‹ Le problème de DieuChapitre 29 sur 32 · Voir l'Appendice II à la fin du volume · texte numérisé non relu

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332 Un chemin vers Dieu

inspiratrice de négation et de révolte : « Dieu ne peut pas être l’auteur d’un tel monde; et alors que nous reste-t-il pour aflirmer qu'il existe ? »

Au point où nous sommes, voilà certes la difficulté majeure : ce problème du mal, devant lequel tous les philosophes sont restés courts. Difficulté redoutable, car elle est

inhérente au fait même de l'inquiétude humaine et elle

s'attaque tout droit au principe de la réponse donnée. Il faut la prendre corps à corps et, pour la vaincre, commencer par la bien voir.

Souffrance et douleur nous apparaissent désordre, échec de l’être même. Or ce sont là faits de tous les jours, si cruels souvent qu’on en supporte à peine le simple récit : les tortures des corps et celles, plus affreuses, des âmes, — les ruines et les misères, physiques et morales, — les séparations, les deuils et, pires encore, les abandons, les oublis, — qui peut seulement en méditer le souvenir ? Il ne s’agit pas d’exceptions, mais d’une loi générale, partout et sans cesse présente. La nature se montre comme le royaume de Pégoïsme, de la violence ; la vie est universel carnage, l'histoire un long scandale d’injustice. Quelques-uns ne peuvent même se faire à l’idée de la souffrance animale. Mais ne regardons que l’homme. Hérédités douloureuses qui font porter à tant d’innocents tant de peines imméritées et parfois atroces, déceptions et avortements des plus nobles efforts, le juste victime de sa justice même, puis le senti-

ment de notre impuissance devant ces maux, impuissance

à guérir et à consoler: voilà d’où vient la désolation des consciences, aujourd’hui plus accablante que jamais, après l’orage qui a fondu sur les hommes, après la banqueroute

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où semblent avoir sombré les meilleures espérances.

De ce drame, d’ailleurs, nous ne saurions nous prendre au seul destin. Le principe de tout cela, chacun le retrouve en soi-même. C’est l'ignorance et l'erreur, c’est l'attrait honteux des bas plaisirs, c’est l’orgueil de l’empire égoïste, c’est une secrète haine de la lumière. Il faut penser ici à bien autre chose que l’inconnu de la nature extérieure. Il faut penser d’abord aux ténèbres d’inconscience qui remplissent notre cœur. De soudaines clartés, qui parfois s’allument presque malgré nous, révèlent que cette ombre n’est pas toujours de la simple nuit involontaire : omnis homo mendax.

Là est, à notre point de vue, le fait le plus troublant. Songez aux impuissances et faillites spirituelles, à la mort des enfants et de tous ceux qui disparaissent avant que leur bonne volonté ait pu produire ses fruits, aux malades et aux infirmes que stérilise une incapacité de développement, aux prédispositions morbides, aux impulsions vicieuses, latentes en chacun de nous, et que nous n'avons pas la force ou le temps de corriger. Songez aux deux hommes dont le tragique dialogue se perpétue au plus intime de notre cœur : « Je ne fais pas le bien que j'aime, et je fais le mal que je hais. » Songez à tous les germes de valeurs morales qui avortent. C’est le sort commun, « car personne ici-bas ne termine et n’achève ». Un exemple me frappe. Combien d'hommes pendant la guerre, jusque-là médiocres et peutêtre mauvais, se sont haussés sous l'influence des occasions à une conduite héroïque ! Mais combien d’autres, à toutes les époques, manque d’avoir rencontré les circonstances favorables, ont croupi dans la platitude morale, sans que

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jamais aient levé les semences de bien qui pourtant dormaient en eux ! Nous en sommes tous là : esclaves, semblet-il, d’un aveugle hasard. Et ce que je dis de nos progrès dans le bien, n’est pas moins vrai dans l’autre sens : nous ne savons pas de quoi nous sommes capables. L'ignorance est en nous terrible, de ce que, dans notre plus intime et secrète profondeur, nous croyons, aimons, voulons ; et c’est pourquoi, si souvent, notre conduite réelle dément soudain les prévisions les plus vraisemblables, trahit nos propres résolutions.

Est-il besoin d’insister ? Contre le mal subi, notre conscience proteste. Mais le mal que nous commettons la ronge d’une plaie mille fois plus pénétrante encore. Et le scandale vient au comble avec l’amertume de voir les meilleurs désirs échouer, la soif même du bien trompée si souvent par l'illusion de je ne sais quel mirage ou la malice d’une invincible défaillance.

De là l’éternelle plainte humaine, aussi vieille que les siècles, devant la charité qui s’efface invisible et Dieu qui se tait. La question qui se pose alors en nous est essentiellement celle-ci: comment Dieu a-t-il pu faire un tel monde ? comment a-t-il.pu même le permettre ? Il nous semble que, capables de prévision et tout puissants, nous ne l’aurions pas voulu. Le mot de Schopenhauer nous hante : « Si Dieu a fait le monde, je ne voudrais pas être ce Dieu, car la misère du monde me déchirerait le cœur. » Vigny a donné une expression, d’un accent tragique et singulièrement profond dans sa calme froideur, au blasphème par lequel l’homme est parfois tenté de répondre au silence de Dieu :

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S'il est vrai qu’au Jardin sacré des Écritures

Le Fils de l’homme ait dit ce qu'on voit rapporté ; Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté ; Le juste opposera le dédain à l'absence

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité.

Notons tout de suite la valeur relative (dans les moindres cas), mais aussi l’insuflisance foncière des solutions optimistes, pour qui le mal, — simple déficience, — n’est que ombre des choses quand on les voit d’en bas. Ici encore un poète‘ a merveilleusement exprimé l’essai de réponse :

Le sage en sa pensée a dit un jour: — Pourquoi, Si je suis fils de Dieu, le mal est-il en moi ?

Si l’homme dut tomber, qui donc prévit sa chute ? S'il dut être vaincu, qui donc permit la lutte?

Est-il donc, à douleur ! deux axes dans les cieux ? Deux âmes dans mon sein, dans Jéhova deux dieux ? — Or l'esprit du Seigneur, qui dans notre nuit plonge, Vit son doute et sourit ; et l’'emportant en songe

Au point de l'infini, d'où le regard divin

Voit les commencements, les milieux et la fin,

Et complétant les temps qui ne sont pas encore,

Du désordre apparent voit l'harmonie éclore : Regarde, lui dit-il ; et le sage éperdu

Vit l'horizon divin sous ses pieds étendu.

Par l'admiration son âme anéantie

Se fondit, par le tout il comprit la partie,

La fin justifia la voie et le moyen;

Ce qu'il appelait mal, fut le souverain bien ;

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