout sonne creux; et dans cette aspiration toujours déçue, son cœur s’égare et s’épuise. L'’enchantement du monde le disperse de vanités en vani-

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tés. Mais tous les rêves ont leur réveil, tous les jours leur soir, toutes les espérances leur désillusion. Tôt ou tard une heure sonne où l’homme le voit et pleure, pleure ces larmes muettes, ces larmes résignées qu'il appelle expérience et sagesse. Et de cette lamentation des siècles l’incoercible poésie, plus vraie que tous les discours, nous apporte l’écho poignant :

Ah ! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée,

Chants de la mer et des forêts, souffles du ciel

Emportant à plein vol l’Espérance insensée, Qu'est-ce que tout cela, qui n’est pas éternel ?

Quelques-uns, il est vrai, se déclarent néanmoins heureux : leur sort est suflisant à les en croire, ils ne demandent rien de plus à la vie, c’est assez pour eux des biens communs, « et tout le reste est littérature ». Laissons de côté présentement les âmes qui ont trouvé en Dieu leur joie et leur repos : elles ont en effet découvert la source de paix éternelle, où elles puisent sans fin et sans borne de quoi transfigurer, de quoi revêtir d'absolu les plus humbles réalités de ce monde. Mais je parle des autres âmes, de celles qui s’enferment dans la seule nature. Pascal, encore une fois, leur a d’avance répondu : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. » Qu'’elles jugent de leurs sentiments et qu'elles en pèsent la valeur par la vue de ce dernier point ! Vraiment, ce sont elles que Pascal fait parler, auxquelles il prête le langage qu’elles devraient tenir si elles consentaient à se voir selon la vérité de leur conduite : « Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose

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devant nous pour nous empêcher de le voir. » Sans même attendre l’inévitable fin, ont-ils donc, ces adorateurs du médiocre, ont-ils contracté une assurance infaillible contre les accidents de la vie? Je veux cependant qu’un singulier bonheur leur épargne toutes les misères, toutes les infortunes, toutes les détresses, toutes les souffrances, tous les déchirements. Les voilà plongés dans le train banal des jours, qui s’y complaisent, qui s’y enfoncent, qui ne sont pas trompés dans leurs vœux et qui ne souhaitent rien au delà. Les féliciterons-nous de cette pauvreté, de cette platitude quotidienne ? Les malheureux ! Ils donnent seulement la mesure de leur cœur. Et ce serait la pire tristesse, l’irréparable ruine, si l’on ne pouvait invoquer contre euxmêmes le témoignage de leurs minutes sincères, de ces quelques minutes frémissantes çà et là éparses au long de leurs années creuses, qu’ils ne parviennent pas à étouffer, qu'ils oublient en vain, et qui seules comptent malgré tout parce que, seules, elles résument ce qu'il y eut de noble dans leur existence. Si vous les interrogez alors, vous obtiendrez la véritable réponse de leur conscience profonde ; et ce sera celle de l'humanité entière.

Inquiétude, inassouvissement, aspiration infinie toujours déçue : l’homme découvre-t-il autre chose au fond de luimême ? Il lui est impossible de se fixer en quelque état que ce soit, d’y borner ses vœux, d’y installer son repos. Rien de ce que lui offre ce monde ne suffit à remplir tous ses besoins, ne lui permet de se satisfaire et de se réaliser pleinement. Tous les biens dont il s’enchante un jour flottent bientôt, comme des atomes imperceptibles, dans la capacité infinie de son cœur. Et de chaque essai qu'il tente pour se

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contenter, il sort plus inquiet, plus conscient de l’immensité du vide qui est en lui.

Parfois, devant cette impuissance de bonheur, l’homme fatigué s’abandonne : c’est le renoncement découragé du désespoir. Cependant l’homme n’y vient qu’en dernière démarche. Deux attitudes, auparavant, tour à tour le tentent : celle qui fait de la vie un jeu ou un art, où on ne cherche, suivant les complexions, que la jouissance du moment, le parfum ét le sourire de l'heure fuyante, la richesse, la gloire, la beauté, peut-être simplement — avec le scepticisme désabusé du vieil Ecclésiaste — la triste et morne paix d’une sagesse grise, retirée des nobles combats ; ou bien celle qui se raidit contre la vie elle-même et ses vœux incoercibles. Mais, épicurien ou stoïque, l’homme ne peut se tenir à aucune de ces solutions trompeuses. L'une lui parait lâcheté ou duperie, apportant bientôt ennui et sommeil, sinon remords. L'autre exige un effort de tension trop grand pour être durablement réalisable. La première aboutit, par une pente fatale, au dégoût de la vie, à moins qu’elle ne vienne s’abimer dans le plaisir grossier et bas qui est principe de mort. La seconde suppose un orgueil inhumain et s'achève inévitablement en pessimisme mortel. Les deux solutions contraires ont reçu mille formes, sans cesser de donner prise toujours aux mêmes reproches. Quoi qu'il en soit de tel ou tel individu, elles ne suffisent pas à l'humanité. Quelque part de vrai qu'elles enveloppent, l’homme ne parvient ni à choisir entre elles ni à les concilier. Et leur limite commune, pour qui va au fond des choses, est l’arrêt même de la vie, par dissolution ou par durcissement.

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L'homme va-t-il donc tendre à la mort du vouloir en lui ? Va-tl s'endormir dans un détachement posé à titre, non de moyen, mais de fin? Va-t-il chercher le repos dans une ascèse de torpeur où s’évanouisse, par extinction et non par exaltation, le sentiment même de sa personnalité ? Ce serait alors marche au néant : et cela, en fait, nul ne Île veut, durablement du moins et jusqu’au bout. Mais la tentation en existe, nouvelle cause de trouble, puisqa’on ne sait ni la vaincre ni l’accueillir, ni en admettre ni en repousser tout à fait le charme léthargique. D’où un état de déchirement intérieur, que l’homme individuel peut oublier parfois dans le divertissement de la vie banale, qui subsiste néanmoins en lui sous la forme sourde et obscure de cette mélancolique tristesse dont on a pu dire qu’elle est le fond de la vie humaine, qui reparaît d’ailleurs aigu aux heures de crise quand nous sommes replacés brusquement en face de nous-mêmes, et qui en tout cas tourmente l'humanité sans relâche.

Certains estimeront peut-être qu’il ne faut pas exagérer le tragique de la vie et que les inquiets, auxquels heureusement tous les hommes ne ressemblent pas, ne font guère autre chose. Ces affres, ces angoisses : tout cela, diront-ils, autant d’états morbides. Pascal, avec son génie, n’était luimême qu'un grand nerveux. Une anxiété perpétuelle, une passion toujours tendue qui obsède et qui paralyse, nous avons appris à connaître ces troubles et n’y voyons plus aujourd’hui que marques d’inadaptation, de déséquilibre, le désordre d'une émotivité excessive qu’on aurait tort de croire normale. Voilà comment quelques-uns pensent répondre à l'inquiétude humaine. Échappatoire pitoyable |

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Je ne veux pas discuter ici les cas individuels. Aussi bien la valeur d’une idée, d’un sentiment, n’a-t-elle rien à faire avec les contingences de leurs origines. Mais qu’on nous fasse grâce de cette littérature pseudo-médicale, bien vieillie et qui n’est pas plus sagesse positive que véritable science ! L'inquiétude humaine, — qu’il ne faut pas confondre avec une « anxiété » pathologique, — elle parle, du ton le plus ferme, au cœur de tant d'hommes du tempérament le plus calme et le plus sain! Et les autres, ceux qui affirment ne pas l’entendre? Eh bien ! Ils sont à plaindre, plus anormaux vraiment que ceux dont ils voudraient récuser le témoignage. L

Il y a cependant des attitudes moins prétentieuses et tout de même négatives. Je laisse de côté les purs indifférents. Pascal a prononcé le jugement qu’ils méritent: « Ces gens manquent de cœur, on n’en ferait pas son ami. » Mais il est de moins médiocres âmes, bien que trop légères toujours ou trop vaines; et je songe d’abord aux esthètes, aux dilettantes, sceptiques amusés ou parfois amoureux de l'aventure et du risque, à ceux qui, dans le refus de conclure, voient surtout une élégance. Élégance? Je le veux bien, mais jusqu’à un certain point seulement. Encore faudraitil que leur abstention ne fût pas simple effet d’incapacité, de faiblesse ; et, à cet égard, le doute est souvent permis. Au surplus, l’essai d'abstention implique toujours une sorte de mensonge : car il constitue lui-même une manière d’action effective, qui enveloppe un jugement de valeur. On n’élude pas la nécessité d’agir, donc de juger. Ceux qui croient s’en dispenser, les déserteurs de la tâche virile, n’empêchent pas pour autant de les conduire dans l’ombre

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toutes les influences, toutes les impressions du dehors, sur lesquelles simplement ils ferment les yeux: ce sont des esprits qui ont renoncé à être libres. Et enfin, malgré les apparences, malgré leurs illusions et leurs désirs, ce sont aussi des consciences réellement très pauvres, plus pauvres que les autres, le vrai seul dans tous les ordres étant, si on l’embrasse avec fermeté, révélateur profond de soi et de ses contraires.

On peut être moins sévère pour d’autres consciences, très nombreuses dans la foule, trop modestes à coup sûr et quelque peu trompées sur elles-mêmes, demi-aveugles, mais qui sincèrement se disent qu'il n’est pas besoin de viser si haut pour être, au plein et double sens du mot, honnête homme ; que le plus sage est de borner ses ambitions à remplir de son mieux telle ou telle tâche restreinte ; qu’ensuite le bien général s’accomplira de lui-même par le concours de tous ; et qu’ainsi nous avons de quoi occuper suffisamment toute notre vie sans l’assombrir d’une inquiétude exaspérée, oiseuse au fond.

Aux âmes qui se tiennent un pareil langage, il est facile de montrer leur méprise, l'impossibilité de ce refoule-

ment. Le problème qu’elles se flattent si tranquillement d'éliminer résiste en réalité à leur tentative, parce que c’est un problème inhérent au fait du vouloir humain, quelque limité qu’il se fasse. On ne saurait l’écarter par aucune fin de non-recevoir, pas plus que se placer à côté ou au dessus de lui. C’est de quoi nous allons bien vite nous rendre compte, en précisant les termes de la question inéluctable.

Fixons d’abord notre vocabulaire. Ce-qui est en nous le

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plus intime fond de la vie elle-même, si on l’envisage du point de vue psychologique, on peut l’appeler tendance, élan d’action, énergie de progrès, quel qu’en soit d’ailleurs le sens de marche. Mais, comme en fait chez l’homme une lumière intérieure y grandit peu à peu, une lumière de réflexion et de jugement, je préfère ici le nom de volonté ou de vouloir, qui désigne le genre d’après l’espèce la plus parfaite, le mouvement total d’après sa plus haute phase. Que l’emploi de ce mot ne suggère aucune image de faculté indépendante ! Vouloir, c’est encore penser, puisque c’est affirmer. Il y a seulement, indivisible et ininterrompu, un courant de conscience (donc d’aflirmation) aux multiples aspects, qui est dit plus spécialement pensée ou vouloir suivant que l’on en considère la direction ou la force ; et, du second point de vue, chaque flot de ce courant est un désir, qui devient volition quand il a été réfléchi, accueilli. Le désir est donc un fait universel, dont l’absence équivaudrait pour l’homme à l’anéantissement. Puisque, d’autre part, l'accès à l’intelligence constitue en principe l'humanité même, et puisqu’enfin le désir une fois pensé appelle fatalement accueil ou refus, une volonté nous est essentielle, que rien ne saurait abolir en aucun de nous. Ainsi, du fait seul de vivre, toute conscience humaine est vouloir. Ne sont possibles que des différences de clarté, de cohésion ou de vigueur dans la suite explicitée de ses volitions. En définitive, l'unique problème porte sur les rapports mutuels de ces dernières et sur le genre ou le degré d'organisation du tout qu’elles forment.

Or, l’expérience mène à faire en nous une distinction

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entre deux ordres de volonté, entre deux plans du vouloir’. Ne nous est-il pas arrivé à tous de découvrir soudain ce que nous voulions obscurément, mais par dessus tout, au fond de nous-mêmes sans nous en être jusque-là rendu compte et en croyant même peut-être vouloir autre chose ? N’avons-nous pas observé parfois un écart entre ce que nous disons et pensons vouloir, et ce que nous voulons en effet, entre volonté radicale et volonté ultérieure, volonté superficielle et volonté profonde ? Nous étions partis vers une certaine fin, nous avions adopté une certaine direction de conduite ; mais une dérive s’est produite ; et voici que nos volitions de détail nous apparaissent tout d’un coup retournées contre notre volonté de principe. Ce sont là des faits indéniables ; et c’est alors que nous parlons de chercher notre « volonté vraie », alors que prend un sens à nos yeux la formule nietzschéenne : « devenir ce que nous sommes ». Il y a en nous une volonté première qui est le ressort, l'âme de notre vie, qui reste vivace, bien que voilée, au cœur de toutes nos attitudes et démarches, qui nous anime et, à la lettre, nous inspire. Et il y a des volontés secondes ou déterminations particulières de notre volonté initiale. Entre les deux phases du vouloir, un conflit est possible. Nous constatons souvent, par l'examen de conscience, que nos volontés secondes ne sont pas d’accord avec notre volonté de fond, non pas seulement par ignorance ou erreur accidentelle, non pas seulement parce que nous pouvons nous laisser prendre à l’enchantement passager d’un mirage, mais parce que nous ne sommes pas uns

1. Je laisse au lecteur le soin de discerner les points de contact entre ce qui suit et certaines vues de M. Blondel.

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de prime abord, ayant dû nous mélanger de matérialité pour nous constituer à l’état d'individus, et qu’il nous faut au contraire un long travail pour nous unifier, pour nous élever de l’individualité à la personnalité, en disciplinant nos volontés secondes, en les soumettant à notre volonté première, de telle sorte qu’elles ne cèdent plus à la tendance de se prendre chacune isolément pour fin.

Une comparaison peut éclairer ces vues. Le rapport entre nos deux plans de vouloir est le même, à beaucoup d’égards, que celui qu’on discerne dans l’ordre de l’intelligence entre l’intuition et le discours, entre la pensée créatrice et l’entendement analytique. Notre intelligence évolue d'ordinaire dans la dispersion des concepts ; elle enchaîne et combine des immobilités fragmentaires ; elle déduit linéairement des conséquences ; elle isole des abstractions. Bref, elle dissocie ses propres tendances pour suivre chacune d’elles à part. Mais l’analyse et les opérations logiques supposent une vie plus profonde, plus concentrée de l’esprit. Et c’est dans cette profondeur première qu’il faut nous replonger à l'heure de l’invention comme aussi à l’heure du jugement. Le concept n’existe que par l'intuition génératrice ; et toujours celle-ci subsiste sourdement en lui et autour de lui comme l’atmosphère qui le fait vivre. Mais le concept en vient à se prendre lui-même pour fin, à tenter de faire ses affaires à part. Produit de l'intuition, et qui devrait en demeurer le docile instrument, il se retourne contre elle trop souvent et l’opprime. Ainsi, dans l’ordre du vouloir, entre l’âme de volonté profonde et le discours des volitions particulières.

N'est-ce pas un tel divorce que nous a fait constater

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Panalyse de l’inquiétude humaine? Rien ne montre mieux l'existence en nous d’une volonté première et profonde qui est à la source même de notre être, dont nous ne pouvons dès lors nous déprendre et que n’épuise aucune réalisation. Elle se manifeste par le conflit qu’elle soulève, par la contradiction qu’elle met en nous. En elle nous voulons invinciblement au delà de tous nos vouloirs particuliers, parfois contre eux. Je tiens donc désormais pour dûment établie à titre de fait certain cette volonté inspiratrice et primordiale, en opposition éventuelle avec les volontés de détail qu’elle suscite, mais qui peuvent la trahir. Sans doute est-ce par sa présence que s’explique notre élat de misère. Une volonté incoercible et insatiable est, comme leur principe vital, au cœur de tous nos actes, de ceux mêmes par lesquels nous voudrions borner nos vœux. De là, disais-je, notre incurable inquiétude. Étudions cependant de plus près cette immanence du vouloir profond et premier en toutes nos démarches de vie, afin de voir précisément où il tend et ce qu’il nous notifie. L'orientation authentique de la volonté profonde, il est difficile de la dégager à l’état pur en pleine lumière de conscience explicite. Nous portons un tel inconnu en nousmêmes |! Nous savons si peu ce que réellement nous sommes et faisons ! « Il s’en faut bien, disait La Rochefoucauld, que nous connaissions toutes nos volontés. » Et

il s’en faut davantage encore que nous discernions d’em-.

blée ce qu’elles ont de commun et de primaire, ce qui les

unifie dans un mouvement d’ensemble, ce qui les anime et

les fait secrètement conspirer: nous sommes si habiles à nous tromper nous-mêmes! Travaillons cependant à ré-

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soudre le problème, car c’est travailler à nous connaître et ainsi peut-être à finir par mettre d’accord en nous l’élan initial du vouloir et les volitions secondes qui l’actualisent. Pour sortir enfin d’une inquiétude, bientôt stérilisante si elle se prolongeait outre mesure en piétinant sur place, il n’est que d’en déterminer la direction dans la perspective que l’examen de conscience vient d'ouvrir devant nous ; il n'est que de nous interroger sur ce que veut premièrement, au fond de chaque vouloir, par lui et à travers lui, notre volonté la plus intime, celle qui constitue notre existence même.

Que dirai-je d’abord de la vie purement animale et sensible ? Rappelez-vous le cri de Pascal: « Ceux qui croient que le bien de l’homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne du plaisir des sens, qu’ils s’en soûlent et qu'ils y meurent ! » C’est leur sort en effet. La sensation, grosse d’infini, d’un infini confus sans doute, mais réel, et d’un infini qu’elle est d’ailleurs impuissante à porter, la sensation par nature demeure inassouvissable ; et si rien ne lempêche d'aller jusqu’au bout de son mouvement propre, c’est à la mort qu’elle va, donc à la destruction d’elle-mème.

En fait, nous voulons au delà de toute sensation, incapables de nous tenir à ce qu’elle donne. Dans la sensation et à travers elle, c’est autre chose que nous visons. Tout d’abord nous tendons vers elle comme vers une fin ; puis, dès qu’elle approche, elle devient fantôme ; sa transparence laisse pressentir une réalité ultérieure qui dès lors paraît seule désirable ; et elle-même, la voici décolorée, inconsislante et vide, rève éteint, espérance refroidie, que nous avons hâte de dépasser.

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Au moins voulons-nous des plaisirs de choix, des voluptés délicates et rares, des émotions agrandissantes. Impossible de s’arrêter ailleurs. Aussi bien l’homme ne devient homme que par la civilisation. En lui, la vie animale n’est qu’un appel à monter vers des jouissances plus riches, plus complexes, plus subtiles, plus nobles. Or, pas de civilisation sans idées morales, sans le ferment de l’inquiétude spirituelle, sans les besoins supérieurs de beauté, de lumière et de justice qu’elle éveille et qui la soutiennent. Surtout l’homme a soif d'amour ; et l’amour n’est amour que s’il ne se limite pas ; et il n’y a qu’un amour, dont le mouvement naturel va de lui-même à l'infini, toujours plus loin, toujours plus haut. Rien de ce qui est ne le contente, ne suflit à le rassasier : il veut éperdument au deià.

Ainsi le témoignage du cœur humain est clair. Nul ne peut se satisfaire de ce qu’il tient, de ce qu’il possède, et cela d’autant moins que déjà il possède et tient davantage. L'homme est un être qui cherche et qui aspire sans fin. Il tombe au dessous de sa nature, dès qu’il s'arrête ; ou, si l’on préfère, sa nature même, c’est de se dépasser toujours. Tendance dont les racines plongent aux profondeurs des temps. Dès sa plus humble origine, la vie biologique est volonté de progrès. En quel sens, on le voit aussitôt. Avant que s’éveille en nous la conscience réfléchie, nous sommes déjà engagés dans les voies d’une libération graduelle, d’une ascension vers le parfait. Plus tard, un progrès de même direction devient la caractéristique de la wie proprement humaine. Tout progresse ou du moins y aspire, y compris la capacité de joie et d'amour, y compris

à JS

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la puissance de raison et de moralité. Croître, dans tous les ordres, c’est ce qu’en fait on veut le plus constamment, le plus radicalement. Impossible de se fixer : qui ne monte plus, descend ; qui ne grandit, déchoit. Chimérique de rêver un équilibre définitif dans n'importe quel état clos. Est-ce donc par les perspectives indéfinies d’un progrès toujours maintenu ouvert que nous allons trouver notre bonheur ?

Je n’insisterai pas sur l’insuffisance du progrès simplement matériel et technique. Il est trop clair qu’il ne remplit pas tous nos besoins, qu’il restera toujours incapable de répondre à tous nos vœux. Quoi que l’on attende et que l’on ait le droit d'attendre de son avenir d’après le témoignage d’un passé pourtant si court encore, il ne franchit pas les bornes de l’utile. D'ailleurs il n’existe lui-même que par autre chose, par un idéal de spiritualité motrice et directrice ; puis il ne constitue jamais à nos yeux qu’un moyen et, par suite, suppose un au-delà.

J’en dirais autant de l’organisation sociale. Si précieuse qu’elle puisse devenir, ce n’est qu’un mensonge, lorsqu’y manque l’âme. Inutile de multiplier les discours: les choses parlent assez d’elles-mêmes. L'organisation sociale, avec l’unique souci de l’assurer forte et riche ? Nous avons eu hier sous les yeux — et ne l’avons-nous plus aujourd’hui ? — le spectacle de la figure qu’elle donne à la condition humaine, quand on la prend pour fin en soi, quand on n’en rêve que la puissance et le triomphe. Et plus que jamais il nous faut conclure que le développement des gloires et des grandeurs de chair, non seulement ne donne pas à la vie un sens et une valeur qui nous satisfassent,

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mais, poursuivi pour lui-même dans une voie de matière et d’orgueil, fait tomber l’homme au dessous de lhumanité, de cette chute mystérieuse et tragique, de cette chute infernale, que chantent les apocalypses et que l’histoire parfois réalise.

Notre vraie destinée d'hommes, c’est notre destinée comme esprits. À travers tout et par le moyen de tout, au fond de nous-mêmes, voilà celle que nous voulons. Est-ce enfin le savoir qui nous la fera remplie ?

Imaginons le savoir, au sens le plus large du mot, sous la forme la plus haute et la plus parfaite, sous une forme idéale, en négligeant les lacunes, les incertitudes, les défauts du présent, en escomptant tous les progrès futurs, sans limite aucune. Voici donc le secret des choses pénétré ; voici la nature conquise. Nous voyons à découvert tout ce qui est; nous avons capté toutes les forces. Avons-nous pour cela résolu intégralement le problème que notre propre vie nous pose? Avons-nous ainsi trouvé de quoi satisfaire l’aspiration que nous sommes ? Non encore, non toujours : nous voulons au delà du savoir ; jamais, si achevé qu’on le rêve, il n’exaucera tous nos vœux, il ne comblera tous nos besoins. Le prenons-nous en effet comme un art de contemplation esthétique ? Impossible de nous en tenir à ce regard détaché qui est alors le sien. Notre cœur proteste invinciblement contre une telle indifférence. Comment ne pas voir la réalité tragique du mal en nous et au dehors? Elle nous interdit de trouver le repos dans une simple délectation de lumière et de beauté. Mais prenons-nous maintenant le savoir comme un moyen d’agir ? D’autres insuffisances également irréparables s’y manifestent. Quand

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la science nous mettrait en mains l’univers entier et jusqu’à notre propre nature, elle ne nous dirait toujours pas ce que nous avons à en faire. Le pouvoir dont elle nous armerait ne nous définirait pas un devoir. 11 nous resterait à découvrir, en suivant d’autres chemins, à quoi employer tant de richesses. Le pur savoir ne peut à lui seul résoudre le problème de la vie humaine, parce qu’il ne porte que sur ce quiest, non sur ce qui doit être, non sur ce qui mérite et vaut d’exister. Et la cause d’un tel échec, on l’aperçoit aussitôt : c’est que la science, par elle-même, demeure moralement indéterminée, prête à servir n’importe quelle fin, ne fournissant que des moyens d’action dont elle-même ne règle pas l’usage bon ou mauvais. Pour que la science pût nous suffire, il faudrait au moins qu’elle s’achevât en sagesse. Voilà ce que nous voulons à travers elle, ce qu’elle contribue à nous faire vouloir au delà de ce qu’elle peut donner. La recherche du bonheur, qui en a provoqué l'essor, s’est donc muée peu à peu, à mesure du progrès même, en élan vers la perfection spirituelle : une perfection, d’ailleurs, dont nous ne savons pas définir positivement la plénitude.

En fin de compte, et vers quelque sommet que s’oriente notre pensée, une même conclusion se dessine toujours. Il apparaît que nous ne pouvons ni borner notre vouloir ni l’épuiser : nous ne le pouvons pas et nous ne le voulons pas. Ce que nous voulons au plus intime de nous, d’une volonté radicale, inéluctable, c’est nous établir dans l'être, y grandir, et, sur cette voie de réalisation ascendante, nous dépasser, nous transcender sans terme. Nous voulons inlassablement au delà de toute réalité faite, au delà de toute volition

particulière, au delà de notre volonté même, en tant qu’elle est seulement nôtre, et même au delà de cette vie et de l’ordre appelé « nature ». Chaque degré d’existence et de valeur, de sagesse et d'amour, de joie et de perfection, n’est réellement voulu par nous que dans une atmosphère de vouloir infini, comme une époque transitoire où déjà tressaille le germe d’une réalisation ultérieure et supérieure. Et chaque moment de volonté empirique a pour âme vivifiante cette première volonté immédiate, cette volonté voulante inspiratrice de toute volonté voulue.

On peut ajouter un trait encore. Devant tout ce qui se présente à nous comme fin, nous voulons un au-delà. Notre fin suprême, la seule que nous puissions admettre, c’est de n’en accepter aucune qui soit clôture et terme. Vivre une vie humaine, c’est chercher toujours et toujours vouloir au delà de ce qu’on possède, au delà même de ce quin’est encore qu’idéal rêvé, pour peu qu’il prenne forme et par conséquent se limite. Inassouvissement, inquiétude, besoin d’infini, qui donnent toujours du mouvement pour aller plus loin, et plus loin encore, et plus loin sans bornes : voilà ce que nous trouvons en nous. Notre nature, et J'entends par là notre vouloir le plus fondamental, notre vouloir profond, nécessaire et premier, notre vouloir constitutif, notre vouloir absolu, c’est de nous surmonter, de nous dépasser, de croître au delà de tout stade atteint. Mais notez que je dis: « au delà ». Ce mot, il importe de le souligner. Tout changement n’est pas croissance. Or, c’est croissance d’être qu’au fond, et malgré telle ou telle erreur d’application possible, nous voulons premièrement. L'objet du vouloir initial, ce n’est pas seulement l’autre, c’est le plus. Voilà ce

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qu’en fait, au plus intime de nous, et peut-être à notre insu parfois, dans la pénombre où jaillissent les sources de notre vie, nous voulons en tout et par dessus tout.

Il est du reste possible de discerner dès maintenant la direction générale de ce plus. L’examen de conscience, qui nous révèle notre vouloir profond, nous en révèle du même coup le sens : naître à la vie spirituelle et croître dans cette vie proprement humaine. A travers tout et par le moyen:de tout, l’homme veut se réaliser comme esprit, dans un effort de libération croissante. En cela consiste à ses yeux son humanité, qui vaut pour lui plus que tout, parce qu’elle est en lui cela même qui fait valoir chaque valeur. Il part donc de la vie animale et sensible, simple base d'existence. Puis il tend à se dépasser toujours, d’un mouvement qui toujours le pousse au delà de l’acquis, dans les voies infinies de la spiritualité, que la vie, du reste, inaugurait dès sa première aube, puisqu’à tous ses degrés elle est d’abord travail de création libératrice. Passer ainsi de la nature à la liberté, voilà ce que nous voulons absolument, d’une volonté antérieure à tous nos désirs empiriques, présente et motrice en eux, même lorsque d’aventure ils se retournent contre elle. Quoi que nous voulions ensuite, c’est au fond la même croissance que nous voulons toujours, en dépit de déviations illusoires, suscitées peut-être par l’enchantement de l’action défaillante. La volonté première est donc une : les diversités et divergences ne sont que secondes.

Sur ce point, toutefois, une remarque doit être faite. L’analogie de la pensée intuitive, en opposition éventuelle avec le discours qui en émane, cette analogie à laquelle nous avons eu

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recours pourrait ici induire en erreur : caril y a, semble-t-il, non pas une, mais des intuitions, qui se monnaienten concepts quand elles s’analysent. Pareillement, ne conviendrait-il pas de conclure à une multiplicité possible de vouloirs initiaux ? Telle serait la vérité sans doute, si ne se laissaient distinguer plusieurs étages d’intuitions inégalement profondes. Pour obtenir un parallélisme exact avec le cas du vouloir, seule doit entrer en compte l'intuition du Cogito cartésien, antérieure à toutes les autres et du reste mêlée toujours à elles, qui n’en sont que des moments colorés. Alors la parité redevient parfaite ; et le vouloir le plus profond paraît bien un, comme la plus profonde intuition. Mais on insistera : l’expérience, dira-t-on, semble pourtant montrer le contraire. Des erreurs ne sont-elles pas souvent commises par les hommes sur l'orientation de leur vouloir primordial ? Ne faut-il pas admettre divers types de volonté profonde, variables d'homme à homme suivant les natures et les attitudes ou, chez un homme donné, lors d’une conversion par exemple, de moment à moment? Ici encore je répondrai en distinguant des degrés dans la profondeur. Quand on croit voir une telle multiplicité, l'illusion est due au fait qu’on arrête trop tôt l’examen de conscience, avant qu'il ait atteint le fond le plus intime. C’est la volonté première qui est une, celle qui ne fait qu’un radicalement avec la vie elle-même: d’où il suit qu’elle précède n'importe quelle volition et y demeure présente. Or la volonté vraiment première, une analyse — dont je n’ai pu esquisser qu'un simple schéma — montre qu’elle est bien telle que je lai décrite. Cependant je sais qu’au moins en apparence on peut vouloir par dessus tout l’arrêt de l'élan vital ou même

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la descente vers le moindre, en un mot — pour aller à l’extrème — le néant : n'est-ce point le cas des suicides ? Insuffisant serait de répondre que ce cas n’est guère commun ni, au fond, normal. Mais il y a mieux à noter. Une illusion grave se cache ici dans l’apparence ; la volonté de néant n’est plus en liaison avec l’élan de la vie, elle suppose rupture effectuée avec l’impulsion qui en procède, elle ne saurait donc être volonté tout à fait originelle ; et d’autre part elle réclame, pour se poser elle-même, une action du vouloir vital primitif. C’est celui-ci qui est un, non pas nécessairement l’attitude prise au moyen de la force qu’il donne, cette attitude fût-elle aussitôt adoptée ou vint-elle à occuper dans la conduite une place dirigeante et centrale. Ainsi notre conclusion subsiste, pourvu seulement qu’on prenne soin de l’appliquer à ce qui en est l’unique objet véritable : je veux dire la volonté absolument première, la volonté qui n’est rien d’autre que l'élan vital tel qu’il est devenu en nous, ayant pris forme d'intelligence. Maintenant, une telle volonté à la foisinitiale et inextinguible, dont évidemment nous ne pouvons pas sortir, si elle constitue l’âme essentielle de notre vouloir, quel qu’en soit l’objet, le nom d’exigence lui convient, puisqu'elle se retrouve agissante au cœur de tous nos désirs, de tous nos actes, puisque nous la réitérons inéluctablement dans chaque nouvel effort, qui n'existe jamais qu’en elle et par elle, au point que l’essai même d’y échapper oblige encore à y recourir pour y prendre élan de vouloir et ainsi la pose à nouveau. Si alors on appelle foi le discernement d’une exigence immanente à la vie spirituelle, d’une motion inspiratrice, joint à une confiance dûment éprouvée en la direc-

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tion d'œuvre et de lumière où elle nous engage, il faut reconnaître que nous sommes ici en face d’une foi authentique, je dirai même simplement de la foi‘, dont il ne nous reste plus en somme qu’à découvrir la richesse implicite, la portée. Vous voyez donc finalement que, par approfondissement de conscience, nous avons passé de l’inquiétude à la foi, nous avons trouvé le germe de la foi qui répond au sein même de l'inquiétude qui demande.

C'est d’obéir à cette foi, en suivant l'impulsion qu’elle nous communique, en acceptant d'avance tout ce qu’elle exigera de nous, qui constitue proprement la vie morale : seule attitude, seule conduite qui n'apporte aucune désillusion, parce qu’elle ne se ferme devant aucun au-delà. Cependant le passage qu’elle nous impose ne va point sans combat, sans douleur, sans déchirement pour nous. A la lettre, il nous semble avoir à mourir pour renaître. Car nous avons dû commencer par la vie animale et sensible, afin de nous conquérir sur la nature extérieure ; et maintenant le jeu automatique des habitudes contractées, l’inertie de la matière prise comme instrument et point d'appui, tout cela nous porte à jouir des possibilités acquises au lieu de poursuivre l’ascension. Renoncer à ce dont jusqu'ici nous étions faits, il semble que ce soit renoncer à nous-mêmes. Aussi voudrions-nous pouvoir nous y tenir; et nous multiplions les tentatives de trouver le bonheur en ce que déjà nous sommes et possédons. Mais vainement: une inquiétude nous travaille, un tourment d’infini est en nous, par l’exigence même de cette volonté plus profonde qui est l'âme de toutes nos volitions secondaires, l'atmosphère vivifiante

1 À i-je besoin de dire que ce n'est pas encore la foi du théologien?

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où respire tout le discours de nos vouloirs particuliers. Retenus dans le présent par l’horreur de l'effort, par l’évidence du sacrifice que réclame de nous la naissance à une vie plus haute, attirés néanmoins par l’appel intérieur qui nous presse d’autant plus que nous prenons mieux conscience du vœu absolu qui est nous-mêmes et que déjà nous avons davantage goûté la joie qui en accompagne l’exaucement, incapables de nous supporter tels que nous sommes, de nous satisfaire avec ce que nous possédons, de nous tenir desséchés et endormis dans un égoïsme clos, et frémissants devant la prévision des luttes qui nous attendent si nous continuons la montée : voilà notre état, voilà le drame de l’homme cherchant laborieusement, douloureusement son équilibre intérieur ; et voilà ce qui nous met, sous la pression de la même urgence toujours, en face d’un nouveau problème.

Une solution en eflet se trouve sans doute obscurément impliquée dans la persistance même du trouble qui nous désole, une solution dont le principe doit être donné par invincible foi que nous venons de découvrir au plus profond de notre inquiétude. Que nous dit cette foi? Qu'’allirmons-nous en elle ? Jusqu'où va son exigence ? De ces faits pressentis seulement, il faut maintenant nous eflorcer de prendre conscience explicite et vive.

La foi en Dieu

L'histoire morale de l'humanité n’est pas faite seulement d'inquiétude souffrante. Elle a une autre face, dont j’emprunte la description à M. Bergson ‘ :

« Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l’homme n’ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie. Je dis la joie, je ne dis pas le plaisir. Le plaisir n’est qu'un artifice imaginé par la nature pour obtenir de l'être vivant la conservation de la vie : il n’indique pas la direction où la vie est lancée. Mais la joie annonce toujours que la vie a réussi, qu’elle a gagné du terrain, qu’elle a remporté une victoire : toute grande joie a un accent triomphal. Or, si nous tenons compte de cette indication et si nous suivons cette nouvelle ligne de faits, nous trouvons que partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. La mère qui regarde son enfant est joyeuse, parce qu'elle a conscience de l’avoir créé, physiquement et mora-

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