L'énergie spiriluelle, p
180 Un chemin vers Dieu
lement. Le commerçant qui développe ses affaires, le chef d'usine qui voit prospérer son industrie, est-il joyeux en raison de l'argent qu'il gagne et de la notoriété qu'il acquiert? Richesse et considération entrent évidemment pour beaucoup dans la satisfaction qu’il ressent, mais elles lui apportent des plaisirs plutôt que de la joie, et ce qu'il. goûte de joie vraie est le sentiment d’avoir monté une entreprise qui marche, d’avoir appelé quelque chose à la vie. Prenez des joies exceptionnelles, celle de l’artiste qui a réalisé sa pensée, celle du savant qui a découvert ou inventé. Vous entendrez dire que ces hommes travaillent pour la gloire et qu’ils tirent leurs joies les plus vives de l’admiration qu’ils inspirent. Erreur profonde ! On tient à l'éloge et aux honneurs dans l’exacte mesure où l’on n’est pas sûr d’avoir réussi. Il y a de la modestie au fond de la vanité. C’est pour se rassurer qu’on cherche l'approbation, et c’est pour soutenir la vitalité peut-être insuffisante de son œuvre qu'on voudrait l’entourer de la chaude admiration des hommes, comme on met dans du coton l’enfant né avant terme. Mais celui qui est sûr, absolument sûr, d’avoir produit une œuvre viable et durable, celui-là n’a plus que faire de l’éloge et se sent au dessus de la gloire, parce qu'il est créateur, parce qu'il le sait, et parce que la joie qu'il en éprouve est une joie divine. Si donc, dans tous les domaines, le triomphe de la vie est la création, ne devons-nous pas supposer que la vie humaine a sa raison d’être dans une création qui peut, à la différence de celle de l'artiste et du savant, se poursuivre à tout moment chez tous les hommes : la création de soi par soi, l’agrandissement de la personnalité par un eflort qui tire beaucoup de peu, quel-
La foi en Dieu 18r
que chose de rien, et ajoute sans cesse à ce qu’il y avait de richesse dans le monde ? »
Oui, telle est bien la réponse de la nature elle-même, autant qu’elle est capable d’en donner une à l’homme anxieux de sa destinée. La nature parle d’une voix claire, son témoignage est péremptoire : elle nous oriente vers un idéal de création. Comment toutefois nous en tenir là ? S'il est net, le témoignage recueilli reste insuffisamment précis. Encore faut-il déterminer par quels chemins d'effort il y a création véritable et création génératrice de joie parfaite. Où l’homme trouvera-t-il un réel agrandissement de sa propre personnalité? Pour Papprendre, il doit interroger sa conscience, lui demander la révélation de ses vrais besoins. C’est alors que l’analyse de la joie vient rejoindre celle de l'inquiétude, nous amenant de nouveau devant le problème de la volonté profonde. Nous avons déjà entrevu que cette volonté première, initiatrice en nous du vouloir même, fait plus que nous communiquer un élan créateur : elle marque du même coup une direction, un sens de marche, ceux où il ya vraiment croissance et création enrichissante, et que désignent les mots libération, spiritualité. Par là, elle définit le Bien, qui est une voie plutôt qu’une chose, et indivisiblement le Devoir, exigence résultant de son rôle inspirateur au principe de toute volition. Tels seront aujourd’hui notre point de départ et notre thème d’analyse.
Effort de vie ascendante, voilà donc en un mot la condition humaine. Telle déjà se présente à nous la vie corporelle par où l’homme commence ; et la vie proprement humaine, le travail de progrès spirituel et de libération consciente, lui fait suite, en conservant le même caractère
182 Un chemin vers Dieu
plus accentué encore. Vivre une vie humaine, c’est, disionsnous, chercher et vouloir sans trêve au delà de tout ce qu'on possède, au delà de tout fait. Cette volonté profonde, âme de toutes nos volontés particulières, est le ressort de notre existence, le principe moteur de notre vie, la respiration même de l'esprit en nous. C’est par la recherche ainsi orientée que nous vivons une vie proprement, spécifiquement humaine, que nous nous réalisons peu à peu en tant qu'hommes. C’est de la recherche ainsi orientée que, pour nous, dérive tout ce à quoi nous attachons quelque prix, le reste n’ayant valeur à nos yeux qu’au titre de moyen. De fait, nous cherchons, nous voulons au delà de la vie actuelle, au delà de nous-mêmes etde tout l’univers. Là est l’essentielle condition du progrès humain, condition à son tour de notre maintien dans l’être.
Ainsi notre vie nous apparaît comme une œuvre de maturation interminable, comme un effort de genèse qui ne peut se reposer définitivement dans aucun terme. Et cela est vrai non seulement de l’homme individuel, mais plus encore de cet homme collectif qui subsiste toujours et qui progresse continuellement, de l’humanité prise dans son ensemble historique et de ses œuvres communes et séculaires. La vie humaine est un enfantement perpétuel, qui ne saurait aboutir dans l’ordre présent des choses ; la vie humaine est grosse d'infinité, d’éternité ; et c’est par cela même qu'elle est vie humaine.
Ne croyez pas d’ailleurs que la volonté créatrice, qui
seule nous constitue dans la dignité d'hommes, coïncide
avec cette brutale volonté d'expansion et de puissancedont
si souvent on a parlé depuis Nietzsche. Il s’agit de bien RE
La foi en Dieu 183
autre chose que de risquer, de se déployer, de se surmonter en n'importe quel sens, de vivre dangereusement, héroïquement. Créatrice, l’évolution n’est pas pour cela errante et anarchique. Ce qui nous enveloppe et nous anime, nous et toute la nature, c’est une exigence de création orientée. Ce qui ne veut pas dire seulement que les diverses voies d'action ne sont pas compossibles et que force est donc bien de faire entre elles un choix. Entendez que ce choix n’a rien d’arbitraire, de facultatif, qu'il est opéré dès le moment initial du vouloir, que nos volontés secondes naissent et vivent après lui, en lui, par lui, de lui, et que dès lors une obligation s’y mêle : une seule voie, en somme, étant voie de réalisation effective et durable, surtout de réalisation ascendante, et cette voie étant commune à tous, non à quelques maîtres qui domineraient une foule d’esclaves. Le vouloir nietzschéen n’est qu’une parodie de vouloir, le caprice passionné de l’homme qui ne se connaît pas, puisqu'il n’a pas su retrouver en lui tous les autres hommes ni les voir comme lui-même voulant d’abord dans un certain sens.
Quel sens ? Je l’ai dit tout à l'heure : celui que caractérisent les mots libération, spiritualité. Inutile de prolonger l’examen de conscience. « Que servirait à l’homme de gagner l'univers, s’il venait à perdre son âme ? » Or son âme est premièrement pensée : rien n'existe pour lui, fûtce lui-même, qu’à travers la pensée, par elle et en elle. Ce qu’il veut donc par dessus tout et ce qui seul peut lui suflire, c’est de croître en puissance et richesse de pensée. Mais non pas de pensée quelconque. Pascal a entendu le secret langage de son cœur : « La science des choses extérieures
184 Un chemin vers Dieu
ne me consolera pas de l'ignorance de la morale, au temps d’aflliction. » Voilà surgi le fait décisif. Ce que veut l’homme au plus intime fond de lui-même, comme l’unique nécessaire qui entraîne par surcroît tout le reste, c’est l'achèvement de la pensée en sagesse, en justice, en perfection spirituelle. Là en définitive est à ses yeux le fondement dernier de la seule véritable vie, de la vie morale.
On craindra peut-être qu’une telle solution nous laisse en plein nuage de généralité vague. On se demandera surtout si le fait simple de tendre au delà de l’actuel, de Pacquis, quel qu'il soit, n’est pas le caractère d’une activité créatrice quelconque, morale ou non ; si donc, même après l'orientation plus précise qui vient d’être indiquée, nous sommes bien en face d’un principe capable de fonder une . règle de conduite moralement définie. Je ne puis sans doute, ce soir, entrer dans beaucoup de détails. Mais on n’aurait aucune peine à montrer que toute action qualifiée morale par le jugement commun des hommes comporte et implique en effet à titre de ressort intérieur le souci d’audelà dans le sens de la spiritualité, quand même ne s’agirait-il que d’un effort pour supporter et s’abstenir : on ne renonce, on ne résiste sur un point que pour croître plus et mieux sur un autre, estimé source de vie spirituelle plus baute, plus riche ou plus pure. Par ailleurs, l'idéal de moralité ainsi défini réaliserait aisément une synthèse conciliatrice entre les divers systèmes de philosophie morale : car chacun d’eux se distingue par une certaine manière de concevoir la perfection de l'esprit et les moyens propres à y conduire, mais qu’il faille y tendre est le devoir suprême que tous reconnaissent d’un commun accord. Enfin la.
La foi en Dieu 185
même doctrine va rejoindre, en ce qu’elles ont de légitime, les morales du type sociologique : elle rencontre en effet la société comme condition de fait imposée à l’action humaine et comme indispensable moyen d’accueillir à la fois dans la juste mesure, de conserver ensemble et de faire concourir à une œuvre collective les multiples genres de vocations spirituelles, individuellement incompatibles parfois et dont pourtant chacune a son prix et son rôle.
Mais je ne veux pas m'’arrêter à de telles discussions. Un autre point nous intéresse davantage : le discernement de la force d’exigence inhérente à la volonté première. En celleci nous venons de voir poindre les éléments essentiels de la moralité. C’est là-dessus qu’il sera opportun de pousser un peu plus loin la réflexion, et d’abord sur le problème du Devoir.
Une remarque de méthode avant tout. Le commandement moral doit se justifier devant la raison critique, produire ses titres à notre assentiment : sinon, il ne pourrait manquer de paraître bientôt arbitraire et dès lors, par une prompte conséquence, illusoire. Une démonstration de vérité est nécessaire : tout le monde l’accorde, mais aussitôt surgissent les difficultés. Comment résoudre ce problème de l'obligation ? Une vraie obligation ne peut être ni extérieure ni seconde, puisqu'elle suppose, au plein sens du terme, autonomie ; et par suite ni constat de fait ni discours logique ne semblent compétents pour l’établir. Impossible par aucun détour de prouver qu’il faut vouloir absolument ceci ou cela. Je puis sans doute rattacher déductivement la série des devoirs à tel ou tel principe ; mais ce principe
186 Un chemin vers Dieu
à son tour, pourquoi faut-il que je le veuille? comment prouver que je dois le vouloir ? Dès que j’entreprends de déduire l'obligation, me voilà engagé dans une régression sans fin. Jamais le raisonnement, par ses propres forces, ne fera sortir du conditionnel, de l’hypothétique : « si je veux ceci, il faut que je veuille aussi cela ». Démontrer, en effet, qu'est-ce autre chose que faire apercevoir le lien d’une conséquence à une supposition ? Mais la supposition première, pour le raisonnement pur, demeure suspendue dans le vide.
Vaine est donc la prétention de prouver à l’homme ce qu'il doit vouloir. Oui: mais il est possible de lui montrer ce qu’en fait il veut ; et cela peut suffire. Ou il n’y aura pas d’exigence absolue, c’est-à-dire d’obligation morale proprement dite, ou bien elle sera un commencement premier : or que pouvons-nous concevoir à litre de premier commencement, sinon un acte, un vouloir? Non point toutefois un vouloir quelconque, arbitrairement choisi parmi ceux qui composent la trame de nos actions quotidiennes, une de ces volontés empiriques — si communes soient-elles chez les hommes au cours normal de la vie -— dont l'existence conserve le caractère opaque et tyrannique d’un simple fait, qui ne contiennent pas leur propre justification et qu’aussi bien d’aventure une heure de crise emporte. On a besoin d’un vouloir nécessaire, premier, absolu, posé avec et dans tout autre vouloir. Discerner en l’homme ce qu’il veut radicalement, primordialement, inéluctablement ; ce qu’il veut d’une volonté essentielle et profonde qui le constitue, qui soit comme la respiration de l’être en lui, l’atmosphère de vouloir dont il ne peut sortir parce qu’elle est le milieu et
La foi en Dieu 187
le principe vital de son effort, le souffle créateur sans lequel il ne peut rien réaliser, füt-ce une pensée de doute ou un geste de révolte ; ce qu’il veut sans sommeil, d’une volonté immanente à toutes ses attitudes, inspiratrice de toutes ses démarches, d’une volonté qui anime ses moindres pulsations de vie et qui se retrouve entière comme leur condition de possibilité au cœur des actes mêmes qu'il tenterait de diriger contre elle : discerner cela, ainsi seulement pourra être résolu le problème de l'obligation.
À cet égard, une analogie est éclairante. Il se pose un problème semblable dans l’ordre du savoir purement théorique. On cherche alors à légitimer, à vérifier certaines affirmations, à montrer qu’elles s'imposent. Pour cela, dans son fonctionnement ordinaire, la pensée ne dispose que d’un moyen : enchaïîner ces affirmations en série, de telle manière que la vérité, reconnue par hypothèse aux unes, descende en cascade sur les autres. Mais l'affirmation initiale, celle du principe qui jouera le rôle de source première d’où découlent tout droit et tout devoir d’aflirmer, on ne saurait l’atteindre ainsi. Tout lui est suspendu : comment la fonder à son tour ? Il faut que la récurrence ait une fin : comment l'arrêter ? Il faut que le mouvement de dérivation commence : d’où le faire partir ? Vous savez de quelle façon la pensée tourne l’obstacle apparemment invincible. Elle réfléchit sur elle-même, sur ses œuvres, ses attitudes, ses démarches, sur le problème qu’elle se pose en ce moment, sur le doute qui la tourmente. Et elle voit que, dans ce doute même, est incluse une affirmation déjà, une affirmation sans laquelle ce doute ne pourrait pas se produire, une aflirmation qu’elle ne peut suspecter ou dont elle
ne peut essayer de s’affranchir sans la poser à nouveau par cela seul, à savoir l'affirmation de soi par soi, l'affirmation de son acte propre. Eh bien! C’est une circonstance toute semblable qui se retrouve à propos de l'exigence morale. Transposer le Cogito cartésien de l’ordre de la pensée pure à l’ordre de la volonté agissante, bref trancher le problème du devoir comme on a tranché celui du doute : voilà comment peut être résolu le problème de l'obligation.
Vous voyez quelle conclusion se dégage. Ce qui rend absolue l’évidence du Cogito, c’est qu’il énonce une aflirmation incluse en toute autre aflirmation, quelle qu’elle soit, bien plus en tout acte de pensée, füt-ce l'effort de. négation ou de mise en doute, si bien que cet acte, cet effort n'existent jamais eux-mêmes que par la vie qu'ils puisent dans l’atmosphère d’affirmation où ils respirent. Dans ces conditions, le fait même de poser la question contient déjà la réponse, de sorte que celle-ci est littéralement incontestable puisqu'elle serait requise pour qu’on püût produire la contestation. Eh bien! Si une semblable circonstance peut se retrouver dans l’ordre du vouloir, s’il y a un vouloir fondamental inhérent à tout vouloir particulier et par lequel seul ce dernier soit vouloir, un vouloir animateur que suppose tout vouloir même contraire et qu'il implique, où il puise lui-même sa propre force voulante, nous aurons là — et n’aurons que là — ce « vouloir nécessaire » qui, seul, peut fournir un principe d’obligation absolument valable.
Or, l'analyse de conscience nous l’a fait reconnaître, il y
1. Et cependant aulonome, sans quoi il ne serait plus vouloir,
La foi en Dieu 189
a en nous, comme fondement et principe de notre vie, l’appel moteur de quelque chose que nous ne possédons pas, que nous ne pouvons même pas définir clairement, qui n'est en nous d’abord que sous l’aspect d’un manque, d'un vide, d’un besoin, d’une aspiration : exigence de création incessante, qui nous communique impulsion et mouvement au delà de tout stade atteint, parfois même à notre insu et contre nos intentions apparentes. Cette exigence, d'ailleurs, ne se manifeste pas en nous à la façon d’une force extérieure et contraignante. Elle inspire, elle sollicite, elle travaille et soulève du dedans notre vouloir propre. Elle nous incite À vouloir nous-mêmes dans une certaine direction, bien loin d'agir en nous à notre place. En un mot, elle est en nous source de volonté. Et par suite c’est selon l’analogie d’une volonté que nous devons la concevoir à son tour, d’une volonté toutefois qui nous dépasse infiniment ou plutôt qui dépasse en nous l’individuel, qui constitue comme l’atmosphère commune où respire notre vouloir propre, en laquelle et par laquelle nous apprenons nousmêmes à vouloir. Nous ne pouvons pas lui échapper, puisque c’est par elle et en elle que nous voulons. Y renoncer ou y résister serait marche au néant : une marche, du reste, dont l'énergie lui serait encore empruntée. C’est la volonté initiale et profonde qui nous pose dans l'être, en nous le faisant vouloir primordialement, quoi qu'il en puisse devenir plus tard du discours de nos volitions empiriques. Je dis plus: cette volonté génératrice demeure immanente à tous nos actes ultérieurs, C’est elle qui les anime tous, Jusqu'à ceux qui voudraient se retourner contre elle. Et de là le caractère invincible, indissoluble de l'exigence qu'elle enveloppe.
190 Un chemin vers Dieu
Maintenant, ce vouloir fondamental, inspirateur, il est orienté dans une direction définie : c’est un vouloir de réalisation croissante au delà de toute réalité faite, un vouloir de progrès infini dans la spiritualité. L’examen de conscience nous fait voir qu’en lui ce n’est pas seulement au delà de notre état actuel que nous voulons et tendons, mais au delà de tout terme assignable, au delà de la nature et de la vie présente, au delà même de n’importe quel idéal susceptible d’être formulé d'avance. Aucune de nos volontés particulières, ni l’ensemble du discours qu’elles forment, ne sauraient épuiser cette volonté profonde qui est leur âme. Elle met en nous une exigence infinie ; elle nous pousse à vouioir dépasser tout stade fini de réalisation. Nous ne parvenons d’ailleurs à nous réaliser peu à peu qu’en obéissant à cette exigence de réalisation totale, obscurément voulue en chaque volition partielle. Et là est en définitive, dans son germe premier, le fait mystérieux de l'obligation morale.
Il y a, disions-nous, deux vies en l’homme : vie animale et vie spirituelle; et le problème moral porte sur le passage de l’une à l’autre. Parlons mieux ; il y a pour l’homme deux orientations possibles de la vie : ou se complaire dans les réalisations acquises, ou chercher toujours au delà. Mais ce ne sont pas deux voies également ouvertes et simplement proposées à notre choix. La première orientation, celle qui consiste à s’arrêter et par suite à redescendre, tend à la destruction de la vie elle-même ; la seconde seule peut réussir jusqu’au bout. D'ailleurs une exigence motrice
profonde nous y engage primitivement. Par là, elle pose en.
nous, elle définit les conditions de notre progrès et même, au fond, de notre maintien dans l'être. D’elle, comme d’un
La foi en Dieu 191
principe, dérive tout ce que nous sommes, tout ce qu'il nous faut devenir pour réaliser en nous la plénitude de l'être humain. Mais une fois la conscience claire éclose en nous, cette exigence profonde cesse de vouloir pour nous : elle se borne à exciter, à diriger notre vouloir propre. Et ainsi elle se révèle à nous dans et par le sentiment d’une dépendance, mais d’une dépendance libératrice, dans et par le sentiment d’une dépendance de droit qui nous laisse libres de fait, comme un appel, comme une motion inspiratrice, en un mot comme une vocation devant laquelle sans doute nous pouvons défaillir, mais qui se venge alors par l’impuissance de bonheur qu’elle nous inflige. Et le vrai nom qu’elle mérite est donc bien « obligation ».
Si nous comparons entre elles les deux directions de vie qui semblent offertes à notre choix, nous trouvons que c’est la volonté de la seconde, la volonté de vie spirituelle infiniment croissante, qui nous installe dans la première, dans la vie purement animale; c’est elle qui nous permet d’y persévérer et d’y croître, enfin de la dépasser dans la direction proprement humaine. Elle est donc bien, par rapport à nous, créatrice et réalisante. Nous sommes par elle, qui se retrouve, toujours antérieure et initiatrice, en tout ce que nous sommes ou devenons, en tout ce que nous voulons, comme une âme vivifiante. C’est elle qui donne réalité à toutes nos volitions particulières. Nous ne pouvons pas ne pas la vouloir, ne pas vouloir en eile et par elle, même si d'aventure nous en venons à vouloir contre elle. Nous la réitérons dans chaque effort nouveau, de quelque tendance qu’il soit. L’acte même de la nier la pose encore,
192 Un chemin vers Dieu
puisqu'il ne s’actualise que par l’atmosphère de vouloir qu’elle constitue. Et d’aucune manière, enfin, nous ne pouvons échapper à son étreinte, au moins avec succès durable, car elle représente en chaque vouloir la force voulante : notre situation en face d’elle est bien la même que celle de notre pensée en face du Cogito cartésien.
Cette volonté de principe et de fond, parce qu’elle nous précède et nous crée, parce qu’elle demeure présente aux efforts mêmes qui prétendraient se tourner contre elle, c’est réellement une volonté inévitable, inéluctable, une volonté nécessaire, dont aucune démarche ne permet de sortir; et cependant la position en coïncide avec nous-mêmes. D'où l'emprise autonome qui justifie en l’espèce l'emploi du mot « obligation ». Ce que nous avait fait prévoir l’analyse de méthode se trouve ici réalisé.
La volonté profonde est première : voilà son avantage, sa prérogative, le fondement de sa prévalence. Les volontés subséquentes en procèdent et n'existent que par sa motion. Celles qui dévient, qui se retournent contre l'impulsion initiale, ne sont pas réalisables jusqu'au bout. De leur mouvement propre, elles iraient au néant; et cependant elles n’ont vie et puissance que par la volonté de principe, de sorte qu’elles supposent et impliquent cela même qu'elles tendraient à détruire. Sans doute, par le discours de nos volitions particulières, il nous est possible d’oser la tentative de l’échappatoire ou du retournement ; mais elle est vouée à l’échec, parce que tôt ou tard elle finit par nous contraindre à vouloir l’inverse de ce qu’au fond et réellement nous voulons en tout et par dessus tout. Cependant la possibilité en demeure ; et c’est pourquoi l’exigence