CHAPITRE VI
L'existence des contradictions morales n'est pas à prouver. Certains systèmes, fermant de parti pris les yeux à l'évidence, ont pu s'efforcer de les nier à Faidc d'un artifice de dialectique, elles ne s'en imposent pas moins à nous comme un fait. Elles déchirent la conscience individuelle comme elles départagent l'humanité.
En effet, elles se répartissent en deux groupes : contradictions internes du sujet avec lui-même, contradictions externes des divers sujets et des différentes doctrines. Ces dernières sont à la fois les plus communément acceptées et les moins angoissantes. Le Français se préoccupe assez peu de ne pas penser comme le Persan et le Persan moins encore sans doute de ne pas agir comme le Français. Ils se traiteront mutuellement de barbares et à leur point de vue ils auront raison chacun dans sa sphère, car leur morale les adapte à leurs conditions d'existence, le Parisien n'est pas plus fait pour
vivre à Téhéran que le Persan pour s'accommoder à la vie de Paris.
Tout au contraire, les contradictions du [)remier groupe sont profondément douloureuses parce qu'elles sont, à l'inverse des autres, senties comme contradictions. La morale de Confuciiis ni celle de Bouddha n'existent pour moi, l'interdiction de manger de la viande de vache ou l'obligation de me repaître de la chair de mes vieux parents n'ont aucun sens à mes yeux. Tandis que le conflit de devoirs pose un problème à ma conscience, elle se sent prise entre deux obligations également pressantes, également vraies, ou entre deux prohibitions également certaines, également absolues. Elle doit choisir et elle ne peut pas choisir. L'action, brutale, exige qu'on réponde oui ou non ; la conscience, perplexe, répond oui et non, ou plutôt oui et oui, non et non. Je ne puis ni tuer l'assassin de mon père, ni davantage l'épargner; il faut que je le tue ou que je l'épargne. Je dois à la fois payer à mon ouvrier son juste salaire et conserver des ressources suffisantes pour subvenir aux frais d'existence des miens. Or, si je lui donne la valeur exacte de son travail, je me ruine; si j'en retiens une partie, je le vole. Sans cesse, dans des conditions tantôt normales, courantes, tantôt particulièrement dramatiques, le même conflit s'élève. Que faire? Car il faut faire et non pas s'abstenir. L'abstention même est une solution, et de toutes la pire.
D'ailleurs, à les prendre en soi, les conflits collectifs des théories, des systèmes, des peuples, des civilisations, soulèvent sous une autre forme exactement la même difficulté : la moralité est variable, la moralité est contra-
dictoire, donc il n'y a pas de moralité. Une conscience capable de se représenter une même chose à la fois <îomme bonne et comme mauvaise est une monstruosité morale, comme une pensée capable de se représenter la même idée comme enveloppant son contraire serait une monstruosité intellectuelle. Dans un cas comme dans l'autre, on viole le principe de contradiction et c'est là surtout ce qui blesse et désoriente la conscience, cette nécessité à laquelle elle se voit réduite de porter sur une même action des jugements contradictoires. Le meurtre ne peut pas plus être en même temps bon et mauvais que ce mur ne peut être à la fois noir et blanc.
Dès lors, le scepticisme a beau jeu. Pourquoi, dans l'indécision où est plongée la conscience, souscrire à tel devoir plutôt qu'à son contraire? Pourquoi, devant la diversité infinie des mœurs, adopter telle législation, celle de mon pays, de préférence à une autre, celle du pays voisin? Subjectivement et objectivement, qu'on se penche sur sa conscience ou qu'on interroge les faits, on aboutit au doute moral universel. Le terme de l'effort critique, devant l'amas des contradictions humaines, c'est l'anarchie des sophistes : xb cixaiov xal tc aicrxpsv bu 9Ùa£i àXKcx, vojj.ô, c'est Tguoev [j.aXXcv de Pyrrhon, la négation de toute attitude.
Le scepticisme pratique, à son tour, conduit droit à la doctrine du plaisir. Puisqu'il faut choisir parmi les illusions, pourquoi ne pas s'attacher à la plus attirante, à l'illusion égoïste ? Le probabilisme moral, comme le probabilisme logique, nous montre en nous la mesure de toutes choses : nous mesurons la réalité à notre sensation, mesurons l'idéalité à notre sentiment. Parmi
Il» LK PROULKME DK L'ÀCTlOPi
louL ce qui trompe, l'illusion est encore ce qui trompe k* moins ; elle n'est pas, puisque rien n'est, mais elle paraît ôtre, elle apparaît, ^^'Iv—au Que l'égoïsmc, que l'attrait de l'entre pour lui-même soit faux, décevant, il n'importe ; à l'instant où il se manifeste, il a Tair d'être, il est senti comme existant. Do;ic abandonnons - nous à lui,
Do l'heure fugitive, hAtons-nous, jouissons.
Ne songeons pas aux lendemains. Il n'y a pas de lendemains. Il n'y a que l'inslaiit, l'instantanéité de la volupté brève, comme l'instantanéité de la sensation éphémère.
La seule façon de trancher le conflit, c'est de le nier, de l'ignorer. Le conflit suppose le choix, le choix suppose le temps. Nions le choix, nions le temps, réduisons la vie au point de l'espace qu'elle occupe, au moment de la durée qu'elle traverse. Non pas le point inerte et le moment vide que dit Epicure, non pas l'atome identique au néant. Mais le point vivant, débordant d'existence, mais le présent épanoui et vibrant, la jouissance. La vie se résout en une succession d'instants intenses qui ne se survivent pas à eux-mêmes, dont chacun s'exprime pleinement, est tout ce qu'il peut être ; instants sans passé comme sans avenir, instants qui ne viennent de rien et qui ne vont nulle part, extases exquises où tout est aboli, hors elles-mêmes.
Ainsi la conscience qui se déchire conduirait droit à la conscience qui se détruit. Peut-on échapper à cette anarchie intérieure ? Et si oui, par quels moyens?
LES CONTRADICTIONS INTERNES DE L'ACTION ir>
Pour essayer de résoudre les contradictions internes, il importe d'en déterminer les caractères et les sources. M. Lé^^-Bruhl a dénoncé l'illusion du postulat de la morale classique, la conscience considérée comme une •harmonie, une « systématisation parfaite* », une « unité organique, une sorte de finalité interne^ », tous les éléments, toutes les tendances du moi convergeant vers un but unique, le devoir simple lumineusement saisi par la conscience simple.
Contre ce préjugé optimiste, la réalité s'inscrit en faux. Ma conscience n'est pas une harmonie, ma conscience est un désarroi. On constate une variation à distance dans le contenu de ses prescriptions, la morale de l'adulte n'est plus celle de l'enfant, la morale du vieillard ne sera plus celle de l'adulte. J'ai d'autres idées à quarante ans qu'à vingt sur le devoir familial, sur le devoir social, sur le droit de la femme, de l'enfant, de l'ouvrier ; et j'ai conscience que j'en aurai d'autres encore à soixante. Les crises morales dans lesquelles un idéal moral se dissout tandis qu'un autre idéal se forme ne sont ni moins rares ni moins crucifiantes que les crises religieuses. On voit s'effondrer des croyances sur lesquelles on avait étayé toute sa vie. Tantôt par l'effet d'une désagrégation lente, tantôt par une sorte de révolution brusque, une transformation totale s'accomplit. L'iiomme d'hier ne se retrouve
1. Lévy-Bruhl, La morale et la science des viœuvs, p. 83 (F. Alcan).