Of. Loisx, La religion d'Israël, 11° éd., p. ar
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Fait capital et d’une immense portée | Une conception anthropomorphique de Dieu nous est à la fois philosophiquement interdite et religieusement nécessaire. Ainsi le progrès de la vie spirituelle semble nous engager en des voies divergentes et incompatibles. Un problème se trouve donc posé. Je dis un problème, car la constatation d’un besoin d'âme n’est pas à elle seule une solution suffisante. Mais que ce besoin soit également impérieux et irréductible dans les deux voies opposées où il nous engage, peut-être est-ce l'indice qu’une solution doit exister, puisque nous ne saurions admettre que l'être même soit irrémédiablement déchiré par une contradiction intérieure, par une double exigence antinomique.
L'homme conçoit difficilement, il ne réalise que par éclairs fugitifs et rares le rapport direct de l’âme individuelle à Dieu. Là est la raison profonde de sa tendance spontanée à socialiser la religion. La société religieuse lui apparaît déjà comme un commencement d’incarnation divine.
De fait, l’analyse de la vie religieuse nous a conduits à reconnaître son caractère essentiellement collectif et transhistorique, essentiellement social et traditionnel. L’observation de l’histoire nous montre d’abord, en tout acte religieux venant à maturation complète, un acte de comrunauté, un acte de groupe durable ; et une loi de la vie religieuse semble par là se manifester. Mais il y a plus. Une analyse interne de la religion aboutit à une conclusion semblable. Le dessein formé par nous en effet, dans la vie religieuse, est de nous spiritualiser toujours davantage, de suivre jusqu'au bout (s’il y en a un) les voies de la spiri-
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tualité parfaite. Il s’agit donc de nous affranchir, en premier lieu, de l’individualité charnelle qui sépare et qui oppose, qui limite et qui matérialise, pour acquérir la vraie personnalité, celle de l'esprit, dont la formule est, au sens étymologique du mot, conspiration des consciences. Aïnsi la fin visée est universelle communion en Dieu. Mais le moyen qui la prépare lui doit être homogène. Et c’est pourquoi la vie religieuse est essentiellement œuvre de coopération spirituelle. Cette coopération, d’ailleurs, doit s'étendre à la durée comme à l’espace. L'effort de spiritualisation n’atteindrait pas sa plénitude s’il était seulement collectif à chaque époque donnée : il faut encore qu’il le soit dans la succession, qu'il soit transhistorique. C’est par l’association d’abord que nous prenons conscience de nos limites individuelles et que nous parvenons peu à peu à nous en libérer ; et c’est par insertion dans une suite traditionnelle que notre initiative et notre action prolongent vraiment l'effort séculaire de l’humanité, continuant ce qui en était bon, réformant ce qui en était mauvais.
Sans doute, rien de plus intime que le sentiment religieux. Mais rien de plus profond aussi. Or intime et profond, c’est le contraire d’individuel. À bien prendre les choses, l’individualité représente la surface de nous-mêmes, l'écorce extérieure par laquelle nous sommes séparés les uns des autres, opposés et fermés les uns aux autres. Je dirais presque: l’individualité en nous, c’est le corps, c’est la matière, c’est notre limite comme esprits. Mais, au plus intime et au plus profond de nous-mêmes, nous trouvons un germe de communauté spirituelle. Il n’y a qu’une exigence morale commune à tous, qu’une motion créatrice ;
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il n’y a qu'un amour comme il n’y a qu’une raison. Ce germe de communauté spirituelle, notre tâche même est de le faire croître, de le nourrir jusqu’à ce qu’il se dilate au point d’envelopper désormais tout notre moi résorbé en lui. C’est ainsi que nous pouvons devenir vraiment des personnes ; et c’est pourquoi la vie religieuse, qui tend à ce but, est essentiellement sociale, sociale dans la coexistence et sociale dans la durée, dès qu’elle s’efforce de devenir elle-même effective, efficace.
Remarquez bien que, dans l’ordre religieux, individualisme et anthropomorphisme vont ensemble. Le symbole anthropomorphique devient en effet un moyen et un support indispensables, dès que l’on veut réaliser sous forme exclusivement individuelle et privée le rapport religieux : car, que serait un chétif individu, seul devant la transcendance et l’incompréhensibilité divine ? Pour que soit possible un correctif — nécessaire philosophiquement — à l’anthropomorphisme spontané et inévitable, pour que celui-ci — que nous sommes impuissants à éliminer tout à fait — devienne légitime et vrai d’une certaine manière, il nous faut un intermédiaire plus ou moins humain entre Dieu et nous, il nous faut un médiateur. Or ce médiateur, où le trouver, sinon — au moins tout d’abord — dans la société religieuse elle-même, dans l'Église ? Sans doute n’est-ce qu’une approximation, mais essentielle.
En résumé, nous avons reconnu que la vie religieuse, pour devenir efficace, doit nécessairement revêtir une forme sociale et traditionnelle, par où l'initiative de chacun se trouve insérée dans une suite collective, en sorte que soit rendue possible entre les âmes une collaboration véritable.
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Telle fut déjà, dans la précédente conférence, notre conclusion finale.
Mais, sur ce point comme sur les autres, nous ne devons pas nous en tenir à de simples vues spéculatives et théoriques. Là aussi, il faut faire et non pas seulement rêver l’expérience. Là aussi, il faut donc entrer sur le terrain des réalisations effectives et pratiques. Gardons-nous de méconnaître, — comme on le fait trop souvent, sinon en discours, du moins en réalité, — la différence entre action et idée de l’action, entre théorie de la pratique et. pratique de la théorie. Ce n’est pas tout que d’avoir reconnu une loi de la vie religieuse. Il s’agit maintenant de voir comment nous allons participer effectivement à cette vie religieuse, comment nous allons pouvoir lui donner en fait la forme sociale et traditionnelle qu’elle réclame.
Nous voici donc parvenus à un tournant de l’enquête. La recherche extérieure et historique a désormais pour nous un sens, une raison d'être. Elle est orientée, motivée. C’est elle que nous aurions maintenant à entreprendre.
Aïnsi dorénavant la réflexion devrait aller vers les faits du dehors, afin de découvrir où est historiquement la vie religieuse de l’humanité. Cette vie, disions-nous, est essentielle à l'humanité ; c’est elle qui constitue proprement la caractéristique de l'humanité. Donc elle doit avoir déjà inventé ou reçu les organes qui lui sont indispensables, au moins le germe et l’ébauche de ces organes, en proportion avec l’état de développement qu’elle a aujourd’hui atteint. Quoi que puisse apporter l’avenir, puisque la religion est transhistorique, elle doit déjà être à l’œuvre parmi les hommes ; et son avenir sortira de son présent. Il faut done