PREMIÈRE PARTIE
Comment se pose le problème de Dieu
Je commencerai la présente recherche par un examen crilique des arguments au moyen desquels on a cru jadis et d’aucuns veulent encore aujourd’hui démontrer l’existence de Dieu. Il s’agit de faire comprendre pourquoi ces arguments ne suflisent plus, en même temps que de marquer ce qu'il en faut néanmoins retenir. Après Kant, la tâche est facile ; mais on aurait tort de la juger oiseuse ou superflue ; et l’on m’excusera de m’y arrêter un peu, si l’on considère qu’en écrivant ce mémoire je ne m'adresse pas seulement aux spécialistes de la philosophie.
Les preuves classiques se répartissent en trois groupes, suivant que l’on adopte pour point de départ et pour base de raisonnement le spectacle de la nature extérieure ou le contenu de la conscience humaine ou les conditions a priori de la pensée. À vrai dire, ces preuves ne sont pas indépendantes les unes des autres ; elles constituent plutôt divers moments d’une seule et même dialectique ; elles se supposent et se soutiennent mutuellement comme les par- ties d’un organisme. Toutefois, afin d’être plus clairs, avant de les approfondir au point de vue de leur connexion et de leur solidarité, nous les analyserons d’abord une à une.
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Veuille le lecteur ne pas oublier que cette enquête n’a aucune prétention historique et, d’autre part, que, si elle paraît aboutir principalement à des conclusions négatives, c’est là une apparence toute provisoire et momentanée.
Preuves tirées du monde physique. — Au seuil de la vie spéculative, quand elle se met à chercher un principe d'explication suprème, la pensée encore novice, encore presque inconsciente de soi, de sa valeur propre, de son rôle primordial, de ses exigences et de ses richesses profondes, encore tout absorbée par les soucis utilitaires de l’action pratique, se tourne d’instinct vers le dehors plutôt qu’elle ne s'applique à se scruter elle-même ; et dans le spectacle de la nature extérieure, ce qui la frappe d’abord et ce qu’elle remarque, ce sont les changements qui s’y produisent. D'où la première preuve de Dieu, dite preuve par le mouvement.
Cette preuve, quesaint Thomas expose d’après Aristote et qu’il donne comme la plus claire et la plus simple de toutes, prétend conclure à l’existence de Dieu par la nécessité d’un premier moteur immobile, principe des mouvements que l'expérience nous montre dans le monde. Elle part d’un fait d'observation, le fait universel du mouvement, et consiste en une application du principe de causalité à l'analyse de ce fait. En somme, elle se fonde sur une théorie du devenir.
1. Le nerf de l'argument est le constat d'une certaine antinomie : nécessité physique de remonter toujours d’un mobile à un moteur, impossibilité méta-
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Pour bien entendre la preuve ainsi construite, il faut noter le sens très large dans lequel y est pris le terme de mouvement. Chez les péripatéticiens et les scolastiques, ce terme désigne plus que le simple changement de lieu dans l’espace, le simple transport d’un mobile qui reste en luimême inaltéré : il désigne d’une façon générale tous les changements possibles de qualité ou d’état, bref l’ensemble des transformations que nous appelons aujourd’hui phénomènes physico-chimiques ou même phénomènes de la vie corporelle et dont le « mouvement local » n’est qu’un cas particulier.
Nous resterons d’abord placés à ce point de vue ancien, plus riche, plus concret et plus positif ; et nous remettrons à la fin d'examiner une modification qu’on a tenté parfois de faire subir à l'argument traditionnel pour le mettre en harmonie avec le langage habituel de la mécanique moderne ‘.
Cela posé, voici en quels termes saint Thomas expose la preuve du premier moteur. Je ne vois rien de mieux à faire que de reproduire intégralement son texte ? :
Prima autem et manifestior via est quae sumitur ex parle motus. Certum est enim, et sensu constat, aliqua movert in hoc mundo. Omne aultem quod movetur, ab alio movetur ; nihil enim movelur nisi secundum quod est in potentia ad illud ad quod movetur ; movet autem aliquid, secundum
physique de cette régression infinie ; d’où aflirmation inévitable d’un premier moteur {ranscendant.
1. J'entends parler ici de la mécanique classique. Mais la mécanique nouvelle de Duhem revient à cet égard au point de vue ancien.
2. Summ. Théol., P, 1, Q. IL, art. 3, in corp. — Les autres textes latins que je cite au cours de cet article sont tous empruntés à la même source.
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quod est actu; movere enim nihil aliud est quam educere aliquid de potentia in actum. De potentia autem non potest aliquid reduci in actum nist per aliquod ens in actu : sicut calidum in actu, ut ignis, facit lignum, quod est calidum an potentia, esse actu calidum, et per hoc movet et alterat ipsum. Non autem est possibile, ut idem sit simul in actu et potentia secundum idem, sed solum secundum diversa ; quod enim est calidum in actu, non potest simul esse calidum in potentia, sed est simul frigidum in potentia. Impossibile est ergo quod, secundum idem et eodem modo, aliquid sit movens et motum, vel quod moveat seipsum. Omne ergo quod movetur, oportet ab alio moveri. Si ergo id a quo movetur, moveatur, oportet et ipsum ab alio moveri, et illud ab alio. Hic autem non est procedere in infinitum ; quia sic non esset aliquod primum movens, et per consequens nec aliquod aliud movens : quia moventia secunda non movent nisi per hoc quod sunt mota a primo movente, sicut baculus non movel, nist per hoc quod est motus a manu. Ergo necesse est devenire ad aliquod primum movens, quod a nullo movetur ; et hoc omnes intelligunt Deum*.
1. Traduction. — La première voie, et la plus claire, est celle qu'on prend à partir du mouvement. Il est certain, assuré par les sens, que des choses sont en mouvement dans ce monde. Or, tout ce qui est en mouvement est mû par autre chose; car rien n’est en mouvement sinon dans la mesure où il est en puissance par rapport à ce vers quoi il se meut; ce qui meut, au contraire, le fait autant qu'il est en acte; mouvoir, en effet, n'est rien
d'autre qu'amener de la puissance à l'acte. Mais quelque chose ne peut être amené de la puissance à l'acte que par un être lui-même en acte:
comme le chaud en acte, tel que le feu, fait que le bois, qui est chaud
en puissance, devient chaud en acte, et ainsi le meut et altère, Or, äl n'est pas possible qu'une même chose soit à la fois en puissance et en acte sous le même rapport, mais seulement sous des rapports divers; par exemple,
ce qui est chaud en acte, ne peut pas être simultanément chaud en puissance:
en puissance, il est alors froid. Impossible donc que, sous le même rapport
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J’ai tenu à citer ce passage tout au long, parce qu'il est admirablement significatif et révélateur. On ne saurait trop le méditer, car il réunit, met à nu et condense en formules saisissantes, presque sans exception, les divers postulats sur lesquels reposent les arguments d'ordre cosmologique. Une méthode, une attitude d'esprit sont là tout entières, justement celles qui nous rendent les vieilles preuves désormais inacceptables *.
De cela, quiconque a reçu la culture et la formation modernes de l'esprit, surtout en matière scientifique, ne manque point d’avoir une vive impression, dès la première lecture et avant tout examen du détail. Les progrès de la critique, le changement des points de vue font que ce qui paraissait peut-être obvie aux contemporains de saint Thomas ne nous semble plus aujourd’hui ni simple, ni clair, ni même vrai”. Les principes de la démonstration précédente nous sont en réalité plus obscurs que la conclusion même et, — croyants ou incroyants, — nous sommes beaucoup plus loin de les admettre que d’accepter celle-ci. Rien
et de la même façon, une chose quelconque soit tout ensemble mouvante et mue, c'est-à-dire qu’elle se meuve elle-même. Tout ce qui est en mouvement, il faut donc bien qu'il soit mü par autre chose. Si alors ce par quoi il est mû est en mouvement à son tour, il faut que ce moteur soit mû lui-même par une autre chose, puis celle-ci par une autre encore. Mais on ne peut remonter ainsi sans fin, parce que, dans ce cas, il n’y aurait pas de premier moteur, ni par conséquent aucun autre moteur, car les moteurs seconds ne meuvyent qu'autant qu'ils sont mus par un premier moteur, comme le bâton ne meut que parce qu'il est mû par la main. Il est donc nécessaire d'en venir à quelque premier moteur, qui ne soit mû par nul autre: et celui-là, tout le monde entend que c’est Dieu.
1. Je ne conteste ici qu’un raisonnement de saint Thomas, non point le fond de sa théologie.
2. Ne pas oublier, d'ailleurs, que cette preuve a été construite à une époque où personne au fond ne ressentait le besoin d’une preuve.
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n'est plus contraire aux tendances de la pensée contemporaine, et à ses meilleures tendances, je veux dire aux plus fécondes, aux plus fructueuses, que ce jeu déductif d’entités conceptuelles. Il s'inspire d’une philosophie périmée, désormais tombée en désuétude, à laquelle aucun de nous ne saurait plus revenir. C’est là un fait irrévocable. D’ailleurs ne saute-t-il point aux yeux que de nos jours une pareille preuve ne satisfait ni ne convainc personne ? Ceux mêmes qui croient en Dieu n’y croient point du tout à cause d'elle.
Mais il convient d’entrer dans le détail afin de bien voir par où la preuve en question pèche à nos yeux.
D'abord elle implique et suppose l’adoption préalable de certains postulats relatifs à la nature du mouvement. Elle procède en effet d’une méthode de réification statique familière à la pensée commune, sur laquelle j’insisterai un instant.
Revenons au texte de saint Thomas. On y parle du mouvement comme de « quelque chose » quise donne et se reçoit, qui passe d’un corps à l’autre et se transmet en tout ou en partie, bref comme d’un accident qui s’ajoute à des substances en elles-mêmes immobiles. On introduit donc, par le langage même qu’on emploie, comme support nécessaire du mouvement, une chose, un noyau, un substrat. Tout est plus ou moins imaginé sous les espèces d’une boule qu’on place d’abord devant soi en repos, puis
- à laquelle on communique ensuite une impulsion. Lemou=
1. Nouvel exemple des conséquences qu'’entraîne parfois subrepticement le simple fait que certaines réalités, qui pourtant ne sont point des choses, ne laissent pas néanmoins d'être désignées par des substantifs. a
M'A rt
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vement est résolu en immobilités ; il s’'évanouit pour ainsi dire devant ses deux termes extrêmes, son point de départ et son point d’arrivée : à savoir, dans l’exemple de saint Thomas, les deux entités immobiles du chaud et du froid. Le devenir est défini comme transformation, c’est-à-dire passage d’une forme -à une autre ; mais les deux formes sont conçues statiquement chacune à part; en sorte que, dans la transformation considérée, on néglige le passage même, qui en est pourtant l’essentiel, et qu’on la traite en fin de compte comme une simple substitution logique d’un état à un état. Quels sont alors les principes explicaüifs du mouvement, du devenir ? Il y en a quatre : 1° une matière ou substrat, théâtre inerte du changement ; 2° une forme, semblable à un vêtement tout fait d’avance ; 3° une cause motrice immobile, qui habille la matière de la forme ; 4° une fin également immobile, qui du sein de son repos attire la cause motrice et la sollicite à l’action. Partout, on le voit, des immobilités. Bref on méconnait dans le mouvement le mouvement lui-même, la mobilité, la continuité dynamique; on ne pense qu'aux étapes, aux stations, aux éléments du cadre ; et par là on affirme en définitive une sorte de primat du statique sur le mouvant.
Or c’est là une Héore du mouvement: 1° qui est une théorie et non un axiome ; 2° qui n’est pas la seule théorie possible ; 3° qui représente moins la réalité vraie que notre manière pratique d’agir sur elle; 4° que la science et la philosophie battent de plus en plus en brèche comme entachée d’anthropomorphisme.
Prenons l’exemple simple du mouvement local. Que vaut
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à son sujet la conception statique du sens commun ‘? Elle conduit à confondre le trajet avec la trajectoire sous-tendue. Elle représente le mouvement comme un ordre de positions spatiales, alors que c’est essentiellement un passage. Or on ne dénombre ainsi que les étapes fictives où le mobile pourrait s'arréler, non l'acte étranger à l’espace par lequel il traverse ces points: et l’on ne mesure ainsi que la quantité de longueur utilisable qu’un mouvement accompli a déposée, non la qualité du flux qui déroule cette longueur. Définir un mouvement par une fonction de point sur une ligne, c’est-à-dire par un tableau de correspondances entre des positions et des instants, c’est se donner d’un coup le mouvement tout fait, c’est donc en somme nier le mouvement en substituant le résultat de la genèse à la genèse du résultat. Qu'on y songe! Il est vain de prétendre saisir le mouvement d'un mobile dans les positions immobiles qu’il traverse : le mouvement, c’est la traversée du point, ce n’est pas le point traversé. D’une façon générale, et de quelque sorte de mouvement qu'il s'agisse, on n’en rend pas compte, mais plutôt on le supprime, si l’on n’en considère que la source d’où 1l émane ou le terme auquel il tend.
Essaiera-t-on de recourir, pour justifier la méthode statique, à une conception kantienne qui la présenterait comme exigée par la structure de l'esprit? Je renverrais alors à la critique magistrale développée par M. Bergson * et à sa conclusion : « le mouvement est propagation d’un état plutôt que transport d’une chose ». Je renverrais sur-
1. Qui est encore la conception de la science positive. a. Matière et Mémoire, chap. xv. =
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tout à cette admirable /ntroduction à la métaphysique qu'il . A publiée dans la Revue de Métaphysique et de Morale en janvier 1903. La pensée commune s’installe dans l’immobile et tâche de capter la réalité mobile au passage ; elle pose donc en somme implicitement, à titre de postulat indiscuté, que c’est l’immobilité qui est intelhigible, qui est première, et que c’est le mouvement qu’il faut expliquer, par réduction à l’immobile. En cela elle manifeste son attitude utilitaire : car ce n’est qu’au point de vue de l’action pratique qu’il peut suffire de se demander de temps en temps où en est la chose qu’on étudie, ce qu’elle est devenue, afin de voir ce qu’on en pourrait tirer ou ce qu’il en faut dire. Mais une telle démarche ne convient plus pour l’œuvre de connaissance pure, de connaissance désintéressée. « Avec des arrêts, si nombreux soient-ils, on ne fera jamais de la mobilité; au lieu que si l’on se donne la mobilité, on peut, par voie de diminution, en tirer par la pensée autant d’arrêts qu’on voudra'. » Aussi la vraie méthode philosophique procède à l'inverse de la pensée commune. Elle envisage le mouvement comme la réalité fondamentale et elle regarde l’immobilité au contraire comme une réalité seconde et dérivée.
La science elle-même, — bien que gardant encore dans une certaine mesure l’habitude commune des réifications statiques, — ne laisse pas que d’en faire pressentir à sa manière l'insuffisance. Ne résout-elle pas peu à peu en mouvements toutes les immobilités ? Ne conçoit-elle pas les corps comme des intersections de trains vibratoires ? Pour elle, pas de support dernier, pas de « chose » défi-