‹ Le probleme de l'actionChapitre 26 sur 86 · Id.. ibid., p · texte numérisé non relu

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conscience de l'individu, c'est autre chose et plus que l'individu.

On pourait s'y tromper, car cette conscience n'est rien moins qu'infaillible. Ses erreurs ne se comptent pas. La foi morale, comme la foi religieuse, a connu toutes les intolérances; comme elle, elle a taxé d'hérésie toutes les idées neuves. Mais la pensée scientifique n'a-t-elle pas, elle aussi, traversé toutes les erreurs, n'a-t-elle pas proscrit toutes les théories d'avant-garde? On ne mesure pas la valeur et l'autorité d'un système aux lacunes qu'il présente ou aux impairs qu'il commet, mais à son adaptation plus ou moins parfaite aux réalités qu'il détermine. La morale, comme la science, doit tenir compte des possibilités. Le fanatisme religieux qui envoie le mécréant à la mort, le fanatisme politique qui arme le bras d'un Jacques Clément ou d'un Caserio doivent être jugés, non seulement de notre point de vue, mais aussi du leur. Seule, leur sincérité mesure leur moralité, à une condition toutefois, c'est qu'elle soit entière et qu'elle ait fait effort pour s'éclairer. Ont-ils, en leur àme et conscience, après mûre réflexion, fait ce qu'ils croyaient devoir faire? ont-ils agi impersonnellement et universellement ? On ne saurait poser d'autres questions. La société les condamne et à son point de vue elle a raison, au nom de sa morale. Ils s'absolvent et se glorifient, au nom de la leur et à leur point de vue, ils ont également raison. Quelle preuve plus forte peut-on donner de sa foi que d'y sacrifier sa vie ?

Ce qui, en l'espèce, soulève notre réprobation, c'est la distance considérable qui sépare leur conception de la nôtre. Nous sommes injustes envers eux pour les

mOmes raisons qui les ont rendus injustes envers nous. Nous condamnons, faute de pouvoir comprendre, comme eux-nirmes apparemment (condamnaient, faute d'avoir compris. Mais nous admcittrons aisément, dans des cas moins angoissants, ce (jui dans celui-ci nous paraît intolérable. Ainsi, que deux jurés, dans la même cause, émettent un verdict différent, que l'un condamne, alors que le second acquitte, nous prendrons sans doute, selon nos préférences, parti pour l'un ou pour l'autre, mais nous n'incriminons pas les mobiles de celui que nous critiquons. Tous deux ont, à nos yeux, agi moralement; tous deux ont suivi leui* meilleure conviction, leur conviction entièrement désintéressée.

On établira mieux la vanité de cette répugnance instinctive contre les aberrations morales en les supposant collectiv^es et non plus seulement individuelles. Que tout un peuple ait pu voir dans l'inceste, non un crime, mais une obligation, qu'il ait prescrit le mariage entre frères et sœurs; qu'un autre ait imposé le meurtre des vieux parents ou des enfants mal formés, voilà qui beurte de front nos préjugés moraux. Mais nous sommes obligés de reconnaître que nous nous trouvons en présence de convictions profondes, enracinées, qu'il s'agit d'un système moral nettement coordonné, commandant à toutes les consciences d'un état social donné. Pourquoi n'en serait-il pas de même de l'individu? Pourquoi, de parli pris, proscrire ce qui nous cboque ou ce qui nous trouble? Il faut mesurer la moralité d'un acte, non pas à l'adhésion instinctive et sentimentale qu'il provoque de notre part, mais à l'adhésion réfléchie et rationnelle que lui a donnée l'agent.

Nous pouvons donc juger autrui, mais en faisant un loyal effort pour pénétrer dans sa conscience, pour repenser sa pensée. S'il est coupable, c'est surtout de n'avoir pas pensé sa conduite, ou l'ayant pensée, de ne pas l'avoir conformée à ce qu'il jugeait évidemment être vrai, être juste. Il n'y a pas eu de « meilleure conviction » chez qui a passivement obéi à ses préjugés moraux. Un réflexe n'est pas une conviction, il est une suggestion, c'est-à-dire précisément l'inverse. Et une suggestion souvent trompeuse. Plus encore que l'esprit, la conscience est souvent la dupe du cœur.

Rien de plus faux que le mot du poète : « La justice est un cri du cœur. » La justice n'est pas un cri, c'est-àdire une éttaotion qui s'expriiiie ; elle est une parole, c'est-à-dire un concept qui s'analyse. Le juge ne crie pas le droit, il le dit. La justice n'est pas du cœur, elle est de la raison. Le cœur pousse à absoudre, à pardonner, à donner. Par pitié, on épargnera le criminel, on fera l'aumône au mendiant. La pitié, en soi, est profondément immorale; la pitié, c'est l'égoïsme de la sympathie, peut-on dire, c'est la sympathie se complaisant en elle-même, se refusant à s'éprouver, à se contraindre, à se juger. La pitié, c'est la protestation du sentiment contre la raison, de la nature contre la moralité. Tout autre est la justice, c'est-à-dire le devoir. Juger n'est pas aimer, juger est évaluer. Le fond de la pitié, c'est l'amour, c'est-à-dire l'idée d'une préférence sensible ; la justice consiste précisément à substituer à cette préférence sensible et s.ubjective la préférence idéale, conceptuelle.

La « meilleure conviction », c'est donc la conviction

raisonnée, celle sur la valeur de laquelle on s'est longuement éclairé. Elle ne sera pas toujours la mthne, elle ne rendra pas toujours le môme verdict. Si être juste, ce n'est })as ùivc pitoyable, systcmati(|ucment, ce n'est pas davantage être systématiquement impitoyable. La pitié n'est pas et ne doit pas être érigée en principe moral, le seul principe moral c'est la raison jugeant la pitié comme elle juge tout le reste. Mais par suite la pitié est un des éléments de la moralité, de la matière morale. Selon les cas, elle sera justifiée, contenue, exclue par la raison. Tantôt la raison interdit la pitié, tantôt elle la commande. On ne doit pas avoir pitié du récidiviste, on doit avoir pitié du délinquant primaire. S'il est immoral d^agir par pitié, il le serait tout autant de porter contre ce sentiment, au nom d'une prétendue justice, une condamnation sans appel. Le juge de profession est souvent un mauvais juge parce qu'il a construit de toutes pièces un système simpliste et définitif qui ne fait pas sa part au sentiment altruiste ou qui la lui fait trop étroite. Le juré, pour des raisons inverses, n'en est pas un meilleur, il cède à des mobiles passionnels, non à des motifs rationnels. L'un ne connaît que la justice sans pitié, l'autre trop souvent la pitié contre la justice. Entre les deux, il y a place pour l'équité. L'équité ne compatit pas, elle juge. Mais elle se différencie également de la stricte justice, non pas qu'elle soit plus douce — il se peut qu'elle le soit moins, la sanction sociale frappe souvent, et durement, beaucoup de ceux que la sanction légale n'atteint pas — mais elle est plus compréhensive, elle procède d'une « conviction » et non d'une « construction ». Elle nborde le problème en lui-même, courageusement, de

toute son amc et sous toutes ses faces, elle épuise la question que souvent la loi ne fait qu'eflleurer.

Se convaincre, c'est tirer au clair toutes les tendances obscures de sa nature, éclairer sa conscience par tous les moyens, se juger à la fois du point de vue d'autrui et de son propre point de vue. C'est se prolonger hors de soi pour suivre les conséquences de son acte à travers la réalité extérieure, c'est se concentrer tout en soi pour se le rattacher par les fibres les plus intimes de son être, pour être lui comme il est moi. La meilleure conviction, c'est la synthèse convergente de tous mes sentiments et de toutes mes pensées sur le cas à juger, le faisceau de tous les éléments du moi ramassés, à la minute de Faction, dans cette action même.

Je puis me tromper, sans doute, et il m'arrivera par la suite de brûler ce que j'aurai adoré. Mais la question n'est pas là. Le savant se condamne-t-il à distance pour avoir cru à la vérité d'une hypothèse qu'il abandonne quand son erreur lui est démontrée ? Les approximations morales ne peuvent pas prétendre à plus de certitude que les approximations scientifiques. Pour les unes comme pour les autres, leur vérité se mesure à la sincérité de la pensée qui les a conçues et de la conscience qui les a crues.

Le vrai risque est tout autre. Il est de ne pas s'être assez profondément éprouvé, de ne pas avoir été vraiment sincère envers soi-même. Quand la sincérité est entière, on peut la juger détestable, on ne peut la juger immorale. Mais quand est-elle entière? Quand sera-t-on vraiment certain de n'avoir pas cédé aux sophismes de l'intérêt, aux suggestions de l'égoïsme? Les reproches

RODriGUES 9 /

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amers que se l'ait après son criiiic le Ik'tos dt; fJo.->toïewski, ce n'est pas d'avoir tué la vieille usurière, mais c'est, en la luanf, de nv pas avoir olx'îi à sa meilleure conviction.

Ici, il faut l'avouei-, il n*cst plus do réj>()nse, ou plutôt il n'en est pas d'autre que celle que nous avons longuement développée. Etre moral, c'est avoir la persuasion intime qu'on l'est et qu'on a tout fait pour pouvoir l'être. Il n'y a rien au delà. La conscience ne se dépasse pas. Le dernier mol lui appartient. A elle, et à elle seule de prononcer sur elle-même. A elle, et à elle seule de se condamner, de s'absoudre ou de se glorifier.

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