LK IMIOULKMK DE L'ACTION
remplacé les troncs d'arbre jetés d'une livcà 1 auLic «'I lescliaiimines d'autrefois. Tout tend à prouverque les pratiques empiriques absurdes qui constituent certainement encore le fond de notre existence morale et dont presque jamais nous ne pouvons, h l'heure actuelle, soupçonner l'absurdité, seront un jour remplacées par des j)rati(|ues scientifiques. Quand il sera donné à l'homme de mesurer la portée de ses actes et leur répercussion, il saura en limiter les effets comme il limite ceux des phénomènes extérieurs. Là comme ici sa puissance sera en raison directe de sa connaissance. 11 vivra selon la vérité morale comme il commence à vivre selon la vérité scientifique.
Déjà, à plus d'un indice, cette transformation prochaine et graduelle se laisse pressentir. Les lois juridiques, les règles, commencent à être calquées sur les lois sociales, les lois proprement dites. (Jue signifie, par exemple, cette prodigieuse floraison de lois industrielles, de lois internationales, privées ou publiques, sinon, avec la complication croissante des relations humaines, un sens plus juste de ce que sont ces relations, partant de ce qu'elles doivent être? L'art moral individuel lui-même, bien qu'on ait prétendu le contraire ', est profondément modifié, non seulement « indépendamment de là connaissance qu'il peut avoir » des faits sociaux et de leurs lois, mais directement, par l'effet de cette connaissance même. Ainsi, l'ouvrier prend conscience de ses droits en prenant conscience de sa situation. Lorsqu'il connaît le mécanisme de la production, lors-
1. Delvolvé. L'organisation de la conscience morale, p. 40 s<\(\. F. Alc.-in .
PRATIQUE MORALE ET PRATIQUES MATEUIKLLES iô
qu'il décompose la valeur du produit dans tous les éléments qui le constituent : matière première, travail manuel, travail de direction, frais de transport, frais généraux, etc. il se rend compte de ce qu'est sa part dans la tâche, il établit mieux quelle elle doit être dans la répartition. Le socialisme se serait-il jamais constitué comme parti s'il ne s'était d'abord formulé comme doctrine? Et se serait-il formulé comme doctrine si les premiers économistes n'avaient dégagé du dédale obscur des faits économiques quelques grandes directions et quelques lois générales? Vraie ou fausse, l'hypothèse d'une cité fondée sur l'égalité sociale n'a pu prendre corps, servir de base à un système que du jour où les phénomènes dont elle entend régler le cours et modifier le jeu ont commencé à devenir l'objet d'une connaissance précise.
L'idée d'une morale scientifique, d'une morale à base de science, nous est donc imposée par les faits. La morale de l'avenir, ce sera sans doute l'organisation scientifique de la conduite individuelle. Déjà cette œuvre est ébauchée. La science des mœurs, et plus généralement toutes les sciences sociales, substituent à. l'adaptation anarchique de l'individu au milieu une adaptation réglée, mesurée sur l'exacte connaissance de leurs natures respectives et de leurs relations. Elles se constituent dans le même esprit que toutes les autres sciences. Comme elles, elles s'attaquent à un donné considéré objectivement, sans parti pris. Comme elles, ce sont des physiques : il y a, il y aura surtout des physiques sociale^^ comme il y a des physiques mécaniques, des physiques chimiques, des physiques physiologiques. Les sociétés
r. Il l'I'.OHLKMK DE l/ACTION
Iminaines so/iL roiiiiiie sont les mon(l«,'s, les iii(*rs, les- Icnes, les espèces vivantes. Elles ont leur iiistoire comme les mondes ont eu les leurs. De lliistoire de la nature, l'esprit a dégagé une science de la naturr . d,l'histoire des sociétés, il dégagera une science des sociétés. Sur sa connaissance des laits naturels il a construit une pratique matérielle qui l'a rendu et le rendra chaque jour davantage « comme maître et possesseur de la nalure:). Sur sa connaissance des faits sociaux, il édifiera une pratique morale qui le rendra, au sens plein du mot, « maître de lui comme de l'univers ».
On définit ainsi plus clairement la pratique morale, en la rapprochant de la spéculation sur laquelle elle s'appuie tout en s'en difTérenciant. Eclairer l'action parla pensée, tel est le but de toute science. « Savoir afin de prévoir, prévoir afin de pourvoir. » Substituer à l'action immédiate l'action différée, l'action produisant ses effets, non sur l'instant, mais à distance, pouvoir suivre aussi loin que possible le développement de ces effets, par suite pouvoir les retarder, les prévenir, les avancer, les modifier, voilà le but que nous permet d'atteindre la connaissance scientifique. Nous permettant d'anticiper sur l'expérience, elle nous permet aussi de la {)rédélerminer en quelque mesure, de poser certaines conditions ou d'en écarter certaines autres de manière à incliner la réalité dans le sens de nos désirs.
Ainsi, la science n'a pas sa fin en elle-même et une pensée ne compte pas qui n'aboutit pas à l'action. Les^ tliéories sont faites pour les pratiques. Sans doute, elles^ en émanent et l'homme n'a pas débuté par la spéculation pure. L'erreur intellectualiste, si fortement dénoncée par