CHAPITRE VII
On peut à la rigueur essayer d'affirmer Tunité de la conscience individuelle à travers ses variations et ses déchirements. Il est impossible, par contre, de méconnaître la diversité des conceptions morales. Les Grecs ont cru sans doute à l'existence d'une morale éternelle, mais les Grecs ne connaissaient que la Grèce. Nous connaissons l'humanité. Les progrès de l'anthropologie nous ont révélé « des façons de penser, de sentir, d'imaginer, des modes d'organisation sociale et religieuse dont nous n'aurions jamais eu, sans elle, la moindre idée^ ». Qu'il s'agisse de la prostitution sacrée, de l'obligation de l'inceste, des sacrifices humains — et l'on multiplierait facilement le nombre des exemples — nous constatons que les crimes d'aujourd'hui furent souvent les devoirs d'autrefois. La conscience proscrit ce qu'elle permettait ou même ce qu'elle commandait jadis. Le dogmatisme des métamorales est démenti par les faits :
Lé^y-Bl'uhl, La morale et la science des mœnrsj pp. 74-5, • :
KiO LE PROBLÈME DE L'ACTION
il n'y a pas une vérité morale si le propre d'une telle vérité est d'être éternelle, inchangeante.
Mais c^est ce caractère qui est en question et non l'existence de la vérité comme telle. Déjà la science n'admet plus le postulat cartésien des certitudes délinitives. Même dans l'univers physique, les lois, ces « habitudes des phénomènes », statiques en apparence, sont sans doute évolutives en réalité. Rlles marquent une étape, elles enregistrent un résultat. Etape sul'lisamment longue, résultat assez durable pour les besoins pratiques de l'humanité. Le principe de causalité a, dans l'espace et dans le temps, un champ d'action assez vaste pour que nous puissions l'appliquer, sans hésitation aucune, à tous les phénomènes susceptibles de tomber sous les prises de notre expérience, il suffit à justifier toutes nos inductions. Ce n'est pas à dire que son extension hypothétique à l'universalité des formes de l'être soit également légitime. Notre pensée est la mesure de notre univers, ou plutôt de notre monde, elle n'est pas la mesure de tout univers. Et même dans ce cercle limité, nous sommes obligés de substituer des lois d'évolution à des lois de détermination quand nous passons de l'étude des êtres inorganiques à celle des êtres organisés. La stabilité relative du milieu physique fait la stabilité des lois physiques; l'instabilité du milieu physiologique, l'action plus immédiate et plus certaine des moindres variations du système ambiant sur le développement de l'animal ou de la plante, fait l'instabilité des lois physiologiques. Notre physique et notre chimie sont la physique et la chimie de l'époque tertiaire ou de l'époque primaire comme elles sont, selon toute apparence, celles de Mars ou de
Neptune et même de Sirius ou d'Arcturus. Notre biologie n'est plus celle des âges passés et n'est certainement pas celle des planètes et des étoiles s'il se trouve en elles quelque chose d'analogue à l'organisation et à la vie.
Dès lors, il est de toute évidence que des changements plus accusés ont dû se marquer dans l'évolution morale. Non que nous croyions devoir admettre à la rigueur Topposition classique, reproduite notamment par M. Belot, entre « la catégorie de la vérité et la catégorie de la finalité et du bien » conçues par lui comme radicalement hétérogènes. « Une fin ne s'impose pas à l'intelligence ni une vérité à la volonté ^ » Nous croyons au contraire, avec Descartes, que la vérité est ce qui s'impose à la volonté, plus précisément ce que l'entendement impose à la volonté avec une telle puissance que celle-ci est contrainte de l'accepter et, en dépit de ses résistances, ne peut le nier. Et en ce sens nous revendiquons l'existence d'une vérité morale au même titre que celle d'une vérité scientifique : l'image du devoir envers le totem, envers l'être auquel le lie une « communauté de chair ^ » hante Tesprit du sauvage avec autant de force que l'image du triangle et des relations entre ses éléments hante l'esprit du mathématicien; et celle de l'obligation pure hante en même façon la conscience de Kant. Le caractère perceptif de la vérité morale (que nous avons cherché à établir ailleurs^) est pour nous aussi certain que celui
1. Belot, Les principes de la morale posi/ivisle et la morale contemporaine, dans Études sur la philosophie morale au XIX" siècle, p. G (F. Alcan).