PRATIQUE MORALE ET PRATIQUES MATERIELLES
n'atteint tous les actes, jamais non plus elle ne les écarte tous. Les âmes les plus scrupuleuses se reconnaissent certains droits, les consciences les plus perverties s'imposent certaines obligations. Dès lors, on distingue deux sortes de pratiques, la pratique morale et la pratique amorale, la pratique purement matérielle, non intentionnelle. Elle ne l'est d'ailleurs qu'en apparence, mais cette apparence est fondée, imposée par les nécessités de l'action.
Quoi qu'il en soit de cette différence de fait, elle n'empêche pas toutes les pratiques d'être fondamentalement identiques, de se proposer un seul et même objet: la réalisation d'un idéal. Tout art, quel qu'il soit, matériel ou moral, se ramène à une question d'évaluation ou de finalité. Tout art est normatif, si aucune science ne Test. Tout art est une morale comme toute morale est un art.
Mais il y a deux sortes d'arts ou de pratiques. Il y a les arts empiriques et les arts rationnels. L'art est empirique, s'il repose sur une routine, sur des préjugés qu'on n'a pas critiqués, en un mot sur un système de représentations confuses et spontanées. Tel l'art du sauvage construisant sa case comme il a vu ses parents et ses compagnons construire la leur ; tel l'art de la matrone dont parle Stuart Mill, usant d'un remède simplement parce qu*il a réussi. L'art est rationnel, au contraire, lorsqu'il repose sur une connaissance exacte des lois, lorsqu'il s'appuie sur la science correspondante. En ce
il) r.E PROBLÈMK DE L'ACTION
cas, à ia racine de loulc application pralicjuo on trouve nn système cohérent d'id«'»es claires et distinctes. <1. représentations précises. L'architecte établit par des calculs le dcijfré de résistance des murs de la maison ou des piles du pont. Le pharmacien dose selon des proportions définies les substances qui doivent entrer dans la composition d'un remède, lis ne sont savants l'un ni l'autre et ne l'ont pas œuvre de science, mais ils appli- (pient dans l'exercice de leur art les formules thAojifuies que la science a trouvées.
Or, de même qu'il y a une médecine empirique et une médecine rationnelle, une mécanique empirique et une mécanique rationnelle, de même il peut et il doit y avoir, à côté d'une morale empirique, une morale rationnelle. C.elui qui se décide d'après les seules prescriptions de sa conscience, les idées reçues qu'il accepte sans les discuter, n'est qu'un empirique moral. Socrate lui-même, étayant sa conduite sur les opinions communément reçues, t^ ;j.:tAi7Ta 5;j.oASY2J;j.£va, n'est guère davantage, malgré son effort pour élucider les concepts moraux. Au contraire, celui qui confronte les prescriptions de sa conscience avec les conditions d'existence du milieu dans lequel il vit, qui cherche à régler son action sur une connaissance précise de la « nature sociale », celuilà applique à la direction morale de sa vie une discipline scientifique. L'un et l'autre sont des praticiens, mais la pratique du premier, c'est la pratique du rebouteux, celle du second, la pratique du médecin. Tous deux auront avant d'agir puisé leurs motifs d'action dans leur conscience, et comment pourraient-ils faire autrement? Mais tandis que la conscience du premier sr